« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leu accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

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vendredi 21 août 2015

Illégitimes de génération en génération

Justine Borrat-Michaud est la dernière de mes ascendantes suisses ayant vécu (et disparu) dans son pays natal. Je la connais notamment grâce aux relevés de l'AVEG (Association Valaisanne d’Études Généalogiques) puisque, étant Française, je n'ai pas eu accès directement à l'état civil suisse.
Elle est la fille de Jean Maurice, que nous avons déjà rencontré lors du Généathème de mai M comme militaire.

D'après les relevés de l'AVEG, elle a donné naissance à un fils illégitime, Pierre Frédéric Borrat-Michaud, né de père inconnu en 1844. Elle est alors âgée d'environ 30 ans.

Pour mémoire, un enfant illégitime (dit aussi adultérin ou naturel) est un enfant né hors mariage. Si aujourd'hui le phénomène est courant et ne choque plus guère les esprits, autrefois il n'en était pas de même. Dans des sociétés où les relations sociales et religieuses étaient fondées sur le couple, faire une entorse à cette structure de base était jugé très sévèrement. Rappelons que le mariage chrétien est un sacrement ne pouvant être dissous que par la mort. Ces enfants illégitimes illustrent l'irresponsabilité de leurs parents et réaffirment le caractère de péché grave de l'adultère.
Ils avaient aussi des conséquences non négligeables sur les héritages : on distingue ainsi les enfants naturels des enfants adultérins, puisque les premiers pouvaient, eux, succéder aux noms et aux biens de leurs parents (entièrement en l'absence d'enfants légitimes nés du mariage des parents, ou partiellement, s'ils en avaient); contrairement aux seconds.
C'est pourquoi, lors de mariages postérieurs, les parents légitimaient automatiquement leurs enfants naturels, les rendant tout aussi légitimes que les autres enfants nés au cours du mariage des parents communs.

Près de 20 ans plus tard, naît Joseph Auguste en 1863; mon ancêtre. A nouveau, c'est  un enfant illégitime : "Joseph Auguste Es Borrat Michaud, illégitime de Justine Es Borrat Michaud" (acte de naissance selon la transcription de l'AVEG); "Monsieur Borrat Michaud Joseph Auguste [...] fils majeur célibataire et illégitime de Borrat Michaud Justine" (acte de mariage). Il est le seul ancêtre direct de ma généalogie à être illégitime [ 1 ].

Et en 1850, Justine donne naissance à un troisième enfant, prénommé Louis Auguste. Cette fois, le père est connu : il s'agit de Pierre Julien Rey-Mouroz. Cependant Ils ne sont pas mariés. Ils sont juste concubins.

Avoir un enfant illégitime n'est pas très courant, mais trois !

A ma connaissance elle ne s'est jamais mariée. Est-ce que Pierre Julien Rey-Mouroz est aussi le père de Pierre Frédéric et de Joseph Auguste ? Nous ne le saurons probablement jamais.

Le nom du père de Joseph Auguste reste donc inconnu. Ce qui a deux conséquences : une grande saignée dans mon arbre généalogique et un patronyme, Borrat-Michaud, hérité d'un Claude vers 1650 et qui s'est transmis jusqu'à ma mère.

Devenu adulte, Joseph Auguste épouse Antoinette Adélaïde Jay. Celle-ci est un peu à part dans ma généalogie. Il faut dire qu'elle a eu une vie unique, comparée à celles des autres femmes de ma parentèle.

Née en 1854 à Samoëns (74) on la voit apparaître pour la première fois dans les registres en tant que mère en 1881 : elle a alors 26 ans et donne naissance à des jumelles, Félicie Césarine et Marie Joséphine. Mais c'est la sage-femme qui déclare cette double naissance : la mère est encore alitée, bien sûr, mais le père est inconnu.

Antoinette Adélaïde est alors "ménagère" et vit chez ses parents cultivateurs, au lieu-dit Lévy. Si aujourd'hui ce métier désigne la femme qui s'occupe du foyer, autrefois on l'utilisait pour qualifier l'agriculteur disposant d'une grande surface de terres, qui est riche. Le "ménager" est le chef de maison. Son épouse est donc la ménagère. Ici Antoinette Adélaïde n'est pas mariée : ce terme doit renvoyer au métier de son père (et non à celui de son époux) - qui sera d'ailleurs dit plus tard "propriétaire"; ce qui démontre une certaine aisance.

L'officier d'état civil qui remplit le double acte de naissance est assez indulgent : en effet il utilise la formule "a accouché d'un enfant jumeau". Délicat, il ne fait aucune mention de paternité. Il faut attendre le décès de Marie Joséphine (lorsqu'elle a 3 semaines) pour voir la mention "fille naturelle".

Le père d'Antoinette n'a pas l'air d'avoir mal pris cette entorse aux règles de bonne conduite puisqu'il continue à l’héberger après son accouchement.

Huit ans plus tard Antoinette Adélaïde donne naissance à deux filles jumelles... et naturelles ! Marie Louise et Marie Joséphine ne survivent que 3 jours. Mais à nouveau il n'y a pas de père dans le paysage. La seule précision qu'apporte l'officier d'état civil c'est l'ordre de "sortie du sein de sa mère".

Cette fois on retrouve un même nom dans les déclarations de naissance et de décès de cette seconde paire de jumelles : Placide Burnod, menuisier âgé de 29 ans, voisin de la famille Jay. Est-il un simple voisin ou a-t-il été "un peu plus proche" de la fille de la maison ?

En 1892, âgée de 38 ans, Antoinette donne naissance à une cinquième fille, Marie Louise, alors qu'elle n'est toujours pas mariée. L'enfant est donc toujours illégitime, mais cette fois pourtant le père est (enfin) connu : c'est un jeune citoyen suisse âgé de 29 ans domicilié à Samoëns, Joseph Auguste Borrat-Michaud.

Bébés © Anne Geddes

Trois semaines plus tard, les nouveaux parents vont officialiser leur union. "Et à l'instant les époux nous ont déclaré reconnaître et légitimer 1° Jay Félicie Césarine née à Samoëns le 17 février 1881 enregistrée à la mairie de Samoëns comme enfant naturel de Jay Antoinette Adélaïde 2° Borrat-Michaud Marie Louise née à Samoëns le 28 décembre dernier enregistrée à la mairie de Samoëns comme enfant illégitime de Borrat-Michaud Joseph Auguste déclarant et de Jay Antoinette Adélaïde."

Avoir un enfant illégitime n'est pas très courant, mais cinq !

Placide Burnod a disparu. Peut-être n'était-il qu'un voisin après tout... Joseph et Antoinette donneront encore naissance à deux enfants, cette fois (enfin) tout à fait légitimes.


Extrait arbre Borrat-Michaud et Jay


Y a-t-il une prédisposition à la naissance illégitime ? Il est étonnant de voir en effet autant d'enfants naturels/illégitimes en si peu de naissances et aussi rapprochés.

C'est en tout cas un phénomène tout à fait à part dans ma généalogie.


[ 1 ] A dire vrai, j'ai aussi un ancêtre dit "bastard" : Jacques Guibé, mais il n'y a pas de registre à l'époque de sa naissance (vers 1612 à La Coulonche, Orne) pour le confirmer.



2 commentaires:

  1. Ca fait en effet beaucoup !!!
    J'ai une ancêtre, veuve jeune fin XIXe à Paris et mère de deux filles légitimes, qui a deux enfants illégitimes... j'ai trouvé également que 2 c'était beaucoup, et me demande si Paris, le quartier des Halles, tout ça... je ne la retrouverai pas fichée dans les archives de la police pour prostitution !

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  2. Dans un de mes arbres, une situation se rencontre trois fois : une mère, sa fille, sa nièce ont un enfant sans être mariées avec le père biologique qui était leur amant connu. La mère et sa fille étaient mariées par ailleurs (et le mari informé !)
    J'ai pensé à une série particulière qui se reproduisait dans l'histoire de cette famille.

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