« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

jeudi 1 août 2019

Typologie d'un cimetière

Voulant participer au projet #SauvonsNosTombes, je suis allée photographier les tombes du cimetière de la commune où habitent mes parents (Faux-la-Montagne, Creuse ; un peu plus de 400 habitants). Pourquoi chez eux et pas le cimetière de ma propre commune (Limoges, Haute-Vienne) ? Sans doute parce que c’est l’un des plus grand d’Europe ! Commençons modeste.

En parcourant les allées, je me suis rendu compte que ce cimetière, situé exactement au centre du Limousin, portait des caractéristiques communes à tous les cimetières mais aussi des particularités spécialement limousines.

Rappelons qu’autrefois (c'est-à-dire il y a bien longtemps) les cimetières étaient accolés aux églises. C’étaient des lieux publics, ouverts sur la ville. Les concessions étaient en général des parcelles de terres nues, périodiquement retournée (environ tous les 5 ans) pour extraire les ossements (que l’ont mettait dans des ossuaires) et offrir une place pour les nouveaux. La proximité de l’église garantissait l’efficacité des prières qui y étaient dites. Les défunts les plus importants étaient inhumés à l’intérieur même des églises, au plus près de l’autel. Au XVIIIème le rapport à la mort commence à changer : on imagine un lieu vaste et clos, abritant des tombes pérennes, à l’écart du monde des vivants, loin de l’église paroissiale.
Le courant hygiéniste issu des Lumières a soulevé le fait que de vivre parmi les morts était le meilleur moyen de les rejoindre rapidement. La législation royale vient appuyer cette idée avec la publication d’un édit interdisant les inhumations dans les églises (1776). Mais il faudra attendre le début du XIXème pour que les cimetières soient massivement déplacés. En général on les aménage sur un lieu élevé et septentrional afin d’éviter que les vents dominants n’entraînent les miasmes des cadavres sur le monde des vivants. C’est ainsi que sont créés les cimetières neufs. Qui sont aujourd’hui nos vieux cimetières.  
C’est pourquoi le cimetière de Faux- la-Montagne s’est retrouvé un peu à l’écart, à flanc de colline dominant des habitations.
Les nouveaux cimetières répondent aussi à une autre inspiration : la tombe individuelle. Auparavant seuls quelques privilégiés pouvaient en bénéficier : notables, ecclésiastiques… Les autres étaient dans une fosse commune jusqu’au regroupement périodique dans les ossuaires. La tombe individuelle implique alors une épitaphe : état civil, qualité du défunt, appelant au souvenir et à la prière.

Le cimetière de Faux est végétalisé : pas d’allées de gravier mais de l’herbe entre chaque tombe. D’après un récent comptage on a identifié 454 concessions, actives ou inactives (certaines parcelles ne contiennent plus de tombes). On peut diviser le cimetière en trois parties :
- le vieux cimetière, composé de quatre carrés de tombes anciennes et surmontés de tombes légèrement plus récentes et mieux rangées.
- une première extension moderne où les tombes sont alignées quatre par quatre. Au milieu du XIXème en effet les cimetières souffrent d’une croissance trop rapide (parallèlement à l’augmentation de la population, notamment dans les villes). Pour gagner de la place on élimine les allées sinueuses au profit du plan en damier permettant d’optimiser le système des concessions. L’hécatombe de la première guerre mondiale et la grippe espagnole qui suivit augmenta le processus d’urbanisation des cimetières. Dès 1920 ils n’offrent plus qu’un panorama monotone de caveaux de granit.
- une deuxième extension qui commence tout juste à être occupée mais qui fait la surface du premier cimetière ; ce qui laisse deviner l’espérance de vie dans la commune ;-)

Précisons au passage qu’en Limousin on qualifie le village (où se trouve église et mairie, etc…) de « bourg » et les hameaux ou lieux-dits sont nommés « villages ». L’appartenance au village était primordiale : on était, dans cet ordre, d’une famille, d’un village puis d’un bourg. Ce qui aura son importance dans le cimetière, comme on le verra plus loin.

Donc à Faux, dans le vieux cimetière, on retrouve les tombes disposées aléatoirement, non orientées (certaines tête -bêche), parfois très serrées. Beaucoup d’entre elles ont subi les outrages du temps : les noms se sont effacés et elles ne sont plus identifiables. Au contraire, dans la partie neuve du cimetière les tombes sont bien alignées, relativement aérées.

  • Le granit
La première caractéristique locale se trouve dans les matériaux : nous sommes dans un pays de granit et de maçons (les fameux « maçons de la Creuse » dont vous avez peut-être déjà entendu parler). Naturellement la majorité des tombes sont en granit et certaines ont une épitaphe gravée (ce qui est une prouesse quand on connaît la dureté du granit).

Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

  • Les formes des tombes
La majorité des tombes sont composés d’une pierre tombale en granit, dont la partie centrale est légèrement surélevée, avec une stèle ou croix à la tête. Cette croix peut être simple ou plus travaillée. En granit ou métallique. 
Une croix dont il ne reste que le fût de la colonne brisée symbolise la vie brisée : elle était en général réservée à ceux qui mourraient jeunes.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

Les tombes modernes reprennent ce modèle tripartite, hormis la croix souvent remplacée par une forme moins « religieuse » (demi-cercle par exemple).
On trouve aussi deux autres formes de tombes récurrentes : la dalle et les grilles. La première est une simple dalle de granit ou autre, presque au ras du sol.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

L’autre est formée de grilles qui délimitent la concession, à la manière d’un petit jardinet. D’ailleurs souvent ces tombes ont été plantées. En effet l’offrande des fleurs symbolise l’inaltération des liens familiaux, par-delà la mort. Mais  les fleurs coupées flétrissent trop vite : on leur préfère donc les arbustes plantés.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

En variante on trouve une chaîne accrochée à des poteaux.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

Au passage, si vous souhaitez planter une graine lors de votre propre enterrement, je vous conseille de le faire derrière la tombe et non à ses pieds, car quand la graine est devenue un buisson ou un petit arbre, on ne voit plus du tout la tombe !

Si au début du XIXème la tombe est individualisée, peu à peu les caveaux se « mutualisent » : on voit apparaître des caveaux familiaux avec l’idée que la mort réunit les êtres chers temporairement séparés.

  • Les protège-couronne
Autrefois on confectionnait souvent des couronnes de perles, sensées tenir plus longtemps que les fleurs coupées. L’industrie et l’artisanat fabriquent en grande quantité ces couronnes de perles, croix, vases… Hélas même les perles finissent par s’abîmer : on voit donc fleurir un nouveau type d’architecture funéraire : des protèges-couronne. Ce sont de petits auvents, généralement en zinc, situés à la tête de la tombe et destinés à allonger la durée de vie des couronnes autres objets funéraires. Aujourd’hui la majorité d’entre eux sont rouillés et assez peu esthétiques, mais toujours efficaces dans leur rôle protecteur.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

  • Les chapelles
Sous le Second Empire (1852-1870) apparaît un nouveau type de tombe bourgeois : le caveau et la chapelle. Ce sont des tombes collectives dont le coût les réserve presque exclusivement aux catégories aisées ; du moins dans un premier temps. L’architecture funéraire, souvent gothique, et la sculpture prennent le pas sur l’épitaphe. Souvent seul le nom de la famille est visible, faisant de la tombe un double de la maison. L’architecture de la mort reflète alors la stratification sociale du monde des vivants.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

Il y a bien quelques chapelles funéraires dans le cimetière de Faux, mais on a beau être dans le pays du granit, c’est aussi un pays pauvre : le plus souvent les chapelles (trop chères) sont remplacées par des structures en verre. Elles peuvent couvrir l’intégralité de la tombe ou seulement sa tête (comme les protège-couronne). Sur les 338 concessions de la partie ancienne du cimetière  j’en ai compté une trentaine. Aucune dans les parties modernes : cela ne se fait plus aujourd’hui. La structure est métallique, couverte de plaque de verre. C’est assez solide puisque celles qui ont vu leur verre tomber et se briser sont très rares.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

  • Les noms
Si c’est un caveau familial on retrouve le nom de la famille, pas toujours ceux des défunts eux-mêmes (comme on l’a vu ci-dessus). Mais très souvent le village est mentionné. Je vous ai dit plus haut l’importance du village : on la retrouve sur les tombes. Le fait que seuls figurent le patronyme et le nom du village laisse deviner le rôle primordial de ce dernier.

Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

  • Les plaques de porcelaine
Ce qui fait la caractéristique principale des cimetières limousins est bien sûr la plaque de porcelaine. Dans cette région où le granit se prête peu à la sculpture, la plaque de porcelaine est idéale.
Ces plaques apparaissent dans les années 1820-1840 et se généralisent dans les années 1860/1870. Si le granit est monotone, les plaques de porcelaine offrent une infinité de tons, de couleurs et de variations autour du thème de la mort. Elles répondent à une commande individuelle, et n’ont jamais été faites en série. Initié par les élites, elles se propagent rapidement aux classes populaires et rurales via les ouvriers en porcelaine qui les confectionnaient à la demande.

On en distingue plusieurs types, plusieurs modes.
Au début elles étaient systématiquement rondes car elles étaient réalisées par les camarades dans les usines de porcelaine et reprenaient un moule déjà tout prêt : celui de l’assiette. De ce fait, elles avaient un coût relativement modique, ce qui explique leur succès. Plus tard, on a vu apparaître d’autres formes : rectangles, cœurs…
- La plus simple reste blanche cerclée d’un filet noir. Ce sont les plaques type « faire-part » : un texte plus ou moins long dressant le portrait du disparu, invitant à la prière. Un mince filet noir ou or encadre la plaque. Le noir, couleur du deuil, connaîtra une résurgence à partir des années 1860, faisant disparaître les scènes colorées apparues entre-temps.

Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

Pour marquer son chagrin on peut appuyer le texte par différents symbole : des larmes noires par exemple (ou bien une croix, une vanitas, des mains jointes symbole de l’attachement conjugal… bien que je n’en ai pas vu à Faux).

Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

- Dans la partie supérieure peut figurer un paysage : c’est une vision idéalisée, romantique du cimetière. La symbolique végétale évoque l’éternité douce, paisible, l’assurance de la résurrection, le perpétuel renouvellement des générations. Le saule pleureur, en introduisant de surcroît l’idée de désolation, constitue le meilleur symbole de cette nouvelle représentation de la mort.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

En général ces scènes étaient réalisées par les peintres de la manufacture. Elles se situent toujours dans la partie supérieure de la pièce de porcelaine, symbolisant le Ciel, tandis  que le texte est dans la partie inférieure, la partie terrestre.
- Le portrait du défunt a connu un grand succès. En effet l’affirmation de l’identité individuelle de chacun des occupants d’une sépulture collective a favorisé la multiplication des portraits des disparus. La maîtrise locale de la technique de la peinture sur porcelaine a permis au Limousin d’adopter avec un demi-siècle d’avance sur les autres régions ce type d’art funéraire.

Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

Hélas le temps n’épargne pas ces objets funéraires et les portraits rentrent dans l’ombre comme leur nom dans l’oubli des mémoires.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

Et c’est un art qui perdure puisqu’on en trouve encore sur les tombes les plus récentes.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

Il existe une rare variante qui est celle du portrait… de la maison du défunt !
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

On notera que la représentation de la défunte par un portrait en médaillon est déjà un grand pas vers la reconnaissance de la femme, qui est soudain promue en dehors de son seul rôle de « bonne mère et bonne épouse ».

Le mort représenté d’après photographie est plus ou moins idéalisé : belle posture, beaux vêtements… Le mort est ici un héros. C’est particulièrement vrai pour les militaires. Le Second Empire exalte les vertus militaires et valeurs guerrières, l’appartenance à l’armée est valorisée : on voit alors apparaître sur les plaques de porcelaine les premiers uniformes. On est témoin d’un glissement des valeurs du siècle : de l’appartenance à la communauté restreinte (famille, village), on passe à un ensemble plus vaste : la Nation, la Patrie. L’hécatombe de la première Guerre Mondiale entraîna un retour en force de la mort et de la spiritualité. Outre les monuments aux morts érigés dans les villes, les tombes donnent à voir de nombreux portraits de soldats.
A Faux, huit tombes portent une plaque et/ou un portrait de soldat : quatre Poilus de 14/18, deux dont la guerre n’est pas citée et deux de 39/45. Mais pour ça, je laisse Caroline (alias (@MumTaupe) faire le travail de mémoire !

Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

- les motifs floraux : peu présents jusque dans les années 1840, se diffusent massivement à partir de cette date (couronnes peintes, fleurs en relief, associées ou non à d’autres motifs). Roses et pensées sont les plus représentées. Les chrysanthèmes ne s’imposent dans l’iconographie qu’à partir de la fin du siècle. La présence de l’ange comme guide pour l’ultime voyage est révélatrice des représentations populaires concernant la mort. Mais cela n’est pas caractéristique de la région (il est le symbole même de la mort dans tout l’Occident). Une des premières plaques représentant un ange date de 1840. Dès son apparition, il est associé à la mort d’un jeune. On le retrouve pendant toute la seconde partie du siècle, parfois en putti ou en séraphin. [1]

Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié


Il ne reste qu’à aller vous promener dans votre cimetière local et repérer les indices universels et les particularités locales… Ce patrimoine unique, souvent méconnu ou méprisé, qui pourtant nous éclaire sur les mentalités liées au culte des morts à travers les époques.

Pour les curieux, encore quelques plaques :




[1] Source : JM. Ferrer et Ph. Grandcoing : Des funérailles de porcelaine, éd. Culture et patrimoine (2000)

samedi 20 juillet 2019

#RDVAncestral : Revenir à la vie

Le silence régnait dans le village. L’ambiance était lugubre. Des morceaux de brouillard s’accrochaient me faisant penser aux lambeaux d’un triste manteau. Le manteau de la mort. De temps en temps émergeaient de cette vallée de l’ombre et de la mort des personnages portant un long manteau et un masque blanc en forme de bec d’oiseau. Ils me regardaient bizarrement. L’un d’eux tenta même de me faire reculer et quitter le village. Je passai outre, sachant que je n’attraperai pas la peste durant mon court voyage : après tout j’y avais déjà été exposée sans contracter la maladie (voir le #RDVAncestral : la mort noire).

Traversant le village dans cette étrange ambiance, je me dirigeai vers la maison de mes ancêtres Aubin Daburon et Denize Surreau. Je m’arrêtai un instant pour contempler leur porte. On y avait tracé une grande croix blanche. Cela signifiait que la maladie – et la mort – étaient passées par là. J’entrai.

La pièce principale n’était pas très grande. Elle était simplement meublée : une table, des chaises, un coffre et quelques ustensiles de cuisine usés près de l’âtre. Denize était assise près du foyer, éteint depuis longtemps. Elle était seule : on ne faisait plus de veillées funéraires à cause de la peur de la contagion. Je ranimai les cendres froides et préparait une infusion pour Denize. Pendant tous mes préparatifs elle ne bougea pas. Je dus lui mettre la tasse chaude entre les mains et l’encourager à la porter à ses lèvres. Le silence s’installa.

Puis Denize commença à susurrer une étrange litanie :
- Aubin, Françoise, Aubine, Symphorien, Anois, Jeanne et mon Aubin.
Que répondre à une mère qui avait perdu six de ses huit enfants et son époux en un mois ?
Denize reprit :
- 4 ans, 7 ans, 10 ans, 12 ans, 14 ans, 17 ans et 45 ans pour mon Aubin.
La mort ne regardait pas l’âge de ceux qu’elle emportait avec elle.
- 21 mai, 22 mai, 3 juin, 5 juin, 9 juin, 14 juin et 20 juin.
Cette succession de dates me fit frissonner : Denize n’avait eu que peu de repos entre deux enterrements.
- Pourquoi pas moi ? Pourquoi pas moi ? Pourquoi pas moi ? ne cessait-elle de répéter à l’infini.


L'enterrement d'un enfant © bourdelle.paris.fr

Je l’observai : elle regardait dans le vide, parlait d’une voix blanche, presque inaudible. Elle ne pleurait pas : elle n’avait plus de larmes à donner.

Je préférai taire le fait que la peste fera, entre quelques périodes de sommeil, de nouveaux ravages dans les décennies à venir : 1631/1632, 1636/1640… Elle sera accompagnée d’une terrible épidémie de dysenterie qui frappera de nombreuses paroisses de l’Anjou, avec une simultanéité et une brutalité étonnantes. A tel point qu’on dira qu’aucun « homme vivant n’avoit point vu si grande mortalité » [1]. Dans la dernière semaine de l’année 1640, le fléau disparaîtra avec la même simultanéité et la même soudaineté qu’il est apparu trois mois plus tôt. C’est en 1640 que je fus confrontée pour la première fois à la mort noire.

Je reportai mon attention sur Denize : rien ne semblait pouvoir l’atteindre. La douleur était trop forte : elle restait sourde à tout ce qui n’était pas cette souffrance. Mais Denize était une mère : il lui restait deux enfants : Phorien, l’aîné de la fratrie et la petite Marie, âgée 15 mois. Celle-ci s’agitait dans on berceau, mais ne pleurait pas. Comme si elle avait compris que le silence était de mise dans cette maison. Reprenant la tasse restée pleine, je me levai et allai chercher l’enfant que je mis d’autorité dans les bras de sa mère. Celle-ci la regarda un moment, mais c’était comme si elle ne la voyait pas.

J’insistai auprès de Denize, lui parlant doucement, lui rappelant qu’elle avait encore deux enfants dont cette petite qui réclamait son attention et ses soins. Il faut dire que j’avais un intérêt personnel dans l’affaire : Marie était mon ancêtre à la XIIème génération : il fallait donc qu’elle vive pour que 350 ans plus tard je vienne au monde à mon tour.

- Et puis Denize, tu es jeune encore : tu pourras refaire ta vie, avoir d’autres enfants… Je pouvais lui dire cela en toute confiance puisque je savais qu’elle allait se remarier 15 mois plus tard et donner la vie à nouveau.

Même si ces paroles étaient dures à entendre dans un moment pareil, elles finirent par atteindre Denize. Elle essaya de résister à la douleur qui l’envahissait, mais jamais elle ne s’était sentit aussi désespérée. Soudain elle se tourna vers moi et éclata en sanglot. Ces larmes qui ne voulaient pas venir, ce chagrin qui restait bloqué : tout céda en un instant. Je pris Denize dans mes bras et la laissait épuiser toute sa peine, la berçant doucement. Entre deux sanglots son corps était secoué de tremblements convulsifs. Des cris déchirants s’échappèrent de sa gorge et à chaque fois qu’elle respirait, l’air semblait lui manquer. Même si Denize vivait dans un monde où la mort était sinon quotidienne, du mois courante, cette épidémie la dépassait : ce n’était pas la perte d’un être cher qu’elle pleurait, mais sept ! Au bout d’un long moment, les larmes se tarirent. Apaisée, Denize releva son visage vers moi et me remercia.

- Je ne sais même pas qui vous êtes, remarqua-t-elle. Puis en me fixant à nouveau : Et pourtant j’ai l’impression de vous connaître…

Je lui souriais. Elle me caressa la joue. A ce moment-là on frappa à la porte ; ce qui nous étonna toutes les deux : les visites étaient rares en ces temps de mort. Denize alla ouvrir : c’était un voisin, Jean Rameau. Je m’éclipsai discrètement pour leur laisser un peu d’intimité. Est-ce que leur histoire commença ce jour-là, je ne saurai le dire, mais en tout cas une chose est sûre : c’est ce Jean qu’elle épousera l’année suivante, ramenant Denize à la vie.



[1] Source : Odile Halbert



mardi 25 juin 2019

La guerre de sécession

Parmi les actes notariés d’Entraygues, petite ville du Nord de l’Aveyron, je trouve un compte-rendu d’assemblée des habitants de ladite ville.

En effet, les comtes de Rodez, propriétaires officiels de la cité, ont doté celle-ci d’un consulat (à la fin du Moyen-Age). Le consulat est un peu l’ancêtre du conseil municipal. Les villes ou territoires qui en bénéficient ont alors des droits particuliers pour s'administrer eux-mêmes en matière juridique, fiscale, défensive, policière, etc... Ces communautés d'habitants peuvent délibérer en commun (du latin consulere) au sein d'une assemblée qui reçoit le nom de consulat. Ses représentant, élus, sont appelés consuls (dans le Nord de la France on parle plutôt d’échevinage et d’échevins).
Les situations peuvent être légèrement différentes d’un territoire à l’autre mais en principe les consuls étaient élus par les habitants (c'est-à-dire les chefs de famille ou les chefs des métiers). Certains représentaient la ville entière et/ou le territoire qui dépendait d’elle (paroisse par exemple), d’autres ne représentaient qu’un quartier de la ville ; tout dépend de la taille dudit territoire. La durée du mandat des consuls était généralement d'un an.

Donc, en 1698 se tient l’une de ces assemblées de la « communautte » des habitants de ladite ville, avec à leur tête les deux consuls : les sieurs Bernard Brunet et Jean Avalon.
Chez les Brunet on se prénomme Bernard de père en fils, mais vu les dates, je pense qu’il s’agit de celui marié en 1686 et décédé en 1720.
Chez les Avalon on se prénomme Jean d’oncle en neveu. L’oncle est mon ancêtre direct (j’ai déjà parlé de lui ici et ou ailleurs). Les deux Jean Avalon sont marchands bouchers et ne savent signer ni l’un ni l’autre. Difficile de les distinguer ! Du moins entre 1690 (le neveu se marie alors à l’âge de 21 ans) et 1701 (décès de l’oncle). En 1698, année qui nous occupe, « mon » Jean a environ 56 ans, son neveu 29. Mais j’ignore lequel a été élu consul. Plouf ! Plouf ! C’est au choix.
Quoi qu’il en soit, les deux consuls sont qualifiés ici de « consuls modernes ». J’ai trouvé la définition suivante : consul nouvellement élu, en opposition au « consul ancien » (on dirait sortant aujourd’hui). Mais j’ai aussi trouvé d’autres définitions, donc…

Viennent ensuite les « teigmoins » : des messires et des sieurs à la pelle, tous d’honnêtes citoyens (si je peux me permettre cet anachronisme) de la bonne société d’Entraygues. Ils sont « conseiller medecin ordinaire du roy, notaire, marchants, bourgeois, chirurgiens jurés », etc... Parmi eux un de mes ancêtres directs, Anthoine Soulié. Sans oublier le « noble jean de roquefeuil sieur de cangris ». Je situe la majorité des premiers sans problème (car ils apparaissent souvent dans les actes notariés qui concernent mes ancêtres entrayols), mais le seigneur de Roquefeuil est beaucoup plus difficile à pister. Si Cangris est en fait Campgris, aujourd’hui commune de Soulages-Bonneval, il ferait partie de la prestigieuse famille des Roquefeuil Blanquefort… Mais sans doute une branche cadette car pour le moment je ne l’ai pas encore identifié formellement (pas de registres paroissiaux antérieurs à 1748 notamment). Bon, en tout cas c’est la classe, quand même. D’ailleurs le notaire utilise cette formule pour qualifier cette belle assemblée : « faisant la plus grande et meilheure partie de ladite communautte ». La classe.

L’objet de la réunion est une question d’impôt (et oui, déjà). Chaque année les impôts sont décidés en haut lieu et réclamés plus bas en  « deniers royaux et autres ». La liste est « envoyee aux consuls dudit antraigues » et le montant réparti « sur tous les habitans et manans de la presente communautte ». Cela se fait à l’aide d’un document qu’on appelle un « rolle » : c’est une liste où en face du contribuable imposable se trouve le montant de la somme exigée. Les noms sont répartis par lieux d’habitation et sont suivi de la signature pour ceux qui savent signer. C’est un document annuel.

En 1698, comme d’habitude les consuls ont reçu le montant des impôts exigés, ont dressé leur rôle et l’ont « fait verifier par messieurs les eslus au comptes de rodez ». On notera que, de tout temps, ce rôle concerne la paroisse entière d’Entraygues, plus celles voisines de Golinhac et Florentin.

Carte du secteur © googlemaps

Je n’ai pas les chiffres précis pour l’année 1698 mais à l’époque révolutionnaire Entraygues compte 1 400 habitants, Golinhac 760 et Florentin 1 000.
Ce territoire fait partie de la généralité de Montauban. La généralité est circonscription administrative. Celle de Montauban s’étendait sur la Guyenne (Aquitaine actuelle), le Quercy et le Rouergue.

Or, en ce mois de juin 1698 Entraygues apprend que Golinhac a fait établir son propre rôle, de sa propre « authorité », et l’a envoyé directement à Montauban, visiblement sans en avertir personne. Mais de ce fait le receveur de Rodez réclame à Entraygues des frais pour ce changement desdits rôles. C’est pourquoi l’assemblée se réunit.

Tous sont d’accord sur le « grand mepris et prejudice de la communautte quay de vouloir ramverser lordre qui a esté gardé de tout temps ». Il faut faire « toutes les diligences » pour casser la « pretandue separation » et la « destruction du bon ordre qui a esté toutjours gardé dans la presente communautte ». Il « est important de sy maintenir et [c’est] pour cest effort il faut envoyer un expres [ ?] audit montauban pour la deffance de ceste cause et apuyer » leur dossier. En conséquence « lesdits consuls ont requy et prié lassemblée de vouloir deliberer sur tout ce dessus et de pourvoir aux fraix necessaires » tant pour se déplacer à Montauban que pour « le remboursement des fraix avancés par ledit sieur brunet ».
Le sieur Brunet ajoute qu’il proteste auprès de l’assemblée des frais que lui et son collègue Avalon « pourront souffrir » à cause du consul de Golinhac !

Sur ce, Durand Soulié (un de mes collatéraux, fils dudit Anthoine cité plus haut), « docteur en droits et lieutenant de la presente ville » a délivré un document précisant « que toutes les susdites representations sont tres pertinantes » et que pour « ne [pas] tomber en succombance » de défendre l’affaire il faut envoyer audit Montauban un représentant. A cet « effect il sera fait un rolle damprunt de la somme de deux cent livres » appliqué à tous les éligibles à l’impôt de la taille. Le sieur Brunet devra rendre compte des tous les « emplois legitimes pour subvenir auxdits fraix ». Un représentant de la communauté est désigné pour « se transporter incessament audit montauban pour la poursuitte des affaires ». On ne connaît pas encore son identité : un blanc est laissé par le notaire rédacteur de l’acte.

Ces propositions ayant été adoptées par l’assemblée, le notaire a fait rédiger le présent document expliquant la situation et l’a fait signer à ceux qui savent le faire (l’acte compte 20 signatures en plus de celle du notaire rédacteur).


Signatures au bas du document "assemblée des habitants", Entraygues,1698 © AD12

Cet acte ne dit hélas pas pourquoi le consul de Golinhac a fait sécession ainsi. Et bien sûr je ne connais pas le fin mot de l’histoire. Y a-t-il eu poursuite du conflit ou les choses sont-elles rentrées dans l’ordre très vite ? Peut-être les archives judiciaires en gardent-elles une trace, à Rodez ou à Montauban ?

Voici un document notarial qui sort des classiques quittances et obligations, mais qui illustre la vie ordinaire et la gestion d’une ville à la fin du XVIIème siècle. Et même si je n’ai pas la réponse à toutes mes questions, pour cela je souhaitais vous le faire partager...


samedi 15 juin 2019

#RDVAncestral : L'arbre des générations

Article disponible en podcast ! 
 

 
 
J’arrivais au village du Poizat dans les premiers jours de février 1884. Un joli tapis blanc de neige recouvrait les hauts plateaux de l’Ain. Je demandais à voir Roze, ou plutôt la « veuve Berrod » comme on l’appelait. On m’indiqua facilement sa maison et là on me montra le fond du jardin :
- Vous voyez ce mélèze là-bas ? Elle est assise dessous.
- Mais ? Par ce froid ?
Mon interlocuteur se mit à rire
- Oh ! ça ! Aucune importance ! Elle en a vu d’autres ! De toute façon elle y est tous les jours, quel que soit le temps. J’ai réussi à la convaincre de prendre une couverture, mais je ne suis même pas sûr qu’elle l’utilise.

Je suivis un chemin tracé à petits pas dans la neige qui me mena tout droit vers un grand mélèze, seul au fond du jardin. Dépouillé de ses aiguilles il semblait trembler de froid… ou était-ce seulement moi ? En arrivant tout près je vis Roze, assise sur un banc qui avait été installé là, tout près du tronc de l’arbre. Elle avait la tête penchée en arrière, regardant vers la cime des branches. Sa couverture était à moitié tombée par terre, mais elle semblait ne pas s’en être aperçue. Je la remis doucement en place et m’assis sur le banc sans un bruit, ne voulant interrompre sa rêverie. Au début je ne savais pas si elle m’avait remarqué. Mais après un petit moment elle me dit, sans détourner les yeux :
- Vous voyez ces banches de ce bel arbre ?
A mon tour je penchais la tête en arrière. De ce point de vue, l’arbre semblait atteindre le ciel.
- Je le vois, répondis-je.

Souriante elle reprit :
- C’est mon père qui l’a planté. Il m’a souvent raconté cette histoire : il devait avoir 4 ou 5 ans lorsqu’un jour son grand-père lui dit de remplir une cruche d’eau. Il le prit ensuite par la main et s’éloigna de la maison. Oh ! Je dis maison, mais à cette époque elle devait ressembler plutôt à une cabane. Mon père marchait précautionneusement sur ses courtes jambes malhabiles, veillant à ne pas renverser d’eau, cette eau si précieuse que sa mère avait puisé au puits le matin, comme elle le faisait tous les jours dès qu’elle se levait. Quand il me racontait cette histoire, il se rappelait la sensation de la main noueuse de son grand-père serrant fort la sienne, petite et lisse, presque perdue dans cette main trop grande qui avait si souvent retourné la terre quelque peu ingrate de nos plateaux. 

Elle fit une pause, pensant peut-être à ces mains, au lien entre la rugueuse et la douce, à la transmission entre les deux. D’une main à l’autre. D’une génération à l’autre. Peut-être qu’elle voyait dans ce tronc noueux cette main rude. Une main d’adulte taiseux qui, probablement, ne devait pas souvent prendre la main enfantine dans la sienne. C’était peut-être pour cela que Pierre Beroud, le père de Roze, s’en rappelait si bien.

- Enfin ils arrivèrent ici, à cet endroit précisément où nous sommes, enchaîna Roze. Grand-père Jean François dit à son petit-fils de poser la cruche à terre, ce que l'enfant fit avec un certain soulagement, celui de ne pas avoir renversé la précieuse eau. Son aïeul mit les genoux à terre et demanda au petit de bien écouter ce qu’il allait lui dire. Étonné, mais tout ouïe, l’enfant devint soudain grave et attentif, sentant que ce qui était en train de se passer n’était pas ordinaire. Ses yeux s’agrandirent et il buvait les paroles de ce gentil vieillard qui, d’habitude, en était plutôt avare.
Jean François ouvrit son autre main, révélant son trésor. Pierre se pencha et observa bien, comme on le lui commandait. C’était petit, marron, d’une forme biscornue, vaguement triangulaire. Pierre n’en avait jamais vu.

« - Tu vois ça petit, c’est une graine. Aujourd’hui nous allons la planter ici. Et quand tu seras vieux comme moi, elle sera devenue un bel et grand arbre.  »
Pierre était prêt à croire à peu près n’importe quoi et faisait tout pour assister aux veillées et entendre les histoires merveilleuse qui s’y racontait, mais que cette chose minuscule et sans forme devienne un arbre, ça sûrement pas ! Le grand-père y devait avoir perdu la tête. Mais Pierre n’osa pas protester, alors il regarda simplement son aîné de ses grands yeux.
« Parce que tu vois, ici, poursuivit-il, c’est la position idéale : pas trop près de la maison comme ça quand l’arbre sera grand il ne pourra pas tomber dessus s’il y a une grande tempête. Mais pas trop loin non plus, comme ça on pourra en profiter. »

Le vieil homme fit un trou avec son index et demanda à Pierre de joindre ses deux mains ouvertes ; ce que fit l’enfant. Le grand-père déposa délicatement la graine au creux des mains du petit, comme une offrande, et lui dit de déposer la graine au fond du trou. Une fois fait, il reboucha le trou et demanda à Pierre de prendre la cruche et de renverser son contenu sur le petit tas de terre fraîchement comblé. Verser de l’eau c’était plus facile que la transporter : Pierre fit avec joie ce qu’on lui avait réclamé.
« Et un jour tu pourras couper l’arbre et faire une belle maison bien solide avec ! ». Alors là c’était le pompon : comment on pouvait faire une maison avec une chose qui tient dans la main !

Ils rentrèrent à la maison et rapidement l’enfant oublia la graine et cette histoire farfelue. Quelques temps après la Noël, au début du mois de février, son grand-père tomba malade. On ne l’autorisa à le voir qu’une seule fois et ce jour-là son grand-père lui dit d’une voix rauque ses derniers mots : « N’oublie pas la graine petit ! Occupe-t-en comme si c’était ton enfant. » Il mourut le lendemain. Pierre fut bien triste, mais comme souvent à cet âge, le chagrin passa vite. Mais, impressionné par les dernières paroles de son grand-père, il n’oublia pas la graine. Un beau jour, un petit quelque chose sortit de terre à l’endroit précis où ils avaient planté la fameuse semence. Il passa un long moment à le regarder, encore dubitatif sur le soi-disant arbre majestueux qui devrait apparaître ici.

Dans la maison, à un rythme régulier, les petites sœurs  se succédaient dans le berceau qui avait été le sien. Son père consolidait et agrandissait la maison quand il le pouvait. Quand Pierre eu enfin un petit frère, la graine était devenue un buisson. Puis il y eu d’autres enfants. Et d’autres événements aussi, comme cette Révolution dont tout le monde parlait. Pierre avait 12 ans. D’aucuns disaient que maintenant le monde allait avoir une vie meilleure et que la pauvreté disparaitrait très vite maintenant que le roi était mort. Pierre, lui, voyant son arbre, pensait que les choses n’iraient peut-être pas aussi rapidement et qu’il faudrait être patient. Tout aussi régulièrement que les saisons, les régimes se succédaient : Directoire, Consulat, Premier Empire…

En 1798 Pierre avait épousé une fille du village, Marie Thérèse. Eux aussi eurent une flopée de gamines, et un seul fils. Moi, je viens après Blaise. Je suis la cinquième fille et il y en a encore eu deux autres après moi ! L’année d’après ma naissance, les Autrichiens envahirent l’arrondissement de Gex. Mon père a bien cru qu’il y allait avoir la guerre. Mais finalement le traité de Vienne a arrangé les choses : on a supprimé le département du Léman et on a récupéré le territoire de Gex. Quand j’ai eu 10 ans, un nouveau diocèse a été créé à Belley.

Les temps ont bien changé, mais la misère n’a pas disparue pour autant. L’agriculture s’est profondément transformée : des techniques modernes se sont développées (apparition des engrais, de la charrue, des comices agricoles), dans les basses terres la viticulture s’est répandue, de nombreux étangs ont été asséchés et les fromageries se sont multipliées. Le chemin de fer et l’industrialisation ont attiré les jeunes vers les villes. La montagne s’est dépeuplée petit à petit. 

Ma mère nous a quittées lorsque j’avais une douzaine d’années. Mais mon père était toujours là ; le pilier de la maison. Puis vint le jour de mon mariage : mon père était fier car j’épousais un instituteur primaire, Jean François Berrod. Lui dont les ancêtres n’étaient que de pauvres journaliers.

Un jour je vis mon père qui regardait fixement vers le fond du jardin. Étonnée, je demandais ce qu’il regardait. « L’arbre. » me répondit-il. « Il y a un grand arbre au fond du jardin. » Je ne comprenais pas : « Bah ! il a toujours été là cet arbre ! ». Et dans un sourire énigmatique, mon père me répondit « Presque, oui, presque… ». Ce n’est que bien plus tard que j’appris comment une graine minuscule était devenue un bel arbre, ainsi qu’un vieil homme l’avait promis à un jeune enfant.


Mélèze © couleursbois.com

Ce jeune enfant était devenu un vieillard à son tour. Mais, tout noueux qu’il était devenu, il ne manquait pas de venir chaque jour voir si son arbre allait bien. Il veillait sur lui comme sur ses enfants. Intriguée, un jour je lui ai demandé ce qu’il avait de particulier cet arbre ; et c’est ainsi que j’ai su cette histoire.

A mon tour j’ai eu des enfants (en écoutant Roze dire cela, je pensais alors à sa fille Zélia qui était mon ancêtre directe, la grand-mère de ma grand-mère Marcelle).
Aujourd’hui mon père nous a quittés. Il avait plus de 90 ans ! Dire qu’il trouvait que son grand-père était âgé, et il n’avait que 68 ans à son décès, lui ! Mais lorsqu’on est un enfant, un adulte c’est déjà un vieillard. 

C’est en souvenir de lui que je viens ici tous les jours, maintenant que je suis vieille à mon tour. Sais-tu qu’il y a 101 ans que cet arbre a été planté ? Cela paraît une éternité, et pourtant…
Mais c’est bizarre, depuis que mon père n’est plus là, l’arbre est comme malade. Mes fils disent qu’il faudrait l’abattre. Cela me rend triste… mais tu sais quoi ? me dit-elle dans un souffle. J’aimerais bien que de ses planches ont fit mon cercueil. Comme ça je sais que mon père veillera sur moi, comme il a pris soin de cet arbre. 
Sur cet aveu, je m'en allai.

Roze s’éteignit la semaine suivante. Et comme elle le souhaitait, on fit son cercueil grâce au vieil arbre abattu. Celui qui, d’une petite graine dans les mains d’un enfant, accompagna les vies de cinq générations et veilla au sommeil éternel d’une vieille femme dont le même sang coulait dans les veines, comme la sève dans celles du grand arbre au fond du jardin.


lundi 3 juin 2019

Calendes

Une fois n'est pas coutume, je vous présente aujourd’hui un petit outil que je trouve fort pratique. Il s’appelle « Calendes » et il permet de retrouver n’importe quel jour de la semaine, saint du jour ou fête religieuse à n’importe quelle date. Utile quand on se promène dans les méandres du temps comme nous le faisons, nous autres généalogistes.

Voici un exemple : je recherche depuis des années l’acte de décès de mon (arrière) mémé Berthe et enfin le Graal ! Le voici sous mes yeux. Mais le curé est facétieux et n’a pas souhaité me faciliter les choses : l’acte est daté de « l’Annonciation de l’an de grâce 1682 ». Et bien cela me fait une belle jambe ça !

J’ouvre aussitôt « calendes » et fait dérouler le calendrier jusqu’à trouver l’année correspondante : et hop ! en un clic je vois que l’Annonciation de l’an de grâce 1682 tombait le 25 mars. Je peux ainsi rentrer la date complète du décès de mémé Berthe dans mon logiciel de généalogie (parce que « Annonciation de l’an de grâce 1682 » il n’aimait pas trop en fait…).


Ça marche avec Pâques, fête mobile s’il en est, le solstice d’été ou encore le calendrier de l’Avent (pour les fans…), etc...

Dans l'exemple ci-dessous, j’ai affiché 1682 (et n’importe quel mois) : sur la partir droite de l’écran sont affichées toutes les grandes fêtes de l’année (on remarque que je n’ai coché ici que le fêtes chrétiennes) : ainsi pas besoin de dérouler tous les mois si on veut savoir quand tombait le début du carême cette année-là.



On peut choisir d’afficher les saints – ou pas.




Évidemment le calendrier républicain est disponible (en cliquant sur « correspondances entre calendriers » en haut à gauche), ainsi d’autres, plus exotiques : romain, éthiopien ou… pataphysique !




Et si l’astronomie vous passionne, ça marche aussi avec les levers de soleils ou les quartiers de lunes !




Si vos ancêtres viennent d’horizons lointains ou de religions différentes, on peut cliquer sur le calendrier juif, musulman ou orthodoxe.

Au fait ! J’ai failli oublier :
  • C’est gratuit (et ça c’est une bonne nouvelle)
  • Pour télécharger cliquez ici et choisissez Calendes ! 


En espérant que cet outil vous sera aussi utile qu'à moi...




    dimanche 26 mai 2019

    La mère de la mère de... ma mère


    samedi 18 mai 2019

    #RDVAncestral : A l'école !

    En arrivant à Cocherel (petite bourgade de Seine et Marne actuelle), je demandais mon chemin pour me rendre chez les Bachelier – mes ancêtres à la XIIème génération. Presque à chaque fois on me regardait d’un air bizarre, on chuchotait une fois que j’avais le dos tourné, sans parler du couple qui refusa carrément de me répondre ! Je me demandais bien ce qu’il se passait : qu’avaient fait mes ancêtres pour subir cet opprobre de la part de leur communauté ? Finalement j’arrivais enfin à trouver leur maison et j’y fus accueillie à bras ouverts. Cela me changeait de l’atmosphère pesante qui avait accompagnée mon entrée dans le bourg.

    Après les salutations et diverses politesses d’usages, j’osais raconter mon arrivée et l’accueil plutôt froid, pour ne pas dire hostile, que j’avais reçu dès lors que je prononçais leur nom.
    - C’est à cause de moi ! répondit une petite voix tranquille.
    Je me penchais de l’autre côté de la table pour apercevoir son auteur : une petite fille haute comme trois pommes, qui jouait silencieusement avec une poupée de chiffon.
    - Mais non, ma chérie : ce n’est pas ta faute, rassura la voix chaude de sa mère Jeanne.

    Ma surprise devait se lire sur mon visage. Pierre et Jeanne échangèrent un regard puis Pierre prit la parole :
    - Nous avons décidé d’instruire notre fille, de lui faire apprendre ses lettres et un peu les chiffres. Nous pensons que le savoir c’est important.
    - Et pas que pour les garçons, appuya Jeanne.
    - Et c’est là l’origine du problème ?
    - Beaucoup ne partagent pas notre point de vue : ils disent que la seule chose que les filles doivent savoir c’est tenir leur ménage et satisfaire leur mari. Même le curé y a fait allusion lors d’un prêche à l’église. Désormais, même ceux qui nous soutenaient auparavant n’osent plus le faire ouvertement.
    - Ah ! Je comprends mieux maintenant…


    Alphabet méthodique © crdp-strasbourg.fr

    Jeanne enchaîna tristement :
    - Apprendre aux filles c’est apprendre au diable. Seule l’éducation religieuse est permise. De toute façon elles sont sottes et n’y comprendraient rien. C’est ça qu’on nous dit. Et encore, des fois c’est pire : si elles sont savantes elles deviennent vaines, voire lascives et dangereuses !
    Jeanne regarda sa petite fille qui, dans l’innocence de sa jeunesse, n’avait rien de tout cela.
    - Les filles passent de la domination du père à celui du mari. Ou alors  c’est le couvent ! Pas d’autre alternative possible, confirma Pierre.
    - Moi je ne veux pas de cela pour ma fille : je veux qu’elle soit instruite et qu’elle trouve un mari qui l’appréciera pour cela aussi. Et pas juste une servante pour s’occuper des gosses et balayer sa cuisine.
    L’intention était louable, mais l’époque ne s’y prêtait guère. Rencontrer une féministe au XVIIème siècle était déjà curieux, mais un féministe encore plus ! Parce que bien sûr, rien ne pouvait se faire sans la volonté du mari. Et de toute évidence, celui-ci était tout acquis à cette cause ; ce qui me fit bien plaisir moi qui, tous les jours ou presque, assistais au lent grignotage des droits des femmes un peu partout dans le monde.

    - Mais alors, qu’allez-vous faire ?
    - Nous cherchons un cours paroissial qui voudrait l’accepter parce que, bien sûr, le curé de notre paroisse de veut pas en entendre parler. Peut-être à Vendrest, d’où je suis originaire et où ma famille est connue et respectée.
    - J’espère qu’ils l’accepteront car cela fait déjà une heure de marche pour y aller, plus encore pour Anne et ses petites jambes. Parce qu’on ne pourra pas l’accompagner : il y a trop de besogne ici. Elle devra y aller seule, souligna Jeanne.
    - En attendant, nous avons commencé à l’éduquer nous-mêmes, reprit Jeanne dans un souffle, surveillant la porte au cas où une oreille indiscrète passerait par là.
    - Je suis moi-même un peu instruit : oh ! pas un savant hein ? Mais je sais mes lettres, alors je me sers des citations de la bible utilisées lors des offices par le curé, comme ça on ne peut rien me reprocher ! expliqua Pierre.
    Un petit air de défi éclairait son visage.

    J’admirais ces parents qui, seuls, contre tous, voulaient absolument éduquer leur fille. Quitte à prendre des risques, à être mis à l’écart de leur communauté. Combien de siècles avaient-ils d’avance ? Au XVIIème siècle près de 90% des femmes étaient illettrées. Et encore, dans les 10% restant il y avait surtout des citadines bien nées et vivant déjà dans un milieu sinon cultivé au moins instruit.
    Je ne sais pas s’ils trouvèrent enfin une école pour accueillir et éduquer leur fille, mais une chose est sûre : à 18 ans, lors de son mariage, elle savait parfaitement signer son nom et peut-être bien plus encore...

    Signature Anne Bachelier, Cocherel, 1673 © AD77

    On est alors en 1673. C’est la plus ancienne signature féminine de mon arbre.