« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

mardi 7 juillet 2020

La maison du Palais

Ma famille paternelle a habité à Conques (12) pendant plus de deux cents ans. Pour deux de ces générations, Pierre Astié, marié en 1726, et son fils Antoine, marié en 1769, nous avons même l’adresse : rue du Palais (1775, 1776) ou « au Palais » (1809). Sur les hauts de Conques existe toujours aujourd’hui une place, dite place du Palais. Une petite rue (une ruelle !) en descend vers l’abbaye : elle s’appelle la rue du Palais.

 

Sur les traces de mes ancêtres à Conques, j’avais adopté cette rue sans barguigner. Mais restait à savoir quelle maison, dans cette rue ! Longtemps j’en suis restée à cette question, n’étant  pas sur place et ne pouvant pas percer ce mystère à distance.

 

Et puis cette année les archives départementales d’Aveyron ont mis en ligne le cadastre ; plans et matrices comprises. Pour Conques, le cadastre a été établi dans les années 1840. Ce sont donc les fils d’Antoine - Augustin, marié en 1805, et sa génération - qui ont été concerné. Il était temps : c’est son fils Pierre Jean qui va être le premier Astié à quitter Conques en 1850.

 

J’espérais donc trouver Augustin rue du Palais. Que nenni ! S’il apparaît bien dans les matrices, Augustin ne demeure néanmoins plus à cette adresse. Possédant la parcelle 96, je l’ai retrouvé dans les bas de Conques. En superposant le plan cadastral de la ville et celui de Google Maps, j’ai en effet localisé une maison qui pourrait être la sienne. (*)

 

Chapellerie d’Augustin (parcelle 96) ?

 

Située dans la rue montant à l’abbaye, la maison d’Augustin, nous dit le cadastre, a trois « portes et fenêtres ». Pour l’identifier je pars des parcelles à partir du haut de la rue, un vaste ensemble qui fait l’angle, et je compte en descendant la rue.

En 1840 l’ensemble se partage en plusieurs propriétaires :

- parcelle 88 près de l’abbaye, François Nolorgues ;

- sur l’arrière au 89 le rez-de-chaussée appartient à Germain Jeuliens, le premier étage à Jean Louis Avalon, géomètre, et le « dessus » à Joseph Combes et ses héritiers ;

- sur le devant le 90 à Laurens Chivalier, tailleur d’habits ;

- le rez-de-chaussée du 91 à André Besses tandis que les étages appartiennent au Jean Louis Avalon cité plus haut.

Puis en descendant la rue la parcelle 92, un espace non bâti (passage pour aller vers la rue voisine sans doute), la 95 et ma fameuse parcelle paternelle, la 96. Suivent la 97, un autre passage et, tout à fait en aval, la 98 qui fait l’angle avec une rue montant sur les hauts de Conques.

 

En rédigeant cet article, cet intitulé de découpage en étages m’interpelle. En examinant mieux le parcellaire, je m’aperçois que j’ai fait une erreur : la disposition des rues a changé et ce que je prenais pour la grande rue montant à l’abbaye est aujourd’hui une rue secondaire. Du coup je tournai le dos à la maison d’Augustin au lieu de lui faire face.

 

 

(nouvelle) Chapellerie d’Augustin, vue d'en haut ?

 

Et là, le découpage en étage s’explique aisément : ce sont des maisons en rez-de-jardin car la pente, ici, est très prononcée. Les parties à l’étage (appartenant à Jean Louis Avalon) correspondent aux entrées dans la rue actuelle, et les rez-de-chaussée donnent sur la rue située en contrebas.

La maison elle-même ne devait pas être un palais (sans mauvais jeu de mot) car elle est classée en catégorie 9 (la plus basse). Ses voisines oscillent entre 8 et 9, mais on voit tout de même au bout de la rue une maison classée en 4. (**)

 

La maison de la parcelle 96 vue du bas © JP Barthe

Bref, Augustin a déménagé ! Mais qu’est devenue la maison rue du palais ?

 

L’enquête continue. Je ne trouve pas d’autre Astié dans les états des sections dressés en 1840. Augustin est le deuxième enfant (sur trois) d’Antoine.

- Pierre est l’aîné. Il est décédé en 1836, son épouse Marianne Frances en 1840 : c’est pourquoi ils n’apparaissent pas dans les états des sections.

- Marie Anne est la sœur cadette. Elle est mariée à Jean Pierre Barbes. Mais ils disparaissent des radars après leur mariage : je ne les retrouve pas non plus dans le cadastre de Conques.

 

Il me faut explorer la génération suivante.

- je sais déjà que les 8 enfants d’Augustin ne sont pas héritiers de la maison du Palais : ils appartiennent à ma branche directe, je les ai donc bien étudiés et aucun acte ne les concernant ne mentionne la maison du Palais.

- je débusque Marie Anne et son époux à Sénergues, une commune voisine : ils ont déménagés et ne sont donc plus concernés.

- reste l’aîné Pierre. C’est ma meilleure piste. Rapidement mon intuition se confirme : Pierre est décédé en 1836 "à la survivance de son épouse en sa maison, en son quartier du palais à Conques." Et sa veuve après lui (en 1840) "est décédée en sa maison située au palais de cette ville". C’était logique : il est l’aîné il a donc hérité de la maison paternelle.

 

Mais il y a un point que j’ignore encore : où était située cette fameuse maison au Palais ?

 

Dans la rue du Palais, les maisons occupent les parcelles 183, 182, 181, 180, 179. Elles appartiennent à Jean Dalmon (183), Antoine Lacombe (181  et 182), Georges Jordy (180), Jean Baptiste Ladrech (179). Je ne trouve aucun lien entre ces personnes et ma famille.

 

Je poursuis donc mes recherches en repartant de Pierre. En épluchant les registres d’état civil, je découvre que Pierre a eu trois filles, toutes mariées à Conques :

- la cadette Christine déménage à Decazeville après son mariage : elle sort du jeu.

- les deux aînées Marianne et Marie Jeanne se marient à Conques en 1827. Les gendres, Jean Antoine Dujou et Jean Antoine Marty, apparaissent dans les folios du cadastre : le premier est propriétaire des parcelles 138 et 141 et le second de la 135.

 

 

Plan cadastral de Conques © AD12

 

Si ces parcelles viennent bien de l’héritage des épouses et non de leurs lignées paternelles j’aurais localisé la maison du Palais. Les parents Dujou ont vécu est sont décédé à Grand-Vabre (paroisse voisine) : les parcelles 138 et 141 ne proviennent donc pas d’un héritage paternel. Est-ce donc la maison transmise par le beau-père Astié ? La 141 est une toute petite bâtisse : un grenier ou un appentis peut-être ? La 138 serait donc la maison Astié au Palais.

Conques © GoogleMaps

Ces maisons sont bien dans le quartier du Palais, mais pas dans la rue du même nom. Un mythe s’effondre. Un peu.

 

Hypothèse subsidiaire : mes ancêtres ont habité cette rue dans les années 1775 et ont déménagé plus loin dans le quartier avant 1809. Ce qui ne change pas grand-chose à la situation :

1) Je ne peux pas identifier une éventuelle maison rue du Palais avant le cadastre (en l’état actuel de mes connaissances)

2) La 138 reste en lice pour une maison Astié « au Palais »

 


La maison de la parcelle 138 © JP Barthe

La 138 est une bâtisse tout en longueur, à 4 portes et fenêtres selon le cadastre. La 141 en compte seulement 2. Les deux sont transmises en 1874 à son fils Pierre Dujou.

La maison 135 (appartenant à Jean Antoine Marty) ne connaîtra pas une grande destinée : en 1855 elle subit un incendie. Elle est transmise 10 ans plus tard en état de ruine à Henri Boudes et sort ainsi de la famille. Aujourd’hui cette parcelle est non bâtie : c'est un jardin.


Le jardin de la parcelle 135 © JP Barthe


Et que devient la parcelle 96, la maison d'Augustin, me direz-vous ? C'est l'histoire de Louis et Julie Astié, les petits-enfants d'Augustin : une histoire que je vous raconterai peut-être une autre fois...

Pour clore cette enquête il faudrait consulter l'enregistrement et voir si les maisons transmises sont minutieusement décrites. Mais en attendant j’ai la satisfaction d’avoir résolu une énigme en identifiant (probablement) la parcelle où vécut une partie de mes ancêtres.

 

 

* Cet épisode a été conté dans le récent #RDVAncestral : Le déménagement

** Pour mémoire les parcelles de meilleure qualité sont classées 1 (et paient l’impôt le plus élevé) ; plus on s’éloigne de ce score, moins bonne est la parcelle.

 

 

samedi 27 juin 2020

#Défi_2706

 A l'initiative de Geneatch, et en lien avec le premier Salon Virtuel de la Généalogie qui a lieu le 27 juin 2020, voici le défi d'écriture #2706 :

"Racontez en 100 mots un événement de votre généalogie survenu un 27 juin."

A partir de cet événement racontez cette journée du 27 juin

ou évoquez la vie de votre ancêtre en quelques lignes (entre 80 et 120 mots).

___


Ah ! Marie, petite reine aujourd’hui.

Née un 27 juin 1696, tu es déjà repartie 6 ans plus tard.

Un souffle à l’échelle généalogique. Mais trop court pour une vie.

6 ans ! Tes frères ont-ils seulement eu le temps de s’intéresser à toi ?

6 ans ! Ton père a-t-il déjà pensé à un mariage qui arrangerait son toit ?

6 ans ! Ta mère a sans nul doute eu le temps de s’attacher à toi.

27 juin : A-t-elle gravé cette date dans sa mémoire ?

Mais 100 mots c’est trop court… même pour une aussi courte vie !


© photofunky

- Marie ROY, 27 juin 1696, La Chapelle-Largeau (79) / 24 octobre 1702, Treize Vents (85) -


samedi 20 juin 2020

#RDVAncestral : Le déménagement

On avait profité de cette journée chômée d’août 1805 pour entasser toutes les affaires du jeune couple, Augustin et Catherine, dans une charrette tirée par un vieil âne. Le placide animal renâclait un peu mais Pierre, le frère aîné d’Augustin, l’encouragea d’une tape sur la croupe :
- Allez ! T’inquiètes pas, c’est tout en descente dans ce sens-là. Et quand tu devras remonter, ce sera à vide ! Allez !

La famille et les voisins étaient réunis : tous mettaient la main à la pâte. Ce n’est pas tous les jours qu’un fils quitte la maison de son père. En plus de l’attelage de l’âne, il y avait aussi des charrettes à bras, tirées par les hommes qui en avaient la force, et des ballots ou paniers portés par les femmes et les enfants.
L’ambiance était plutôt bon enfant et dans un joyeux hennissement, l’âne donna le signal du départ à l’équipage. Le convoi s’ébranla. Dans les rangs, on commenta fort ce départ, plaisantant, s’interpellant ou glissant des sous-entendus intimes pour le jeune couple qui allait enfin avoir son propre chez soi et ne serait plus gêné par la présence des parents… Je jetai un coup d’œil à Catherine : elle semblait bien prendre les plaisanteries, à vrai dire assez courantes dans ce genre de situation. 

Augustin, lui, ne les entendait pas. Il était resté à l’arrière et contemplait la maison qu’il quittait aujourd’hui. Il avait un air triste. Je m’approchai de lui et mis doucement une main sur son épaule. Il se retourna, surpris et un peu embarrassé.
- Je viens ! Je viens ! dit-il précipitamment. Et, empoignant solidement son fardeau, il se mit en route.
- On ne va pas par-là ? demandai-je innocemment, indiquant une route étroite et très pentue, à l’opposée de la direction que prenait Augustin.
- Bon Dieu non ! On se romprait le cou ! Malheureuse ! me répondit aussitôt Augustin, le plus sérieusement du monde. Tu n’es pas d’ici toi, ça se voit ! – je fis une discrète moue : pour un généalogiste ça veut dire quoi « être de quelque part » ? Mais bon, je ne rentrai pas dans ce débat et laissai Augustin poursuivre : 
- Non, on va faire le tour. C’est un peu plus long, mais moins risqué.

C’est ainsi que, ajustant le ballot que l’on m’avait confié sur ma hanche (pas question de partir les mains vides, bien sûr), je réglai mon pas sur celui d’Augustin. Nous nous dirigeâmes vers les anciens remparts : il nous faudrait sortir de la ville pour y rentrer presque aussitôt par la porte de la Vinzelle. Les plus chargés feraient le détour par la rue des Écoles avant de remonter la rue qui menait à l'abbatiale, tandis que ceux qui ne craignaient pas la pente rejoindraient notre destination par le haut de cette rue.

La (probable) chapellerie Astié à Conques

Je gardai le silence un moment, et laissai manœuvrer Augustin dans un passage délicat, avant de reprendre : 
- Êtes-vous triste de quitter la maison du Palais ?  
On l’appelait ainsi car elle était située quand le quartier du Palais, sur les hauts de Conques. 
- Bah ! C’est la vie ! répondit d’abord Augustin. Puis, réfléchissant sérieusement à la question il ajouta : 
- Quand même ! Ça me fait quelque chose ! C’est que, cette maison, je l’ai toujours connue. Pour moi, mais aussi avant : c’était la maison de mon père et celle de son père avant lui. Ça en fait des souvenirs qu’ont vu passer les murs de cette maison ! 
- Et le père de votre grand-père ! demandai-je mine de rien, à la fois taquine et intéressée car je ne savais pas où logeaient mes premiers ancêtres Astié à Conques. 
- Oh là ! Mais ça on sait pas ! C’est bien trop loin ! Déjà que j’ai à peine connu mon grand-père, qu’est mort quand j’avais une dizaine d’années. Ma grand-mère – tiens elle s’appelait Catherine aussi, comme ma femme – elle je l’ai pas connue : elle nous a quitté juste après ma naissance. Mon frère dit qu’il s’en rappelle mais, eh !, il marchait à peine ! A mon avis il se vante ! 
- Mon frère... reprit-il pensif. C'est lui qui hérite de la maison du Palais. Ben, c'est normal, crut-il obligé de préciser, c'est l'aîné après tout. 

Nous débouchâmes dans la rue qui, désormais, allait être la sienne. Un peu plus loin on distinguait le début du convoi qui ne nous avait pas attendu pour commencer à déballer les biens du ménage : lit conjugal, ustensiles de cuisine, linge…
Augustin était encore un peu nostalgique. Pour chasser d’éventuelles mauvaises pensées, je l’encourageai : 
- Ah ! voilà votre nouvelle maison : vous allez être bien là-bas, avec Catherine.
- C’est sûr ! Ce sera notre chez-nous !
- Et puis, pour installer la chapellerie, ce sera pratique. Cette grande rue m’a l’air d’être bien fréquentée : elle mène tout droit à l’abbatiale.
- Ma foi oui ! Et puis comme ça on sera moins serrés. Et pour le commerce ce sera bien. 

Et pourtant, il taisait ses regrets de quitter la maison de son enfance, la maison de ses pères. Celle du souvenir et des temps heureux. Une nouvelle page se tournait et, devant l’inconnu qui se profilait, la douceur du passé était réconfortante. 
- Regardez, cette jolie maison à pans de bois avec ses trois ouvertures, c’est la maison de vos enfants. Ceux que vous aurez avec Catherine. Ce sera aussi la maison du bonheur… 
Il me regarda, d’abord étonné, puis sourit au futur heureux que j’évoquai. Oui, décida-t-il, ce serait une maison où il serait comblé ! 
- Oh là ! T’en a mis du temps Augustin ! Et pour quoi ? Cette toute petite charge de rien du tout ! 
Les plaisanteries accompagnèrent Augustin dans son nouveau logis et ainsi débuta un nouveau chapitre de l'histoire de sa famille… notre famille…