« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

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samedi 17 août 2019

#RDVAncestral : Interdit d'enterrement

J’entrai dans l’église de L’Orbrie (Vendée) pensant trouver là une assemblée recueillie, triste et murmurant les derniers préparatifs pour inhumer mon ancêtre Antoine Grimaud qui venait tout juste de décéder en ce jour de mars 1702. En fait, il serait plus juste de dire que l’humble édifice consacré résonnait de colère contenue, de dispute larvée et, je dois l’avouer, de cris chuchotés (autant qu’il soit possible de crier en chuchotant !).

Je m’approchai pour savoir de quoi il retournait :
- Mon père enfin, c’est nous ! vous nous connaissez bien ! disait un jeune que je supposai être l’un des fils de feu Antoine.
- Nous… n’avons… jamais… été traité… de la sorte ! articula une femme entre deux sanglots.
En grand deuil, ce devait logiquement être Catherine Gachot, mon aïeule et récente veuve.
- Non ! tonna le curé dans un souffle. Je ne veux point le savoir !
C’était très étrange d’assister à une dispute où tous les cris n’étaient que murmures. Cependant l’hostilité régnait, à n’en pas douter.
- Mais enfin, vous ne voyez pas que vous ajoutez des difficultés à ma mère dont la peine est déjà grande ? insista une jeune femme soutenant sa mère.
- Je suis désolée ma fille mais il me faut ce certificat. Sans cela ce sera une fosse en terre non consacrée !
- Oh !
J’imagine sans mal l’émoi que suscita cette remarque chez mon aïeule.
- Très bien, nous allons donc le chercher ce certificat ! conclut le fils du défunt, les poings serrés.

Il conduisit sa mère et sa sœur vers la sortie et leur dit :
- Vous, vous rentrez à la maison et moi je vais à Sainte-Radegonde.
Sa mère s’inquiéta :
- Maintenant ? Mais tu n’arriveras pas avant la nuit.
- Peu importe, je dormirai chez Boniface et je serai de retour demain. Et l'enterrement aura lieu mercredi !

Les femmes partirent d’un côté, l’homme de l’autre. J’hésitai une seconde, puis m’élançai à la suite de ce dernier :
- Vous êtes Jean Grimaud, n’est-ce pas ? lui demandais-je.
Il jeta à peine un regard sur moi, puis finalement répondit :
- En effet !
- Je suis profondément désolée pour votre père. Vous vous rendez à Sante-Radegonde-des-Noyers parce qu’il est décédé là-bas et que le curé de L’Orbrie souhaite un certificat attestant qu’il était bon chrétien afin de pouvoir l’inhumer en terre consacrée, ai-je raison ?
Cette fois il s’arrêta net et se tourna vers moi :
- Vous avez l’air d’en savoir beaucoup, mais moi je ne me rappelle pas vous avoir déjà vue, me demanda-t-il l’air soupçonneux.
Oups, j’en avais peut-être trop dit !
- Heu… je suis une cousine éloignée. Nous devrions nous remettre en marche : nous avons un petit bout de chemin à faire.
- Hum… acquiesça-t-il, encore sceptique.

Un peu moins d’une heure plus tard nous étions arrivées à Fontenay-le-Comte. Jean n’avait pas beaucoup parlé. Je le laissais respirer et sa colère retomber. Tout d’un coup je pris conscience qu’il nous restait encore au bas mot cinq bonnes heures de marche pour atteindre notre but ! Je me demandais si j’avais eu raison de le suivre… Puis soudain il se mit à parler, racontant son enfance ; en particulier un jour où, caché dans l’atelier de son père, maître tailleur d’habits, il jouait avec les chutes de tissus et… Un sanglot mourut dans sa gorge. Ses souvenirs l’avaient ramené vers ce père défunt. Le silence reprit ses droits.

Le soleil venait de disparaître à l’horizon au moment où apparu la maison de Boniface. Il était non seulement le frère de mon compagnon de route silencieux, mais mon ancêtre direct à la XIème génération. Malgré les bonnes attentions que l’on me prodiguait la soirée ne fut guère joyeuse. Je pus cependant câliner un peu Perrine, âgée de cinq mois, qui tiendrait une bonne place dans les branches vendéennes de mon arbre. Mais je n’avais pas osé demander à Boniface pourquoi il avait abandonné le métier de tailleur d’habits pour devenir laboureur puis cabanier (c'est-à-dire fermier) : avait-il eu un revers de fortune ? Que c’était-il passé ? Tout le monde alla se coucher : je ne le saurai donc pas. J’avais laissé passer ma chance.

A l’aube on me réveilla gentiment. Boniface et Jean m’invitèrent à les suivre au presbytère où ils demandèrent au curé le fameux document. Quelques minutes plus tard nous nous apprêtions à reprendre la route avec Jean. Il n’y eu guère d’effusion quand les deux frères se quittèrent. Encore de longues heures de marche pour rejoindre notre point de départ. Une douzaine d'heures de marche au total pour quelques minutes sur place.


Plume et papier © pixabay.com

Finalement Antoine put être inhumé, deux jours après son décès, dans le cimetière de sa paroisse. Toutes ces tracasseries parce qu’il avait la mauvaise idée de mourir à Sainte-Radegonde et non à L’Orbrie et que le curé du lieu voulait un certificat de son collègue spécifiant qu’il avait reçu « les saints sacrements et donné des marques d’un bon chretien ».



3 commentaires:

  1. Malgré la douleur de la perte d'un ancêtre, nous sommes finalement soulagé qu'Antoine a pu être inhumé dans le cimetière de sa paroisse. Merci pour ton #RDVAncestral !

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  2. Pas tendre le curé ! Très bon récit !

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  3. Hé bien ! Quelle marche ! Mais ça en valait bien le coût pour que cet enterrement se fasse sereinement.

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