« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

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lundi 29 avril 2019

Un rayon de soleil

Le soleil joue avec le vent et quelques uns de ses rayons passent à travers les arbres arrivant jusqu’à moi, réchauffant sur mon visage. Quelle douce sensation.  Je crois que je ne l’avais pas ressentie depuis que j’étais enfant, lorsque je gardais les bêtes de mon père : seule dans les prés je contemplais les nuages filant dans le ciel et admirais la cime des arbres... Il y a si longtemps. 

J’essaye d’ouvrir les yeux pour retrouver mes rêves d’enfants, mais la luminosité m’empêche de bien distinguer la frondaison au-dessus de moi. Ce n’est pas grave. J’entends le vent dans les branches. Cela me suffit. Je suis bien ainsi. Enfin un moment de repos : je suis si fatiguée. 


Le soleil dans les arbres © istockphoto.com

J’essaye de me concentrer sur mon enfance mais mes souvenirs me fuient… J’avais un frère ? Un frère jumeau, Pierre. Oui, je crois que c’est cela. Et plus tard sont arrivés les autres jumeaux… Comment était-ce ? Joseph et… Laurence. Les pauvres petits : ils n’ont pas survécu plus de quelques jours. Un peu comme notre aînée Marie Marthe qui n’a vécu qu’un mois.

J’ai toujours aimé la nature. Les longues promenades sur le plateau, quand je pouvais voler un peu de temps pour moi. J’allais jusqu’au lac de Viry parfois ou à l’ancienne forteresse. Les corvées j’étais toujours volontaire pour les faire tant qu’elles nécessitaient une sortie à travers la campagne ou simplement rester dehors. Tout plutôt que de rester enfermée à la maison ! Le moulin, la halle, le lavoir… Et surtout le silence de la campagne.

Mais grandir, j’ai pas bien eu le temps : à 11 ans on m’avait déjà mariée, à presque 12 j’avais mon premier fils. Mon Dieu, j’étais si jeune ? Oui, je crois. Quatre fils ont éclairé ma vie. Mon bonheur, ma joie. Quatre ? Non trois : mon petit Claude François nous a quitté avant même mes relevailles. Perdre un enfant quand on est soi-même encore un enfant : quel malheur mon Dieu. Mais la vie continue. 

Adieu la campagne : il fallait s’occuper des enfants qui se succédaient, de l’entretien de la maison, de la gestion de la ferme. La vie s’est écoulée sans qu’on puisse la retenir, comme l’eau d’un ruisseau dans sa main. Pas même un petit moment. Pas de pause. Pas de soleil sur le visage. Juste la fatigue et les années qui s’accumulent. Adieu le silence : toujours un enfant qui crie, une vache qui meugle, un mari qui appelle.

Cette journée a pourtant si bien commencé : la cueillette des fruits. Je suis dehors, comme j’aime tant ça. On s’aide entre voisines pour monter à l’échelle dans les fruitiers et recueillir les précieux joyaux dorés au soleil. Les commères sont un peu bavardes, mais j’essaie de m’isoler dans mon coin, dans mes pensées. Dans le silence.

Pourquoi ai-je si froid alors que le soleil brille ? Ah ! oui, ça doit être parce que je suis sous les arbres. Je me rappelle d’un froid similaire quand j’ai dû enterrer mon Joseph. Je n’avais pas trente ans. C’était un homme bon : il a dû aller tout droit au paradis. Il me manque bien. Mais parfois je l’entends encore me parler : il doit me surveiller depuis là-haut !

Il n’y a plus de silence : pourquoi elles crient toutes autour de moi ? Laissez-moi quelques minutes encore seule avec le vent et le soleil. Ensuite on reprendra les tâches quotidiennes. Le cours de la vie.
J’ai eu le bonheur de marier mon aîné l’année dernière : j’espère qu’il ne tardera pas à me donner un petit-enfant à cajoler. Et mes deux autres fils vont-il se marier bientôt et me faire grand-mère aussi ? J’emmènerai les petits à travers la campagne. Laisser jouer le soleil sur leurs visages. Oh ! oui, comme j’ai hâte.

Où diable est-il ce soleil ? Je tourne la tête cherchant sa chaleur sur ma peau. C’est bizarre, je ne vois que l’herbe. Et mon panier. Il est par terre, renversé. Les fruits sont tombés : il va falloir que je les ramasse. Je le ferai tout à l’heure : pour l’instant je suis trop fatiguée. Je ferme les yeux à nouveau.

Une auréole rouge sombre s’étend autour de ma tête. Mais je ne la vois pas. Je n’ouvrirai plus les yeux. Je ne ramasserai pas les fruits éparpillés au sol. Je ne reprendrais pas mes tâches quotidiennes. Peu importe : enfin je retrouve le silence de mon enfance.


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Décès Clémence Monneret, 1720, Viry © AD39

Le vingt et un juin mil sept cent vingt j’ai inhumé dans le cimetiere de cette paroisse a côté droit de la petite porte de l’Eglise le corps de Clemence monneret, veuve de feü Claude Romand de Rognat, décédée par une chûte le jour auparavant ; en presence du sieur joseph antoine thomas de saint claude, de messire jean claude molard notaire, jean claude potard pierre potard metayer et autres
Molard prêtre