« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leu accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

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  • #RDVAncestral

dimanche 31 août 2014

#Centenaire1418 pas à pas : août 1914

Suite du parcours de Jean François Borrat-Michaud : tous les tweets du mois d'août sont réunis ici. 

Ne disposant, comme unique source directe, que de sa fiche matricule militaire, j'ai dû trouver d'autres sources pour raconter sa vie avant son entrée dans le conflit. Ne pouvant citer ces sources sur Twitter, elles sont ici précisées en notes. Les photos sont là pour illustrer le propos; elles ne concernent pas directement Jean François.

Toutes les personnes nommées dans les tweets ont réellement existé.
___ 

1er août :

- Papa a acheté l'Indicateur de la Savoie, ce journal catholique qui paraît le samedi. En une : aurons-nous la guerre ?

Indicateur de la Savoie, 1er août 1914 - Mémoire et actualité en Rhône-Alpes

- Bon, la confiance envers les chefs, c'est bien, mais si on n'a pas d'chaussure . . .  

- Le Petit Journal est plus pessimiste et pense que le sort en est jeté (via @geneanet).

- Qu’est-ce que c’est ? Mais c’est le tocsin qui sonne ?!



- Tous, hommes et femmes nous avons été surpris en pleines moissons. Nous sommes restés longtemps figés.

- Les travaux sont finis pour aujourd'hui. Nous nous dirigeons vers le Gros Tilleul, lieu de rassemblement, en silence.

- MOBILISATION GENERALE !!!
Ordre de mobilisation générale, Gallica
2 août :

- Les premiers mobilisés se regroupent. Ils arrivent souvent avec leurs plus beaux atours : canotiers et habits du dimanche.

- Des gars sont heureux de partir : on entend des cris, des chants joyeux. D’autres sont abattus. Des femmes pleurent.

3 août :

- Cette fois c’est fait : L’Allemagne déclare la guerre à la France.

- Certains fanfaronnent et n'ont qu'un seul désir : se mesurer avec l'adversaire. Ils disent qu’en quelques semaines, tout sera réglé.

- Tous ne partagent pas cet avis. Beaucoup d’hommes sont silencieux, frappés de stupeur. La paix, on y croyait encore malgré tout.

4 août :

- Pour moi commence l’attente : je ne fais pas partie des premiers convois. Ma classe n’est mobilisable qu’en octobre.

- Mon petit frère Armand caracole autour de la table de la cuzna [cuisine] en jouant à la guerre.

- Il dit qu’il veut partir lui aussi. Ma sœur Marie Louise lui met une taloche et sort en pleurant. 

5 août : 

- La guerre, la guerre, la guerre. Russie, France, Belgique, Angleterre… : la liste s’allonge indéfiniment. 

- Le temps est lourd, lent, sans vent et sans bruit, étouffant de chaleur et de vide [ 1 ], mais la météo n’y est pas pour grand-chose.

- Avez-vous entendu le discours de Viviani, Président du Conseil ? "Soyons des hommes" dit-il !

Discours de Viviani, Gallica 

6 août :


- La montagne s’est vidée de ses hommes. Une même question revient, obsédante et sans réponse : Qui va finir la moisson ? [ 1 ] 

- Avec la réquisition des animaux de trait, qui va labourer en octobre, si toutefois la guerre n’est pas encore gagnée et terminée ? 

- Viviani fait un appel aux femmes en leur demandant de terminer les récoltes et de préparer les semailles d’automne. 

Appel aux femmes françaises, Wikipedia

7 août :
- Je retrouve mes copains, les jumeaux Jay, Joseph et Alphonse. Il paraît qu’on est cousins [ 2 ]. En tout cas, on fait les 400 coups ensemble.

- On est de la même classe et on se demande bien où on va être envoyé. 

8 août :

- D’après le Petit Journal, les nouvelles ont l’air plutôt bonnes. En tout cas, encourageantes.

- Joseph dit qu’il ne faut pas se fier à la presse parce qu’ils ne racontent pas tout.

- Sous le Gros Tilleul, on hésite entre espoir, incrédulité, abattement et inquiétude. 

9 août :

- C’est comment la guerre ?

- J’essaie de me souvenir de ce qu’on m’a dit de mon arrière-grand-père, Jean Maurice, soldat valaisan au service de l’empereur Napoléon.

- Je frissonne, d’impatience et de peur mêlée. 

10 août :

- Les jumeaux et moi faisons partie des plus âgés maintenant. Les journées sont longues.

- Nous sommes en effet sollicités régulièrement pour aider à finir les moissons, de fermes en fermes.

 11 août :

- Parfois je m’arrête en pleine besogne et regarde autour de moi, ces si belles montagnes à l’avenir incertain. Qu’adviendra-t-il demain ? 

12 août :

- La liste des nations en guerre ne cesse de s’allonger chaque jour.

- C’est la fin de la grande mobilisation semble-t-il. De toute façon, il n’y a plus d’homme à prendre. Ils y sont déjà tous.

13 août :

- Certaines de nos parcelles sont si inclinées, qu’on dit chez nous qu’il faudrait ferrer les poules !

Samoëns - La Rosière, Delcampe

- Les travaux agricoles sont parfois pénibles ici. Mais comment peut-on les faire sans homme ? 

14 août : 

- Je ne peux m’empêcher de ressortir mes papiers militaires suite à la commission du mois de juin.

- Je suis inscrit sous le numéro 3 de la liste du canton de Samoëns. Je n’ai plus qu’à attendre mon ordre de mobilisation. 

15 août :

- De retour du pèlerinage à la Bénite Fontaine. Les prières à Marie ont été particulièrement ferventes cette année.

 
Chapelle de la Bénite Fontaine, notrefamille.com

- Serai-je encore là pour y aller l’année prochaine aussi ? 

16 août :

- L’attente… L’attente… Je préférerais presque partir tout de suite. Attendre sans savoir c’est trop difficile.

17 août :

- Certains épiciers sans vergogne vendent le kilo de riz 80 cts, au lieu des 50cts habituels, et le sucre jusqu’à 1 fc 25 ! Quelle honte ! [ 3 ]

18 août :

- Mon père est trop âgé, mon frère est trop jeune : je serai le seul de la famille à partir... 

19 août :

- Suite à la mobilisation, de nombreux commerces ferment : boulangers, bouchers et autres sont au front. 

20 août :

- Les ouvriers âgés sans emploi et les familles privées de leur gagne-pain grossissent chaque jour un peu plus la population des nécessiteux. [ 4 ] 


21 août :

- La municipalité ouvre des boulangeries et des fourneaux économiques pour distribuer pain et repas aux plus démunis. [ 4 ] 

22 août :

- Les femmes de la paroisse organisent une collecte pour les premiers blessés de guerre : vêtements, pansements, dons en argent… [ 5 ]

23 août :

- Le Préfet de Haute-Savoie fait savoir que, par ordre ministériel, l’ouverture de la chasse n’aura pas lieu cette année jusqu’à nouvel ordre. [ 6 ]

- On ne le sait pas encore, mais hier c’était la journée la plus sanglante de la guerre : 27 000 morts. 

24 août :

- Le Japon a rejoint le cortège des nations en guerre. Est-ce que ce conflit est réellement en train de devenir mondial ? 

25 août :

- D’après ce qui se dit, on sera mobilisé avant octobre. Avec les jumeaux Jay, on attend, fébriles et inquiets. 

26 août 

- Les dépêches officielles sont optimistes : tout va bien. D’aucuns disent qu’il faut savoir lire entre les lignes. [ 7 ]

- Savoir dépister l’euphémisme révélateur d’un insuccès sous le flot des louanges dithyrambiques pour nos succès. [ 7 ]

- On nous bourre le crâne à longueur de journaux sur les atrocités allemandes : cela évite de parler de nos revers de fortune. [ 7 ]

- Viviani démissionne ! 

27 août :

- Encore un mort dans la commune. Cette fois c’est Victor Dechavassine. Il n’avait que 26 ans.

- Alors c’est lui ? C’est le maire qui est le porteur de mauvaises nouvelles, le briseur de vies.

- Accompagné de deux gendarmes, sombres comme des corbeaux, oiseaux de mauvais augure. Chacun prie pour qu’ils ne frappent pas à sa porte.

28 août :

- Cette fois c’est sûr : au lieu de partir en octobre comme c’était prévu officiellement, on partira dès début septembre. 

29 août : [ 7 ]

- Les grandes batailles de la fin août sont un échec. Il ne faut plus en douter : c’est l’invasion. La tristesse se répand sur la vallée.

- Les plus confiants se raccrochent aux affabulations officielles, mais la plupart n’y croient déjà plus.

30 août :

- Avec les jumeaux Jay on regarde la carte à la recherche de localités inconnues de nous et qui sont synonymes de mort et de destruction.

- Morhange, Charleroi, Tamines, Rossignol, Mons, Le Cateau, Guise 

31 août :

- Agitation autour du marchand de journaux aujourd’hui. C’est officiel : le Ministre de la Guerre appelle la classe 14 !

Extrait du Petit Journal du samedi 31 août 1914, Gallica

- Quel sera mon avenir ? ...



[ 1 ] Extrait de la revue Terrain via le blog derdesders
[ 2 ] En fait ils sont bien "cousins", mais il faut atteindre 7 générations pour avoir un ancêtre commun. Les jumeaux Jay ont bien vécu à Samoëns, mais on ignore s'ils étaient amis avec Jean François.
[ 3 ] Tarifs donnés dans un article du Progrès de la Savoie du 5 août 1914, via "La Première Guerre Mondiale vue à travers la presse savoyarde" (AD73)
[ 4 ] Toulouse et la guerre, AM Toulouse 
[ 5 ] C'est la Ligue des femmes françaises de Haute-Savoie qui organise cette collecte, in l’Indicateur de la Savoie du 22/8/1914
[ 6 ] L’Indicateur de la Savoie du 22/8/1914 
[ 7 ] Inspiré de L. Jouhaud : souvenirs de guerre

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