« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leu accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

  • #Généathème
  • #RDVAncestral

jeudi 6 décembre 2018

#Centenaire1418 : 5 ans de guerre

De juillet 2014 à novembre 2018 j'ai suivi le parcours "pas à pas" de mon arrière-grand-père Jean-François Borrat-Michaud pendant la Grande Guerre. Tous les jours j'ai tweeté sa guerre sur le compte @jfbm1418, ou du moins ce que j'ai pu en reconstituer (ou imaginer un peu quand les sources me faisaient défaut !); publications rassemblées tous les mois sur ce blog.

Je lui ai aussi dédié le ChallengeAZ 2018 : une autre façon de témoigner des événements qu'il a vécu il y a 100 ans.

En ultime hommage, je publie cette synthèse des 5 années qu'a passé Jean-François sous les drapeaux :


Les flèches vous permettent de naviguer à votre guise. Vous pouvez mettre en plein écran cette animation interactive en cliquant sur les trois points en bas à droite.


vendredi 30 novembre 2018

#ChallengeAZ : Z comme zombie

Lien vers la présentation du ChallengeAZ 2018
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Septembre 1919

Le jour de la victoire me paraît tellement loin : 10 mois déjà. Et pourtant il m’a fallu encore servir mon pays, rester sous les drapeaux, tandis que les autres repartaient chez eux petit à petit. L’attente, l’envie de revenir au pays, de revoir les miens. Et même temps la crainte paradoxale de retrouver une vie « normale ». Combien de temps encore, en entendant un bruit, un claquement, je me jetterai au sol, les mains protégeant ma tête, rempart ridicule contre un obus qui ne tombera pas ?

Et puis enfin le jour de la libération. La première partie du voyage dans un wagon à bestiaux. Une bête pendant 4 ans j’avais été, une bête je restai. L’amertume était dans mes bagages.

La fin du voyage fut plus confortable, dans un véritable train de voyageurs. J’aurai pu descendre du train à la gare de Samoëns, mais je suis descendu à la station précédente : j’avais besoin de marcher un peu seul. De respirer à nouveau l’air de mon pays. De voir apparaitre, petit à petit, l’ombre bienfaisante du Criou surplombant de son sommet protecteur la ville de mon enfance. De mon innocence.

Retour à Samoëns...

J’étais vivant.
Après tout ce que j’avais vécu, j’étais vivant. Alors que tant d’autres étaient morts. Je n’arrivais pas à y croire…
Je me sentais étrangement léger : pour une fois que je marchais sans barda complet sur le dos, seul et non en colonne, et la vie au bout du chemin…

Est-ce que j’ai été chanceux ? Ou était-ce seulement le hasard ? Dans ma tête tout se mélangeait : le bruit assourdissant des canonnades et celui des chansons joyeuses des soldats, la boue des tranchées et le bien-être d’une douche après plusieurs semaines passées en premières lignes. Les horreurs que j’ai vécues se voient-elles sur mon visage ? Ne vais-je pas effrayer ma mère et mes sœurs ? Ai-je l'air d'un zombie ou ai-je repris figure humaine ? Comment dire mes cauchemars : le bruit des obus, les cris dans les tranchées ?
Que reste-t-il de l’enthousiasme des premiers jours de la guerre ?

Autour de moi, tout m’étonne : les arbres debout et non pas fracassés, la verdure, les maisons couvertes de leur toit, les oiseaux qui chantent.

Tout en cheminant je respire de grandes goulées d’air pur. Pas de risque de s’intoxiquer ici. Pas d’odeurs nauséabondes de cadavres pourrissant. Je me prends la tête entre les mains : il faut arrêter de penser à tout cela. C’est fini maintenant !

J’aperçois enfin le clocher, celui-là même qui a sonné le tocsin, annonçant la folie sur la terre, un jour d’été. Brisant mon enfance.

Enfin à la maison ! Une boule de chagrin immense m’oppresse. Un lourd sanglot crève dans ma gorge.
Au dernier moment, je n’ose pas rentrer et me couche près de la haie. Je me laisse aller à cette tristesse trop lourde qui me dévaste.
Je pleure longtemps, sans bruit, bouleversé d’avoir retrouvé le monde qui m’avait vu heureux, avant, et que je croyais avoir perdu à jamais.
On m’a jeté dans un enfer que je ne méritais pas. C’est ce qui me blesse le plus : cette injustice qui m’a été faite.
Quand la peine et la douleur accumulées depuis si longtemps se sont enfin taries, je peux enfin me relever.

J’hésite toujours à entrer. Je me sens sale, souillé jusqu’aux os, incapable de me réinstaller dans ce monde si paisible. Si différent de celui que je viens de quitter. Devant la fontaine, je me débarbouille. Par habitude, je vérifie qu’il n’y a pas de cadavre flottant dans l'eau. Je respire un peu mieux quand je réalise qu’il n’y en a pas dans ces lieux protégés.

Je pousse finalement la porte de la maison. L’émotion est si grande de me retrouver là que je ne sais même plus si c’est un silence ému ou des cris de joie qui m’accueillent. Peut-être les deux.
Enfin je peux embrasser ma mère et mes sœurs, mais j’ai peur de goûter le sang de la bataille dans leurs baisers et de voir dans leurs rires le crâne des morts.

Le soir, à table, ma mère me demande :
- Alors ces Allemands, à quoi ils ressemblent ? Ils sont si vilains qu’on le dit ?
- Ils ressemblent à tout le monde, que je réponds.
- Bon ! Soupire-t-elle. 
Elle n’en demandera pas plus et tant mieux. Elle a retrouvé son fils, c’est tout ce qui compte. Et puis quoi lui dire ? Comment décrire l’indicible ?

Il m’a fallu plusieurs jours pour reprendre pied dans l’univers silencieux, protégé du village.
Plusieurs jours pour perdre l’habitude de rentrer la tête dans les épaules et d’attendre l’obus qui va tomber.

Pour se débarrasser de l’expérience de l’absurdité de la mort de masse, de l’impossibilité de faire son deuil en l’absence de corps à enterrer et de tombe où se recueillir, d’un sentiment d’intense culpabilité comme si je vivais à la place d’un autre, grâce au sacrifice d’une autre vie.

C’est la fin de la guerre mais est-ce pour autant que les villes et villages détruits vont renaître ? Est-ce que les mères vont sécher leurs larmes ? Est-ce que les orphelins vont cesser d’être orphelins, les veuves d’être veuves ? Est-ce que les cauchemars vont cesser ? Ces cris d’une violence interminable qui me jettent au bas du lit sans pouvoir me réveiller vont-ils cesser ?
Comme un enfant il faut tout réapprendre. Il faut se dépouiller de son identité de soldat, si chèrement acquise, et reprendre sa place de la vie civile ; faire le deuil de ses amis disparus, déchiquetés sous ses yeux ; accepter la compagnie des vivants : ceux qui n’ont pas connus les combats et qui savent encore ce que rire et danser signifie.

La paix est là, on ne tue plus. Après cinq ans d’attente, de peine, d’ajournement et de terreur, la voilà. Sommes-nous dignes d’un tel bonheur ?

J’espère en tout cas qu’on pourra dire que c’est la fin de toutes guerres.


jeudi 29 novembre 2018

#ChallengeAZ : Y comme ypérite

Lien vers la présentation du ChallengeAZ 2018
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L’ypérite est un gaz chimique infligeant de graves brûlures, notamment aux yeux, à la peau, aux lèvres, aux poumons. Il peut traverser les vêtements et les chaussures. Ce gaz peut être mortel, mais il est surtout fortement incapacitant, notamment à cause des lésions importantes infligées au niveau respiratoire qui peuvent rester incurables.

Expérimenté pendant la Première Guerre mondiale, il connaîtra une belle carrière puisqu’on l’a utilisé aussi pendant la Seconde, des conflits coloniaux ou au Moyen-Orient. On l’appelle aussi « gaz moutarde ». Ce nom lui vient du fait que, sous une forme impure, il avait une odeur proche de celle du célèbre condiment de Dijon. Mais pendant la Première Guerre Mondiale on le nomme rapidement « ypérite » car il a été utilisé pour la première fois par les Allemands dans le secteur de la ville d’Ypres en Belgique en avril 1915. Ce jour-là, poussé par le vent, le nuage jaune et verdâtre dérive vers les lignes alliées. Chez les Français, c'est la débandade, les corps de centaines de soldats asphyxiés se mêlent aux milliers d'agonisants. Cette première attaque aux gaz intoxique des milliers de soldats qui mourront dans les heures suivantes. 

Attaque au gaz © icrc.org

Rapidement, différents types de masques seront mis au point, tant côté alliés qu'allemand, de même que des systèmes de veille et d'alerte, et les attaques seront de plus en plus coûteuses et de moins en moins efficaces, à quantité de gaz et munitions égales.

Les premiers essais de ce gaz datent du XIXème siècle, notamment par des chimistes travaillant pour l’entreprise allemande Bayer. Ayant constaté son efficacité, les Français ne furent pas en reste et mirent au point un procédé qui permettait d’en fabriquer… trente fois plus rapidement que le produit allemand. 

L'usage des gaz « vénéneux » suscitera bien l'indignation de nombreux groupes et personnalités dans tous les camps, néanmoins la course aux armements se traduira par une production continue et massive d'armes chimiques de ce type. Il faudra attendre 1993 pour que soit signée la Convention sur l'interdiction des armes chimiques visant l'interdiction et la destruction de ces armes… Sans grand effet toutefois comme on peut le voir aujourd’hui encore régulièrement aux informations.

D’après les sources compulsées, Jean-François a rarement eu l’occasion d’être confronté aux gaz. On ne trouve en effet ce type d'attaque particulière que rarement au cours de ses campagnes :

- Le 31 août 1915 Jean-François combat avec le 23ème BCA au Combekopf, un massif des Vosges. Lorsque tout à coup (extrait du "pas à pas" d'août 1915) :
« Soudain un obus est tombé tout près avec un bruit mou, très différent du vacarme habituel.
On a aussitôt ressenti des démangeaisons dans le nez, puis la gorge.
- Les gaz ! Les gaz !
J’ouvre rapidement mon sac et trouve le masque placé sur le dessus, comme c’est recommandé.
D’autres mettent plus de temps à le trouver et le fixer. On les entend crier, suffoquant sous la brûlure des poumons.
Ils s’étouffent sur place, sans qu’on puisse les secourir.
Jusqu’à la nuit c’est un bombardement puissant sur toutes nos positions de première ligne, positions arrière et jusqu’aux camps éloignés qui subissent aussi l’effet des obus asphyxiants.
Vers 17h l’ennemi attaque. Il emploie des liquides enflammés et les gaz asphyxiants.
Nous apprenons dans la suite qu’il nous a enlevé une tranchée au Col du Linge. » [1]
Le JMO du 23ème indiquera à cette date « Pertes : 8 tués, 11 blessés, 1 disparu ».

- Le 13 octobre 1917 dans les tranchées de la Marne.

- Le 22 décembre 1917 sur le front italien.

- Le 18 juin 1918 sur le plateau au-dessus de Cerfroid (Aisne). 

- Le 5 juillet 1918 un obus à ypérite tombe sur la popote des officiers, aux pieds du Chef de Bataillon. Le masque est gardé toute la nuit au poste de commandement. La désinfection du terrain et du matériel sont exécutés le lendemain au petit jour. Le Chef de Bataillon de Fabry-Fabrègues est évacué pour brûlures, ainsi que 9 gradés ou Chasseurs.

- Le 21 août 1918, alors qu’il se trouve dans la Somme, dans le secteur de Montdidier, le JMO indique : « Pendant la nuit tirs de harcèlement par obus toxique et explosifs. Toute la région est ypéritée. Journée calme. Faible activité de l’artillerie ennemie, mais nous constatons que partout l’infanterie ennemie reste vigilante. »

On notera qu’entre temps, le verbe « ypériter » est passé dans le vocabulaire courant, alors qu’en 1915 on disait simplement gaz asphyxiant, obus à ypérite ou « hypérite » (sic).

Pendant longtemps ma mère a cru que son grand-père avait été gazé car, lorsqu’elle allait le voir (elle avait une dizaine d’années et lui un peu plus de 60), il restait toute la journée à regarder par la fenêtre, sans bouger pendant des heures. Or, d’après mes recherches, non seulement il n’a été que très peu confronté à ce type d’attaque mais d’autre part, après la guerre, il deviendra camionneur et déménageur, ce qui ne correspond guère avec les séquelles provoquées par le gaz. Cependant, nous ne saurons jamais à quoi il pensait toute la journée, le regard dans le vide. Ses vieux démons l’auraient-ils rattrapés ?

[1] Version légèrement romancée, mais basée sur des témoignages de soldats donc fortement probable.


mercredi 28 novembre 2018

#ChallengeAZ : X comme x camarades tués

Lien vers la présentation du ChallengeAZ 2018
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Jean-François s'est-il demandé :  

« Combien sont-ils ? Ces camarades avec qui j’ai grandi, ceux qui ont suivi leur formation militaire en même temps que moi ou ceux qui étaient affectés dans les mêmes bataillons et qui ont disparu à jamais.

Des chiffres, on peut en aligner :
- 600 hommes sont mis hors de combat en une seule nuit à la Tête de Faux,
- 17 00 au Linge, le « tombeau des Chasseurs »,
- 5 000 soldats tués lors de la (ou l'une des) journée(s) la (les) plus meurtrière(s) de toute la guerre, le 1er juillet 1916,
- plus de 18 millions de tués au total et 20 millions de blessés.
Même les spécialistes ne s'accordent pas toujours sur les chiffres.

Le monde est un cimetière.

Certains sont morts loin de moi et je n’ai appris leur décès que bien plus tard. D’autres se sont simplement évanouis sur un champ de bataille sans même que je ne m’en aperçoive. Et puis il y a ceux qui se sont fait déchiqueter, les morceaux de leurs corps s’envolant dans une gerbe de terre et de feu, juste sous mes yeux, leurs sang et leurs entrailles m’éclaboussant tandis que nos gradés nous encourageaient à poursuivre notre avancée sous le feu ennemi. Combien sont-ils ? Puis-je les compter aujourd'hui ?

Qui se rappellera de des camarades tués à l’ennemi : Ferdinand Ausseil à Metzeral en juin 1915, le sergent Ardisson, au Barrenkopf en 1915, Isidore Bauchet en Italie en décembre 1917 ?
Qui se rappellera de mon ami Désiré Collomb Clerc, dont on n’a pas retrouvé le corps, perdu sur les pentes d’un mont brumeux dans les Vosges ?
Qui se rappellera de mes camarades de classe : les jumeaux Jay, Gaston Duc, Henri Rattelier-Parcher ?
Qui se rappellera de la terreur du jeune Marsaleix, 20 ans, fusillé pour abandon de poste en 1915 ?
Qui se rappellera Marius Bosc, décédé de suite de maladie contractée en service le 10 novembre 1918 ? Le 10 novembre ! Si près de la fin. [*]

Fiches "Morts pour la France" des jumeaux Jay © Mémoire des Hommes

Qui se rappellera de tous ces hommes, moi qui n’ai même pas gardé la mémoire de tous leurs noms tellement ils sont nombreux à être tombés à mes côtés ?
Une litanie sans fin.

Et moi ? Me rappellerai-je de tous mes camarades tombés au champ d’honneur, pour défendre leur pays ? Ceux qui avaient à peine 20 ans qui n’ont pas vécu leur vie ? Ceux qui avaient femmes et enfants et sont partis, fiers, tellement sûrs de revenir vite, victorieux ? Ceux, plus âgés, qu’on s’est dépêché de rappeler car les hommes, déjà, manquaient ?
Hanteront-ils mes nuits ? Passerais-je mes journées, assis près de la fenêtre, à tenter de retrouver dans le vide de ma mémoire le nombre de mes camarades disparus ? »


[*] Tous les noms cités ont été identifiés lors du parcours pas à pas de Jean-François.


mardi 27 novembre 2018

#ChallengeAZ : W comme Wesserling

Lien vers la présentation du ChallengeAZ 2018
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Jean-François, normalement mobilisable en octobre, est finalement appelé dès le début du mois de septembre. Il suit sa formation militaire mais au lieu des six mois habituels, elle ne dure qu’un peu plus de quatre mois. Puis il est envoyé au front.

Ces jeunes gens de la classe 1914 avaient 20 ans. Beaucoup d’entre eux n’étaient sans doute jamais sorti de leur village ou leur vallée. Après l’école, pour ceux qui l’avait fréquentée, ils étaient envoyés au travail.

La caserne a déjà dû représenter un changement dans leurs habitudes (quoi que tous les hommes, fatalement, y passaient un jour ou l’autre : cela faisait partie du passage à la vie d’adulte). Ils y rencontraient des personnes qu’ils ne connaissaient pas, faisaient des activités dont ils n’avaient pas l’habitude (jouer au « football Rugby » par exemple), apprenaient des choses très en dehors de leur quotidien (marcher au pas, ranger son paquetage dans le bon ordre, etc…). Bien sûr, leur formation a été légèrement écourtée, mais je pense que lorsque les jeunes soldats ont été envoyés au front… ils n’étaient pas du tout préparés à ce qu’ils allaient devoir affronter.

Après la caserne, Jean-François est envoyé dans les Vosges, à Wesserling, le 28 janvier 1915. Le premier contact réel avec la guerre commence lors de son premier transport : lorsqu’il croise les convois de blessés descendant du front. Puis, au loin, il entend le lugubre feu roulant des canons. Un grondement qui a dû lui paraître bien plus redoutable que les bruits des canons d’exercice entendus pendant ses classes. Au-delà des arbres, la fumée des bombardements s’élève, avertissement sinistre de ce qui va se passer ensuite.

Wesserling © Edition Alsatia

Le premier cantonnement  de Jean-François a donc lieu à Wesserling. L'histoire de ce site commence par un relais de chasse, construit vers 1700, puis devenu château pour la noblesse locale. En 1762, le domaine change de finalité : il passe de l’agrément à l’industrie. Le textile se développe, et comme Wesserling, situé près d’une rivière et d’une voie de communication, réunit toutes les conditions pour la production, une manufacture royale s’y installe. Les ateliers sont aménagés au rez-de-chaussée du château, devenant un site industriel majeur produisant des « indiennes » (toiles imprimées). Dans les villages alentours, une main-d’œuvre à profusion : les paysans seront des milliers à se partager entre leurs terres et le labeur en atelier ou à domicile. En cette époque préindustrielle, les ouvriers-paysans seront nombreux et pour longtemps.

Quand éclate la Première Guerre, et que les Français, à partir du 7 août 1914, viennent occuper la vallée, le site compte alors quelque 2200 salariés. Dans un premier temps, l’activité est quasiment stoppée. Puis Wesserling devient un emplacement stratégique, avec l’installation des militaires sur le site. Courant 1915, l’état-major du général Serret, qui commande la 66ème division d’infanterie, occupe la partie centrale du château, dans les ailes duquel se trouvent toujours les industriels. Les militaires, qui cantonnent dans le parc, cohabitent avec les ouvriers qui reviennent peu à peu. Le général Serret, administrateur de la région de février 1915 à janvier 1916, tombe au front lors d’une visite de routine sur les premières lignes, mais le château restera le siège de l’État Major Français pendant toute la durée de la Guerre.

Durant son séjour, Jean-François passe beaucoup de temps à faire des « travaux de tranchée » et des reconnaissances dans la vallée de la Thur. 

Le 11 février 1915, le Général de Division devant visiter les cantonnements, le Bataillon a été rassemblé à 12h30 dans la cour de l’usine, en tenue de campagne complète. A 14h aux sons de la Marseillaise le Président de la République a fait son entrée. Il est accompagné de M. Millerand, ministre de la guerre, et de plusieurs Généraux. Après avoir passé devant le front du Bataillon, le Président a décoré des officiers et le directeur de l’usine de Wesserling. Le Bataillon est ensuite rentré dans ses cantonnements, après avoir défilé devant M. Poincaré aux sons « d’Alsace et Lorraine ». Après la visite présidentielle, les soldats retournent à leurs travaux de tranchées.

Finalement, le 23 février le bataillon quitte son (premier) cantonnement pour gagner la vallée de Munster et d’y affronter ses premiers véritables combats.


lundi 26 novembre 2018

#ChallengeAZ : V comme Vosges

Lien vers la présentation du ChallengeAZ 2018
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Jean-François étant originaire de Haute-Savoie c’est sans doute naturellement qu’il est affecté dans un bataillon de Chasseurs Alpins (pour en savoir plus, voir les lettres A et B). Pendant une grande partie de la guerre, et notamment dès sa première affectation, il est envoyé dans les Vosges. Là, les combats font rage, sur des terrains accidentés, pentus, et dans des conditions météo parfois difficiles (froid, neige).

Le front des Vosges est constitué d’une zone montagneuse comprise entre le col du Bonhomme au nord et le Grand-Ballon au sud, avec des sommets boisés à plus ou moins 1000 mètres d’altitude. Il correspond à l'ancienne frontière du Reich de 1871. En effet, suite à la défaite française de 1871, l’Alsace et une partie de la Lorraine ont été annexées par l’empire allemand. Ces provinces « perdues » ont alimenté une riche littérature patriotique et nationaliste, magnifiant un fort sentiment de revanche, et ont été l’un des objectifs continus de la Première Guerre Mondiale.

Les Vosges représentent le seul secteur du front français de la Grande Guerre concerné par les combats en haute et moyenne montagne. Protégée par son écrin forestier, les fortifications s’adaptent habilement aux moindres anfractuosités de la roche de ces massifs de grès. La guerre de montagne est un type de conflit qui se distingue des combats de front de plaine. En effet, il a dû s’adapter aux spécificités du relief, aux rigueurs du climat, à l’accessibilité du front sur les deux versants (compliquant le ravitaillement en hommes, nourriture ou armes) et à la durée et l’âpreté exceptionnelles des affrontements qui s’y déroulèrent. 

Front des Vosges © Delcampe

Plusieurs points du front des Vosges sont devenus tristement célèbres :
- le Hartmannswillerkopf, (ou Vieil Armand), surnommé la montagne « mangeuse d’hommes ». Culminant à 956 mètres, c’est une position stratégique qui devient l'enjeu de furieuses batailles entre le 26 décembre 1914 et le 9 janvier 1916. Le Vieil Armand s’est distingué par de très lourdes pertes, estimées au total à environ 25 000 morts à lui seul [*].
-  la vallée de Munster, où a été envoyé Jean-François, a presque entièrement été détruite par les combats de 1915. Le musée du Linge, installé à la jonction des tranchées françaises et allemandes, distantes parfois de cinq mètres à peine, rappellent ces combats qui ont fait 17 000 morts [*] (pour en savoir plus, voir la lettre L). Au sein d’un réseau parfaitement conservé, le musée raconte les assauts français qui débutent le 20 juillet 1915 et s’achèvent à la fin octobre.
- De l'autre côté du val d'Orbey, la Tête des Faux, est un sommet culminant à 1220 mètres, occupé en 1914 par les Allemands. Les Chasseurs Alpins français l'enlèvent le 2 décembre. La nuit de Noël 1914, les Allemands contre-attaquent vigoureusement. La bataille, menée dans des conditions hivernales extrêmes, entre dans la légende. 600 hommes sont mis hors de combat en une seule nuit [*]. Les Allemands s’accrochent sous le sommet et construisent d'impressionnantes fortifications figeant la situation jusqu’à l'Armistice.

Et bien d’autres sites encore…

La région est considérée comme un théâtre d’opération secondaire car les Vosges forment une barrière naturelle à la défense et aux déplacements difficiles. Côté français, au-delà des Vosges il y a la barrière du Rhin, tandis que pour les Allemands, l’obstacle est renforcé par une série de fortifications de Belfort à Épinal.

Par contre pour la France, la libération de l’Alsace est un impératif psychologique essentiel (d’où les attaques initiales) tandis que les Allemands ne pouvaient pas laisser prendre impunément Mulhouse, la seule grande ville du Sud de l’Alsace. C'est ce qui explique les combats incessants pendant tout le conflit : ces majestueux sommets ont été bouleversés, dévastés par les obus, les gaz, les lance-flammes, les averses de fer et de feu. Mais malgré ces batailles permanentes, flux et reflux, il n’y aura jamais de victoire décisive d’un l’un ou de l’autre camp : le front s’est stabilisé lentement mais sûrement et s’est enlisé dans un réseau complexes de tranchées continues aboutissant à un statu quo long et meurtrier. 

De cette période et de ces combats particuliers, les soldats ont conservé un souvenir radicalement différent de ceux livrés dans la craie de Champagne ou dans la boue des Flandres : leurs journaux et correspondance l’attestent. Il existe bien un vécu spécifique de la guerre de montagne dans les Vosges.


[*] Chiffres à prendre avec précaution : tous les auteurs ne sont pas d'accord entre eux.


samedi 24 novembre 2018

#ChallengeAZ : U comme ultimes obligations

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L’Armistice signé le 11 novembre 1918 est un soulagement pour tous : « la guerre est finie ! ». Cependant… elle n’est pas véritablement finie ! Si les combats ont cessé, cela ne signifie pas pour autant la fin de la guerre et le retour immédiat des hommes. Ce n’est pas encore le temps de la fin des épreuves. 


La dépêche © historyweb.fr

L’armée doit faire face à un immense chantier : rapatrier tous ses soldats, armes, véhicules, etc… disséminés à travers le monde. Cela représente entre 4 et 5 millions d’hommes ! Près de la moitié d’entre eux ont été blessés et beaucoup d’entre eux le sont encore, en convalescence dans des hôpitaux de fortune installés ici ou là. Et tous ne rentrent pas en France : il y a aussi tous les soldats des colonies qui doivent rentrer dans leurs pays respectifs, un peu partout à travers le monde.

Plusieurs solutions s’offrent alors : les Américains libèrent leurs soldats par unités, les Britanniques préfèrent donner la priorité aux besoins économiques, tandis que les Français et les Italiens choisissent la démobilisation à l’ancienneté : l’idée est donc de commencer par démobiliser les soldats des classes les plus anciennes. Or après 4 ans de conflit meurtrier, il n’existe plus de régiments homogènes constitués par une seule classe d’âge. La démobilisation entraîne donc une constante réorganisation des unités qu’il faut refondre, parfois pour quelques mois seulement, afin d’en libérer les soldats.

Par ailleurs, il faut garder une certaine pression sur les Allemands, tant que le traité de Versailles, marquant la paix définitive, n’est pas signé officiellement (c'est-à-dire le 28 juin 1919).
Enfin, il ne faut pas oublier l’état déplorable dans lequel est la France et, d’une manière générale, les régions où l’on s’est battu : destruction des infrastructures, des ponts, des routes, des voies de chemin de fer…

Jean-François n’avait que 20 ans en 1914 : c’est une des classes mobilisées les plus jeunes. Le retour à l’ancienneté signifie que, pour lui, la démobilisation n’est pas prévue pour tout de suite.
D’ailleurs, sa fiche matricule le confirme. Il passe par différentes affectations avant d’être véritablement démobilisé :
- Le 11 novembre 1918 est toujours affecté au 81ème RAL (il l’est depuis septembre).
- Le 5 décembre 1918 il change de groupe, mais toujours au 81ème.
- Le 1er février 1919 idem.

Mais en avril 1919, des voix s’élèvent en Allemagne, les Allemands jugeant les conditions de leur reddition trop dures, et du côté des alliés on craint un regain belliqueux des vaincus : les armées restent sur le pied de guerre, prêtes à une nouvelle intervention militaire si nécessaire. Le processus de démobilisation s’interrompt pour tous les soldats de moins de 32 ans, soit environ 2,5 millions d’hommes. Il ne reprendra qu’à partir de juillet.

Finalement Jean-François reçoit son ordre de démobilisation le 13 septembre 1919, soit presque un an après la fin du conflit ! 

L’attente et l’envie ont dû peser lourd durant ces longs mois. Le foyer, la famille, les amis (ceux qui sont encore en vie…), la ville ou le village : tout cela semble si proche et pourtant inaccessible. Sans compter qu’au fur et à mesure d’autres partent tandis que lui reste. Encore. Et pourtant il ne fait pas partie des derniers, qui ne rentreront chez eux qu’en juin 1920.

Pendant tout ce temps, on ne peut plus parler vraiment de « front ». Il reste néanmoins sous les drapeaux et a dû participer à l'occupation de la rive gauche du Rhin pour veiller au rapatriement du matériel et à la bonne « évacuation » de l’ennemi. Certains sont envoyés en caserne, à d’autres on fait faire de longues marches (il faut bien occuper les hommes).

Cependant Jean-François dû bénéficier d’au moins une permission car il est témoin au mariage de sa sœur qui a lieu le 2 août 1919 à Paris, 1er arrondissement ; il y est bien dit « aux armées », mais il est présent tout de même dans la capitale.

Enfin en septembre 1919 il lui reste quelques ultimes obligations à remplir : pour être libéré il doit se rendre au centre démobilisateur qui est le dépôt de son régiment le plus proche de son domicile (le 81ème RAL, donc) ; parcours parfois chaotique vu l’état des infrastructures, comme on l’a vu plus haut, souvent fait en train de marchandise. Il n'y reste que quelques heures voire quelques jours pour les formalités de démobilisation :
-  passer une visite médicale,
- faire la mise à jour de ses papiers militaires,
- recevoir un costume civil (ce qui est souvent un problème, vu la rareté du tissus : soit le soldat garde un uniforme militaire, soit il reçoit un habit militaire teint pour « faire civil » !)
- recevoir son indemnisation de démobilisation. Elle s’élève normalement à 490 francs par année dans une unité combattante (ce qui ne représente, en fait, que l’équivalent de deux mois de subsistance environ dans le civil).

Le retour au pays n’est pas toujours facile pour les soldats : les conditions de voyage du retour, la situation qu’ils trouvent en arrivant (fiancée mariée à un autre, boutique détruite, champs ravagés…). Sans parler des grands blessés de guerre qui ont beaucoup de mal à se faire une nouvelle situation dans la société du fait de leur handicap, ou des prisonniers de guerre sur qui pèsent parfois le soupçon de collaboration avec l’ennemi.

Enfin, en rentrant, les soldats survivant rapportent avec eux le souvenir des horreurs qu’ils ont vécues et parfois la honte de revenir alors que tant d’autres ont disparu : c’est un véritable traumatisme auquel ils doivent faire face. Mais cela est une autre histoire…