« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leu accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

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vendredi 9 octobre 2015

#Généathème : Mes ancêtres ont-ils vécu un évènement important ?

Comme je l'avais déjà évoqué au début de l'histoire de ce blog, plusieurs de mes ancêtres ont connu ouragan et inondation et même tremblement de terre; notamment celui qui s'est abattu en Maine-et-Loire en 1751.

Et bien sûr, comme sans doute les ancêtres de presque tout le monde en France, les miens ont connu la grave crise climatique de 1693/1694.

Note curé Conques, registre BMS © AD12

« Nota que cette année [1694] a esté une des plus cruelles 
années qu’on est jamais vu pour conques et quoyque 
elle a esté partout rude conques a esté dans la 
dernière nécessité ny ayant rien eu ny dans les 
vignes ny dans les bois ce qui a causé une misère 
si grande que quasi tous les morts dont le registre 
est chargé sont mort de pure misère nonobstant 
le grand secours que les pauvres ont eu car la charité 
fut faite généralle depuis le huitième janvier 
jusqu’au douze de juillet savoir du pain tous 
les matins a lentrée de matines a la maison de 
ville et une autre de fruis sur les deux heures 
par monsieur diyga doien, et pour lors sindic 
du chapitre et toutes ces charités ont esté faites 
par messieurs du chapitre ou quelques particuliers
la plupart du chapitre Dieu en soit loué qui sera 
sans doubte la recompense de ces bonnes ames si 
charitables et declare le tout […] verité
Pettit curé de Conques »

Raymond Raouls, mon ancêtre à la 11ème génération (sosa n° 1052) est décédé le 20 février 1694 à Conques. On ignore si ce décès a un lien avec cette grande misère, mais s'il faut en croire le curé Pettit "quasi tous les morts dont le registre est chargé sont mort de pure misère".

A travers l'histoire, de grandes famines ont été identifiées, notamment celle de 1693/1694. Ainsi l'historien Emmanuel Le Roy Ladurie évalue l’effet de ces famines à environ 1,3 millions de décès supplémentaires sur une population estimée à 20 millions, pour les deux seules années 1693-1694; soit à peu près l'équivalent des "Morts pour la France" de la Première Guerre Mondiale, mais en deux fois moins de temps et sur une population totale estimée à deux fois moins. Cette grande famine est l'une plus grave crise vivrière de l'Ancien Régime. 

Ces "années de misère" commencent par plusieurs années de mauvaises récoltes à cause de conditions climatiques médiocres : dès 1687 s'amorce une grosse décennie (jusqu'au début du siècle suivant) caractérisée par des températures très basses et catastrophes alimentaires multipliées. 1691/1692 : l'hiver est froid et très neigeux. Le printemps 1692 et début de l’été sont frais et pluvieux, avec des déluges d’eau, d'où des moissons médiocres et des vendanges tardives et peu abondantes ; à l’automne les semailles sont complètement ratées. Conséquence : en 1693, les prix s'embrasent : la livre de pain coûte l'équivalent d'une journée de salaire d'un ouvrier. La famine s'étend. L'hiver 1693/1694, les organismes affaiblis par la malnutrition supportent mal les basses températures : on meurt en abondance à travers tout le royaume. Le printemps suivant (en 1694 donc) est désespérément sec, empêchant la germination des semences. Les maigres récoltes qui arrivent à maturité sont réquisitionnées en partie pour l'armée : on est alors en pleine guerre de la Ligue d'Augsbourg (1689-1697) [ 1 ]. Quand il n'y a plus de céréales (froment, seigle, avoine) on se rabat sur les "méchantes herbes" (glands ou fougères) pour faire le "pain" - si l'on peut appeler ça comme ça. Puis se sont les orties, les coquilles de noix, les troncs de chou, les pépins de raisin moulus... [ 2 ] L'été 1694, très chaud, finit d'affaiblir les corps meurtris et favorise les épidémies (typhus, dysenterie, typhoïde...) ravageant les populations survivantes. La grande mortalité de ces années est aggravée par une chute de la fécondité et un exil des populations parties chercher mieux ailleurs, mais ne trouvant que la mort le long des chemins [ 3 ].  

Si la moyenne des défunts est de 2 à 3 décès par mois à Conques, on peut en compter au maximum jusqu'à 16 en juin 1693. Cette année 1693 est la plus "meurtrière", avec les plus grands nombres de décès de mai à août. Le curé rédacteur des registres de décès est assez peu disert sur ces morts en cascade, notamment au printemps/été 1693, néanmoins on voit que toute la société est touchée : hommes, femmes, "nobles", "pauvres", religieux (prêtres, chanoines), "bourgeois", tisserand (mon ancêtre !)...

A noter : mon plus ancien ancêtre éponyme connu, Antoine Astié, est décédé en janvier 1692. A-t-il lui aussi subi les premiers signes de cette grave crise de 1693/1694 ? 

La famine de 1693/1694 est donc la conséquence de la dégradation climatique qui s'observe dans les 10 ans qui précèdent et qui suivent le tournant du siècle (une autre terrible crise climatique aura lieu en 1709, appelée "le grand hyver"). Entre 1690 et 1710, en effet, la France, et avec elle une large partie de l'Europe, connaît une détérioration sensible du régime des températures et des précipitations, marquée par un refroidissement important des hivers et par des étés "pourris". L'étude de l'avancée des glaciers dans les vallées alpines aussi bien que le témoignage des contemporains ont inspiré aux historiens l'expression de "petit âge glaciaire".


Parmi mes ancêtres 31 sont décédés en 1693 à travers toute la France et 30 de mieux en 1694 (et même quelques autres en Suisse). Au total une demi-douzaine résidait en Rouergue.


[ 1 ] La guerre de la Ligue d’Augsbourg, également appelée guerre de Neuf Ans ou guerre de la Grande Alliance, a eut lieu de 1688 à 1697. Elle a opposé le roi de France Louis XIV, allié à l'Empire ottoman, à une large coalition européenne, la Ligue d'Augsbourg, menée par la Hollande, le Saint-Empire romain germanique, l'Espagne, la  Savoie. Les velléités d'expansion du Roi Soleil n'ont guère été satisfaites et devant la ruine générale des États en présence, un compromis fut trouvé pour mettre fin au conflit.
[ 2 ] Via T. Sabot.
[ 3 ] E. Le Roy Ladurie estime que 24% des errants arrivés dans les hospices du Bas-Languedoc en 1694/1695 sont originaires du Rouergue.  

 

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