« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leu accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

  • #Généathème
  • #RDVAncestral

samedi 21 septembre 2019

#RDVAncestral : Les toiles de bébé

J’étais venue pour à la Coulonge (Orne) le baptême de Catherine Mesenge, mon ancêtre à la XIème génération. Mais finalement, au lieu d’aller à l’église, je me dirigeai vers la maison de ses parents.

Je frappai : pas de réponse. Pourtant, Françoise Salles, épouse Mesenge, était forcément là : on était juste après la naissance du bébé et donc les relevailles n’avaient pas été accordées à sa mère. De plus, il y avait de la fumée qui sortait de la cheminée et de la lumière filtrant aux fenêtres. Je décidai d’entrer. Un petit chaudron était en train de mijoter lentement dans la cheminée. Seul le doux frémissement du ragoût troublait le silence de la maison.

La porte de la pièce voisine était entrouverte : je m’approchai. Le petit Pierre, âgé de trois ans, n’était pas visible. Mais Françoise était là, elle. Non dans son lit garni d’une couette, oreillers et traversin, au chaud sous une couverture de sarge comme je l’imaginai, mais par terre, agenouillée. Elle me tournait le dos. Elle était devant un grand coffre de bois de frêne ouvert, la clé encore dans la serrure. Son coffre de mariage j’imagine. Les aunes de tissus, draps, serviettes et même l’habit de noce reçu lors de son contrat de mariage s’y entassaient.
Je m’approchai : Françoise tenait serrée dans ses mains quelques pièces de toile. Les larmes inondaient son visage.

- Françoise ?
Pas de réponse. J’appelai encore, un peu plus fort cette fois.
- Françoise ?
J'avançai davantage et lui touchai l’épaule.
- Françoise ? Puis-je vous aider ?
- …
- Que tenez-vous là ?
- C’est…
- Oui ?
- C’est… Ce sont des toiles… que j’ai cousues et confectionnées pour… pour Marie.
Je comprenais mieux maintenant.
- Marie ? Votre première-née ?
- Oui. J’avais préparé des linges pour l’emmailloter et la tenir au chaud pour aller à l’église la faire baptiser. Malheureusement elle n’en n’a pas eu besoin du petit linge que je lui avais préparé… « Aussitôt après décédée et inhumée » qu'a dit le curé. Alors j’ai remisé ces toiles dans mon coffre.
- Et trois ans plus tard, tu les as ressorties, n’est-ce pas ? (j’étais passé au tutoiement sans m'en rendre compte).
- Oui, pour Marguerite. Née et décédée le même jour. Elle non plus ne les a pas utilisées.
- Puis est venu Pierre, et aujourd’hui Catherine.
- Oui… mais aura-t-elle le temps de les user ?


 Linge © picclick.fr

Elle serra contre elle les toiles destinées à l’usage du nourrisson et étouffa un sanglot plein d’appréhension pour l’avenir de cette petite fille dont les deux aînées n’avaient pas vécues.
Le mois de janvier 1685 soufflait sa fraîcheur jusque dans la chambre : j’aidai Françoise à se recoucher, bien au chaud. Doucement, je lui retirai les linges qu’elles tenaient encore et les déposait précautionneusement dans le coffre. Approchant une chaise de son lit, je lui tenais compagnie. Je tentai d’alimenter la conversation, mais Françoise, quand elle me répondait, ne prononçait que quelques monosyllabes. Finalement, je laissai le silence reprendre ses droits. Françoise fixait intensément la porte. Serait-ce la porte du malheur, le père revenant sans enfant, la petite Catherine ayant déjà expiré comme ses deux sœurs ? Ou serait-ce la porte sinon du bonheur au moins de l’espoir, le bébé revenant affamé de lait et de vie ?
Le temps passait et la tension montait.

Finalement Anthoine Mesenge rentra, dans un tourbillon de neige. Sans s’en apercevoir, Françoise et moi retenions notre respiration, dans un ensemble commun chargé d’attente. Enfin, Anthoine déroula la longue houppelande qui l’enveloppait et découvrit un nourrisson étroitement emmailloté. Était-ce le voyage, l’arrêt, le changement de température ou de position, quoi qu’il soit un cri de protestation se fit entendre, crevant d’un coup le silence angoissé de la maison et nous rendant le souffle, à Françoise et à moi. Anthoine donna le bébé à sa mère.

Je me rendis compte que je m’étais laissée contaminée par l’angoisse de Françoise, alors que je savais pertinemment que Catherine vivrait, puisque j’étais sa lointaine descendante. Je regardai le coffre de bois : les toiles qu’il contenait serait bien utilisées par Catherine, puis par ses futures sœurs, aussi prénommées Marguerite et Marie (dans cet ordre). Rassurée, je quittai le couple et leur bébé… et les aunes de toiles attendant qu’on les transforme en divers vêtements et robes au fur et à mesure que la jeune Catherine grandirait.


vendredi 6 septembre 2019

La vie est courte : #3 La mariée

La vie est courte... Une histoire à trois personnages, trois visions des événements, trois épisodes. Voici le n°3.
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Lundi premier juin 1772

Marie Françoise était peinée : ses voisins disaient adieu à la mère, Barthélémière.
Elle est était si jeune encore. Une cinquantaine d’années, c’est trop tôt pour mourir. Elle laisse un mari et sept enfants. Les aînés sont en âge de se marier, mais les derniers n’ont que 16 et 14 ans. Mais bon : c’est comme ça et on n’y peut rien. Ma mère a la santé, c’est l’essentiel. J’espère que cela durera longtemps.

Été 1773

Quelle chaleur ! Dans nos hauts plateaux nous n’en n’avons pas l’habitude. La récolte cette année a été particulièrement difficile à faire. Heureusement qu’on peut compter sur la solidarité entre voisins pour travailler plus vite. Je suis bien contente d’être de corvée d’eau encore aujourd’hui : c’est quand même moins fatiguant. Tiens c’est le jeune Claude : il a l’air fatigué.
- Veux-tu un peu d’eau ?
- Bien volontiers ! Merci, répondit Claude.
Ils bavardèrent un moment. Marie Françoise enviait les enfants qui jouaient à l’ombre d’un grand arbre. Elle abrégea la conversation pour aller les rejoindre dans l’espoir de respirer un peu d’air frais.


Léon-Augustin Lhermitte © wikipedia

Lundi 7 février 1774

Un soir mon père m’appela :
- Marie Françoise ! J’ai discuté avec le père Beroud : tu vas épouser son fils Claude. C’est prévu pour lundi prochain. Allez file maintenant.
- Bien père.
Je me doutais bien que ça ne tarderait pas à arriver. Mais avec le fils Beroud ! Je parie qu’une certaine pièce de terre va atterrir dans ma corbeille. Ma mère n’a rien dit. Elle n’a pas son mot à dire. Comme moi.
Je sais quel est mon devoir, mais ce Claude c’est à peine si je le connais, j’ai juste discuté quelques fois avec lui, entre voisins quoi. Et puis il est bien jeune, il n’a même pas 16 ans. C’est à peine encore un homme.

Lundi 14 février 1774

Dans la petite église Saint Blaise, et devant ses paroissiens assemblés, le curé de Lalleyriat maria Claude Beroud Maure, 15 ans, et Marie Françoise Alombert Goget, 18 ans.
La mariée était résignée.

Dimanche 9 février 1783

Le beau-père de Marie Françoise agonisait : il n’allait pas tarder à rejoindre sa défunte femme Barthélémière.
Elle était toujours résignée contre son sort qui lui avait imposé un époux si jeune. Même si aujourd’hui, à 28 ans, la différence d’âge se faisait moins sentir avec Claude. Elle était sur le point de donner naissance à leur cinquième enfant. Ou plutôt quatrième puisque la petite dernière était décédée en bas âge. Mais il en restait trois dont il fallait s’occuper. Quoi qu’il arrive, elle ne pourra pas assister à ses funérailles.

L’an XIII de la République française e t le quinzième jour de Germinal (jeudi 4 avril 1805)

Marie Françoise ne sut jamais qu’en ce levant ce matin-là son jeune époux la regrettait finalement. Épuisée par ses onze grossesses et la vie de la ferme, ayant quitté le monde à 47 ans trois ans plus tôt, elle n’avait guère eu le temps d’être résignée encore. La vie était passée si vite.


Fin

Retrouvez la série complète :
#3 La mariée


jeudi 5 septembre 2019

La vie est courte : #2 Le marié

La vie est courte... Une histoire à trois personnages, trois visions des événements, trois épisodes. Voici le n°2.
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Lundi premier juin 1772

Claude était triste : il disait adieu à sa mère Barthélémière.
Je suis si jeune encore. Quatorze ans, c’est trop tôt pour être orphelin… et me laisser. Heureusement il y a mes frères. Et le père. Dommage que ma sœur Jeanne soit partie, elle qui m’a si souvent gardé et consolé quand le père était trop dur.

Été 1773

Oh ! J’ai le dos brisé. La récolte cette année a été particulièrement difficile à faire. Pourtant j’ai l’habitude : je fais ça depuis tout petit. Mais cette chaleur qui nous accable et la poussière qui pique les yeux et nous fait tousser.
- Veux-tu un peu d’eau ? demanda Marie Françoise qui faisait la tournée avec un sceau et une louche, prête à désaltérer ceux qui besognait dur au soleil.
- Bien volontiers ! Merci, répondit Claude.
Ils bavardèrent un moment. Ce n’était pas tant pour la porteuse d’eau que pour la pause, mais toute occasion était bonne à prendre.
Heureusement qu’il y a cette eau il fait si chaud ! Enfin, c’est terminé. Et on aura tout rentré avant la pluie qui menace. Tant mieux !


Léon-Augustin Lhermitte © wikipedia

Lundi 7 février 1774

Un soir mon père m’appela :
- Claude viens ici ! J’ai discuté avec le père Alombert : tu vas épouser sa fille. C’est prévu pour lundi prochain.
- Quoi ? Mais enfin je la connais à peine. Et je ne veux pas me marier. En plus elle est beaucoup trop vieille !
- Pardon ? Tu oses me contredire devant tout le monde ? J’ai dit que tu allais te marier et tu vas le faire. De toute façon tout est arrangé : tu ne voudrais pas me faire revenir sur une promesse ? Pour qui je passerai moi ? Et puis elle n’est pas si vieille.
- Mais…
- Ça suffit ! J’ai dit ! Fin de la discussion. Et maintenant va te mettre au travail : personne ne fera tes tâches à ta place !
C’est comme ça qu’il m’a appris la nouvelle. En allant nourrir les bêtes la colère me submergea.
Je suis trop jeune pour se marier, je n’ai même pas 16 ans. Je ne suis pas encore un homme. Et puis, la fille Alombert c’est à peine si je la connais, j’ai juste discuté quelques fois avec elle, entre voisins quoi !

Lundi 14 février 1774

Dans la petite église Saint Blaise, et devant ses paroissiens assemblés, le curé de Lalleyriat maria Claude Beroud Maure, 15 ans, et Marie Françoise Alombert Goget, 18 ans.
Le marié était en colère.

Dimanche 9 février 1783

Le père de Claude agonisait : il n’allait pas tarder à rejoindre feue Barthélémière.
Claude était toujours en colère contre son père qui lui avait imposé ce mariage si jeune. Même si aujourd’hui, à 24 ans, la différence d’âge se faisait moins sentir avec son épouse. Celle-ci était sur le point de donner naissance à leur cinquième enfant. Quoi qu’il arrive, il décida de ne pas assister à ses funérailles.

L’an XIII de la République française e t le quinzième jour de Germinal (jeudi 4 avril 1805)

Claude ne saura jamais qu’en ce levant ce matin-là il ne verrait pas le coucher du soleil, la mort l’emportant, mettant fin à une vie assez brève (il n’avait que 51 ans). Il n’eut pas le temps de faire le bilan de son existence. L’eût-il fait il se serait aperçu que sa défunte épouse lui manquerait. Celle qu’il ne voulait pas épouser à 15 ans, qui lui avait donné 11 enfants et l’avait quitté trois ans plus tôt. Il n’était plus en colère, juste nostalgique d’une jeunesse passée trop vite.


La suite demain…

Retrouvez la série complète :
#2 Le marié


mercredi 4 septembre 2019

La vie est courte : #1 Le père

La vie est courte... Une histoire à trois personnages, trois visions des événements, trois épisodes. Voici le n°1.
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Lundi premier juin 1772

Jean François était triste : il disait adieu à son épouse Barthélémière.
Elle est était si jeune encore. Une cinquantaine d’années, c’est trop tôt pour mourir… et me laisser. Et puis il y a les enfants ! Que vais-je devenir avec ces sept-là ? Heureusement notre fille est déjà casée et les fils sont grands… Enfin, les aînés : les derniers n’ont que 16 et 14 ans. Mais bon : c’est comme ça et on n’y peut rien. Retournons à la ferme car la besogne n’attend pas.

Été 1773

Ouf ! la récolte est rentrée. Juste avant la pluie qui menace : nous avons eu de la chance. Tiens j’ai remarqué que Claude travaillait souvent au plus près de notre jeune voisine, Marie Françoise Alombert Goget. Je les ai vu discuter à la foire aussi je crois. Il serait bon d’aller voir le père : on pourrait les marier et cela ferait une bouche de moins à nourrir. Je ne pensais pas commencer par lui, mais pourquoi pas ?

Léon-Augustin Lhermitte © wikipedia

Lundi 7 février 1774

- Claude viens ici ! J’ai discuté avec le père Alombert : tu vas épouser sa fille. C’est prévu pour lundi prochain.
- Quoi ? Mais enfin je la connais à peine. Et je ne veux pas me marier. En plus elle est beaucoup trop vieille !
- Pardon ? Tu oses me contredire devant tout le monde ? J’ai dit que tu allais te marier et tu vas le faire. De toute façon tout est arrangé : tu ne voudrais pas me faire revenir sur une promesse ? Pour qui je passerai moi ? Et puis elle n’est pas si vieille.
- Mais…
- Ça suffit ! J’ai dit ! Fin de la discussion. Et maintenant va te mettre au travail : personne ne fera tes tâches à ta place !
Le père était contrarié :
Dire que je pensais lui faire plaisir ! Peuh ! Quel ingrat ! Bon d’accord il est un peu jeune pour se marier, mais à quelques jours près il a 16 ans. C’est un homme maintenant. Et puis, la dot nous amène une belle pièce de terre…

Lundi 14 février 1774

Dans la solide église Saint Blaise, et devant ses paroissiens assemblés, le curé de Lalleyriat maria Claude Beroud Maure, 15 ans, et Marie Françoise Alombert Goget, 18 ans.
Le père était satisfait.

Dimanche 9 février 1783

Jean François agonisait : il n’allait pas tarder à rejoindre sa défunte épouse Barthélémière.
Faisant le bilan de sa vie il s’estimait content : il avait pu élever ses sept enfants, entretenir et faire prospérer la ferme, la léguer à son aîné. A près de 70 ans, il ne redoutait pas la mort. Il décida de préparer ses funérailles.

L’an XIII de la République française e t le quinzième jour de Germinal (jeudi 4 avril 1805)

Décédé le 10 février 1783, Jean François ne sut jamais si son fils lui avait pardonné ce mariage précoce : ils ne se parlaient plus depuis longtemps. De la même manière il ignora que son fils, en outre d’être un très jeune marié, eut une vie assez courte aussi. 


La suite demain…

Retrouvez la série complète :
#1 Le père




samedi 17 août 2019

#RDVAncestral : Interdit d'enterrement

J’entrai dans l’église de L’Orbrie (Vendée) pensant trouver là une assemblée recueillie, triste et murmurant les derniers préparatifs pour inhumer mon ancêtre Antoine Grimaud qui venait tout juste de décéder en ce jour de mars 1702. En fait, il serait plus juste de dire que l’humble édifice consacré résonnait de colère contenue, de dispute larvée et, je dois l’avouer, de cris chuchotés (autant qu’il soit possible de crier en chuchotant !).

Je m’approchai pour savoir de quoi il retournait :
- Mon père enfin, c’est nous ! vous nous connaissez bien ! disait un jeune que je supposai être l’un des fils de feu Antoine.
- Nous… n’avons… jamais… été traité… de la sorte ! articula une femme entre deux sanglots.
En grand deuil, ce devait logiquement être Catherine Gachot, mon aïeule et récente veuve.
- Non ! tonna le curé dans un souffle. Je ne veux point le savoir !
C’était très étrange d’assister à une dispute où tous les cris n’étaient que murmures. Cependant l’hostilité régnait, à n’en pas douter.
- Mais enfin, vous ne voyez pas que vous ajoutez des difficultés à ma mère dont la peine est déjà grande ? insista une jeune femme soutenant sa mère.
- Je suis désolée ma fille mais il me faut ce certificat. Sans cela ce sera une fosse en terre non consacrée !
- Oh !
J’imagine sans mal l’émoi que suscita cette remarque chez mon aïeule.
- Très bien, nous allons donc le chercher ce certificat ! conclut le fils du défunt, les poings serrés.

Il conduisit sa mère et sa sœur vers la sortie et leur dit :
- Vous, vous rentrez à la maison et moi je vais à Sainte-Radegonde.
Sa mère s’inquiéta :
- Maintenant ? Mais tu n’arriveras pas avant la nuit.
- Peu importe, je dormirai chez Boniface et je serai de retour demain. Et l'enterrement aura lieu mercredi !

Les femmes partirent d’un côté, l’homme de l’autre. J’hésitai une seconde, puis m’élançai à la suite de ce dernier :
- Vous êtes Jean Grimaud, n’est-ce pas ? lui demandais-je.
Il jeta à peine un regard sur moi, puis finalement répondit :
- En effet !
- Je suis profondément désolée pour votre père. Vous vous rendez à Sante-Radegonde-des-Noyers parce qu’il est décédé là-bas et que le curé de L’Orbrie souhaite un certificat attestant qu’il était bon chrétien afin de pouvoir l’inhumer en terre consacrée, ai-je raison ?
Cette fois il s’arrêta net et se tourna vers moi :
- Vous avez l’air d’en savoir beaucoup, mais moi je ne me rappelle pas vous avoir déjà vue, me demanda-t-il l’air soupçonneux.
Oups, j’en avais peut-être trop dit !
- Heu… je suis une cousine éloignée. Nous devrions nous remettre en marche : nous avons un petit bout de chemin à faire.
- Hum… acquiesça-t-il, encore sceptique.

Un peu moins d’une heure plus tard nous étions arrivées à Fontenay-le-Comte. Jean n’avait pas beaucoup parlé. Je le laissais respirer et sa colère retomber. Tout d’un coup je pris conscience qu’il nous restait encore au bas mot cinq bonnes heures de marche pour atteindre notre but ! Je me demandais si j’avais eu raison de le suivre… Puis soudain il se mit à parler, racontant son enfance ; en particulier un jour où, caché dans l’atelier de son père, maître tailleur d’habits, il jouait avec les chutes de tissus et… Un sanglot mourut dans sa gorge. Ses souvenirs l’avaient ramené vers ce père défunt. Le silence reprit ses droits.

Le soleil venait de disparaître à l’horizon au moment où apparu la maison de Boniface. Il était non seulement le frère de mon compagnon de route silencieux, mais mon ancêtre direct à la XIème génération. Malgré les bonnes attentions que l’on me prodiguait la soirée ne fut guère joyeuse. Je pus cependant câliner un peu Perrine, âgée de cinq mois, qui tiendrait une bonne place dans les branches vendéennes de mon arbre. Mais je n’avais pas osé demander à Boniface pourquoi il avait abandonné le métier de tailleur d’habits pour devenir laboureur puis cabanier (c'est-à-dire fermier) : avait-il eu un revers de fortune ? Que c’était-il passé ? Tout le monde alla se coucher : je ne le saurai donc pas. J’avais laissé passer ma chance.

A l’aube on me réveilla gentiment. Boniface et Jean m’invitèrent à les suivre au presbytère où ils demandèrent au curé le fameux document. Quelques minutes plus tard nous nous apprêtions à reprendre la route avec Jean. Il n’y eu guère d’effusion quand les deux frères se quittèrent. Encore de longues heures de marche pour rejoindre notre point de départ. Une douzaine d'heures de marche au total pour quelques minutes sur place.


Plume et papier © pixabay.com

Finalement Antoine put être inhumé, deux jours après son décès, dans le cimetière de sa paroisse. Toutes ces tracasseries parce qu’il avait la mauvaise idée de mourir à Sainte-Radegonde et non à L’Orbrie et que le curé du lieu voulait un certificat de son collègue spécifiant qu’il avait reçu « les saints sacrements et donné des marques d’un bon chretien ».



jeudi 1 août 2019

Typologie d'un cimetière

Voulant participer au projet #SauvonsNosTombes, je suis allée photographier les tombes du cimetière de la commune où habitent mes parents (Faux-la-Montagne, Creuse ; un peu plus de 400 habitants). Pourquoi chez eux et pas le cimetière de ma propre commune (Limoges, Haute-Vienne) ? Sans doute parce que c’est l’un des plus grand d’Europe ! Commençons modeste.

En parcourant les allées, je me suis rendu compte que ce cimetière, situé exactement au centre du Limousin, portait des caractéristiques communes à tous les cimetières mais aussi des particularités spécialement limousines.

Rappelons qu’autrefois (c'est-à-dire il y a bien longtemps) les cimetières étaient accolés aux églises. C’étaient des lieux publics, ouverts sur la ville. Les concessions étaient en général des parcelles de terres nues, périodiquement retournée (environ tous les 5 ans) pour extraire les ossements (que l’ont mettait dans des ossuaires) et offrir une place pour les nouveaux. La proximité de l’église garantissait l’efficacité des prières qui y étaient dites. Les défunts les plus importants étaient inhumés à l’intérieur même des églises, au plus près de l’autel. Au XVIIIème le rapport à la mort commence à changer : on imagine un lieu vaste et clos, abritant des tombes pérennes, à l’écart du monde des vivants, loin de l’église paroissiale.
Le courant hygiéniste issu des Lumières a soulevé le fait que de vivre parmi les morts était le meilleur moyen de les rejoindre rapidement. La législation royale vient appuyer cette idée avec la publication d’un édit interdisant les inhumations dans les églises (1776). Mais il faudra attendre le début du XIXème pour que les cimetières soient massivement déplacés. En général on les aménage sur un lieu élevé et septentrional afin d’éviter que les vents dominants n’entraînent les miasmes des cadavres sur le monde des vivants. C’est ainsi que sont créés les cimetières neufs. Qui sont aujourd’hui nos vieux cimetières.  
C’est pourquoi le cimetière de Faux- la-Montagne s’est retrouvé un peu à l’écart, à flanc de colline dominant des habitations.
Les nouveaux cimetières répondent aussi à une autre inspiration : la tombe individuelle. Auparavant seuls quelques privilégiés pouvaient en bénéficier : notables, ecclésiastiques… Les autres étaient dans une fosse commune jusqu’au regroupement périodique dans les ossuaires. La tombe individuelle implique alors une épitaphe : état civil, qualité du défunt, appelant au souvenir et à la prière.

Le cimetière de Faux est végétalisé : pas d’allées de gravier mais de l’herbe entre chaque tombe. D’après un récent comptage on a identifié 454 concessions, actives ou inactives (certaines parcelles ne contiennent plus de tombes). On peut diviser le cimetière en trois parties :
- le vieux cimetière, composé de quatre carrés de tombes anciennes et surmontés de tombes légèrement plus récentes et mieux rangées.
- une première extension moderne où les tombes sont alignées quatre par quatre. Au milieu du XIXème en effet les cimetières souffrent d’une croissance trop rapide (parallèlement à l’augmentation de la population, notamment dans les villes). Pour gagner de la place on élimine les allées sinueuses au profit du plan en damier permettant d’optimiser le système des concessions. L’hécatombe de la première guerre mondiale et la grippe espagnole qui suivit augmenta le processus d’urbanisation des cimetières. Dès 1920 ils n’offrent plus qu’un panorama monotone de caveaux de granit.
- une deuxième extension qui commence tout juste à être occupée mais qui fait la surface du premier cimetière ; ce qui laisse deviner l’espérance de vie dans la commune ;-)

Précisons au passage qu’en Limousin on qualifie le village (où se trouve église et mairie, etc…) de « bourg » et les hameaux ou lieux-dits sont nommés « villages ». L’appartenance au village était primordiale : on était, dans cet ordre, d’une famille, d’un village puis d’un bourg. Ce qui aura son importance dans le cimetière, comme on le verra plus loin.

Donc à Faux, dans le vieux cimetière, on retrouve les tombes disposées aléatoirement, non orientées (certaines tête -bêche), parfois très serrées. Beaucoup d’entre elles ont subi les outrages du temps : les noms se sont effacés et elles ne sont plus identifiables. Au contraire, dans la partie neuve du cimetière les tombes sont bien alignées, relativement aérées.

  • Le granit
La première caractéristique locale se trouve dans les matériaux : nous sommes dans un pays de granit et de maçons (les fameux « maçons de la Creuse » dont vous avez peut-être déjà entendu parler). Naturellement la majorité des tombes sont en granit et certaines ont une épitaphe gravée (ce qui est une prouesse quand on connaît la dureté du granit).

Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

  • Les formes des tombes
La majorité des tombes sont composés d’une pierre tombale en granit, dont la partie centrale est légèrement surélevée, avec une stèle ou croix à la tête. Cette croix peut être simple ou plus travaillée. En granit ou métallique. 
Une croix dont il ne reste que le fût de la colonne brisée symbolise la vie brisée : elle était en général réservée à ceux qui mourraient jeunes.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

Les tombes modernes reprennent ce modèle tripartite, hormis la croix souvent remplacée par une forme moins « religieuse » (demi-cercle par exemple).
On trouve aussi deux autres formes de tombes récurrentes : la dalle et les grilles. La première est une simple dalle de granit ou autre, presque au ras du sol.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

L’autre est formée de grilles qui délimitent la concession, à la manière d’un petit jardinet. D’ailleurs souvent ces tombes ont été plantées. En effet l’offrande des fleurs symbolise l’inaltération des liens familiaux, par-delà la mort. Mais  les fleurs coupées flétrissent trop vite : on leur préfère donc les arbustes plantés.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

En variante on trouve une chaîne accrochée à des poteaux.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

Au passage, si vous souhaitez planter une graine lors de votre propre enterrement, je vous conseille de le faire derrière la tombe et non à ses pieds, car quand la graine est devenue un buisson ou un petit arbre, on ne voit plus du tout la tombe !

Si au début du XIXème la tombe est individualisée, peu à peu les caveaux se « mutualisent » : on voit apparaître des caveaux familiaux avec l’idée que la mort réunit les êtres chers temporairement séparés.

  • Les protège-couronne
Autrefois on confectionnait souvent des couronnes de perles, sensées tenir plus longtemps que les fleurs coupées. L’industrie et l’artisanat fabriquent en grande quantité ces couronnes de perles, croix, vases… Hélas même les perles finissent par s’abîmer : on voit donc fleurir un nouveau type d’architecture funéraire : des protèges-couronne. Ce sont de petits auvents, généralement en zinc, situés à la tête de la tombe et destinés à allonger la durée de vie des couronnes autres objets funéraires. Aujourd’hui la majorité d’entre eux sont rouillés et assez peu esthétiques, mais toujours efficaces dans leur rôle protecteur.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

  • Les chapelles
Sous le Second Empire (1852-1870) apparaît un nouveau type de tombe bourgeois : le caveau et la chapelle. Ce sont des tombes collectives dont le coût les réserve presque exclusivement aux catégories aisées ; du moins dans un premier temps. L’architecture funéraire, souvent gothique, et la sculpture prennent le pas sur l’épitaphe. Souvent seul le nom de la famille est visible, faisant de la tombe un double de la maison. L’architecture de la mort reflète alors la stratification sociale du monde des vivants.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

Il y a bien quelques chapelles funéraires dans le cimetière de Faux, mais on a beau être dans le pays du granit, c’est aussi un pays pauvre : le plus souvent les chapelles (trop chères) sont remplacées par des structures en verre. Elles peuvent couvrir l’intégralité de la tombe ou seulement sa tête (comme les protège-couronne). Sur les 338 concessions de la partie ancienne du cimetière  j’en ai compté une trentaine. Aucune dans les parties modernes : cela ne se fait plus aujourd’hui. La structure est métallique, couverte de plaque de verre. C’est assez solide puisque celles qui ont vu leur verre tomber et se briser sont très rares.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

  • Les noms
Si c’est un caveau familial on retrouve le nom de la famille, pas toujours ceux des défunts eux-mêmes (comme on l’a vu ci-dessus). Mais très souvent le village est mentionné. Je vous ai dit plus haut l’importance du village : on la retrouve sur les tombes. Le fait que seuls figurent le patronyme et le nom du village laisse deviner le rôle primordial de ce dernier.

Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

  • Les plaques de porcelaine
Ce qui fait la caractéristique principale des cimetières limousins est bien sûr la plaque de porcelaine. Dans cette région où le granit se prête peu à la sculpture, la plaque de porcelaine est idéale.
Ces plaques apparaissent dans les années 1820-1840 et se généralisent dans les années 1860/1870. Si le granit est monotone, les plaques de porcelaine offrent une infinité de tons, de couleurs et de variations autour du thème de la mort. Elles répondent à une commande individuelle, et n’ont jamais été faites en série. Initié par les élites, elles se propagent rapidement aux classes populaires et rurales via les ouvriers en porcelaine qui les confectionnaient à la demande.

On en distingue plusieurs types, plusieurs modes.
Au début elles étaient systématiquement rondes car elles étaient réalisées par les camarades dans les usines de porcelaine et reprenaient un moule déjà tout prêt : celui de l’assiette. De ce fait, elles avaient un coût relativement modique, ce qui explique leur succès. Plus tard, on a vu apparaître d’autres formes : rectangles, cœurs…
- La plus simple reste blanche cerclée d’un filet noir. Ce sont les plaques type « faire-part » : un texte plus ou moins long dressant le portrait du disparu, invitant à la prière. Un mince filet noir ou or encadre la plaque. Le noir, couleur du deuil, connaîtra une résurgence à partir des années 1860, faisant disparaître les scènes colorées apparues entre-temps.

Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

Pour marquer son chagrin on peut appuyer le texte par différents symbole : des larmes noires par exemple (ou bien une croix, une vanitas, des mains jointes symbole de l’attachement conjugal… bien que je n’en ai pas vu à Faux).

Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

- Dans la partie supérieure peut figurer un paysage : c’est une vision idéalisée, romantique du cimetière. La symbolique végétale évoque l’éternité douce, paisible, l’assurance de la résurrection, le perpétuel renouvellement des générations. Le saule pleureur, en introduisant de surcroît l’idée de désolation, constitue le meilleur symbole de cette nouvelle représentation de la mort.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

En général ces scènes étaient réalisées par les peintres de la manufacture. Elles se situent toujours dans la partie supérieure de la pièce de porcelaine, symbolisant le Ciel, tandis  que le texte est dans la partie inférieure, la partie terrestre.
- Le portrait du défunt a connu un grand succès. En effet l’affirmation de l’identité individuelle de chacun des occupants d’une sépulture collective a favorisé la multiplication des portraits des disparus. La maîtrise locale de la technique de la peinture sur porcelaine a permis au Limousin d’adopter avec un demi-siècle d’avance sur les autres régions ce type d’art funéraire.

Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

Hélas le temps n’épargne pas ces objets funéraires et les portraits rentrent dans l’ombre comme leur nom dans l’oubli des mémoires.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

Et c’est un art qui perdure puisqu’on en trouve encore sur les tombes les plus récentes.
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

Il existe une rare variante qui est celle du portrait… de la maison du défunt !
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

On notera que la représentation de la défunte par un portrait en médaillon est déjà un grand pas vers la reconnaissance de la femme, qui est soudain promue en dehors de son seul rôle de « bonne mère et bonne épouse ».

Le mort représenté d’après photographie est plus ou moins idéalisé : belle posture, beaux vêtements… Le mort est ici un héros. C’est particulièrement vrai pour les militaires. Le Second Empire exalte les vertus militaires et valeurs guerrières, l’appartenance à l’armée est valorisée : on voit alors apparaître sur les plaques de porcelaine les premiers uniformes. On est témoin d’un glissement des valeurs du siècle : de l’appartenance à la communauté restreinte (famille, village), on passe à un ensemble plus vaste : la Nation, la Patrie. L’hécatombe de la première Guerre Mondiale entraîna un retour en force de la mort et de la spiritualité. Outre les monuments aux morts érigés dans les villes, les tombes donnent à voir de nombreux portraits de soldats.
A Faux, huit tombes portent une plaque et/ou un portrait de soldat : quatre Poilus de 14/18, deux dont la guerre n’est pas citée et deux de 39/45. Mais pour ça, je laisse Caroline (alias (@MumTaupe) faire le travail de mémoire !

Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié

- les motifs floraux : peu présents jusque dans les années 1840, se diffusent massivement à partir de cette date (couronnes peintes, fleurs en relief, associées ou non à d’autres motifs). Roses et pensées sont les plus représentées. Les chrysanthèmes ne s’imposent dans l’iconographie qu’à partir de la fin du siècle. La présence de l’ange comme guide pour l’ultime voyage est révélatrice des représentations populaires concernant la mort. Mais cela n’est pas caractéristique de la région (il est le symbole même de la mort dans tout l’Occident). Une des premières plaques représentant un ange date de 1840. Dès son apparition, il est associé à la mort d’un jeune. On le retrouve pendant toute la seconde partie du siècle, parfois en putti ou en séraphin. [1]

Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié
Cimetière de Faux-la-Montagne © M.Astié


Il ne reste qu’à aller vous promener dans votre cimetière local et repérer les indices universels et les particularités locales… Ce patrimoine unique, souvent méconnu ou méprisé, qui pourtant nous éclaire sur les mentalités liées au culte des morts à travers les époques.

Pour les curieux, encore quelques plaques :




[1] Source : JM. Ferrer et Ph. Grandcoing : Des funérailles de porcelaine, éd. Culture et patrimoine (2000)

samedi 20 juillet 2019

#RDVAncestral : Revenir à la vie

Le silence régnait dans le village. L’ambiance était lugubre. Des morceaux de brouillard s’accrochaient me faisant penser aux lambeaux d’un triste manteau. Le manteau de la mort. De temps en temps émergeaient de cette vallée de l’ombre et de la mort des personnages portant un long manteau et un masque blanc en forme de bec d’oiseau. Ils me regardaient bizarrement. L’un d’eux tenta même de me faire reculer et quitter le village. Je passai outre, sachant que je n’attraperai pas la peste durant mon court voyage : après tout j’y avais déjà été exposée sans contracter la maladie (voir le #RDVAncestral : la mort noire).

Traversant le village dans cette étrange ambiance, je me dirigeai vers la maison de mes ancêtres Aubin Daburon et Denize Surreau. Je m’arrêtai un instant pour contempler leur porte. On y avait tracé une grande croix blanche. Cela signifiait que la maladie – et la mort – étaient passées par là. J’entrai.

La pièce principale n’était pas très grande. Elle était simplement meublée : une table, des chaises, un coffre et quelques ustensiles de cuisine usés près de l’âtre. Denize était assise près du foyer, éteint depuis longtemps. Elle était seule : on ne faisait plus de veillées funéraires à cause de la peur de la contagion. Je ranimai les cendres froides et préparait une infusion pour Denize. Pendant tous mes préparatifs elle ne bougea pas. Je dus lui mettre la tasse chaude entre les mains et l’encourager à la porter à ses lèvres. Le silence s’installa.

Puis Denize commença à susurrer une étrange litanie :
- Aubin, Françoise, Aubine, Symphorien, Anois, Jeanne et mon Aubin.
Que répondre à une mère qui avait perdu six de ses huit enfants et son époux en un mois ?
Denize reprit :
- 4 ans, 7 ans, 10 ans, 12 ans, 14 ans, 17 ans et 45 ans pour mon Aubin.
La mort ne regardait pas l’âge de ceux qu’elle emportait avec elle.
- 21 mai, 22 mai, 3 juin, 5 juin, 9 juin, 14 juin et 20 juin.
Cette succession de dates me fit frissonner : Denize n’avait eu que peu de repos entre deux enterrements.
- Pourquoi pas moi ? Pourquoi pas moi ? Pourquoi pas moi ? ne cessait-elle de répéter à l’infini.


L'enterrement d'un enfant © bourdelle.paris.fr

Je l’observai : elle regardait dans le vide, parlait d’une voix blanche, presque inaudible. Elle ne pleurait pas : elle n’avait plus de larmes à donner.

Je préférai taire le fait que la peste fera, entre quelques périodes de sommeil, de nouveaux ravages dans les décennies à venir : 1631/1632, 1636/1640… Elle sera accompagnée d’une terrible épidémie de dysenterie qui frappera de nombreuses paroisses de l’Anjou, avec une simultanéité et une brutalité étonnantes. A tel point qu’on dira qu’aucun « homme vivant n’avoit point vu si grande mortalité » [1]. Dans la dernière semaine de l’année 1640, le fléau disparaîtra avec la même simultanéité et la même soudaineté qu’il est apparu trois mois plus tôt. C’est en 1640 que je fus confrontée pour la première fois à la mort noire.

Je reportai mon attention sur Denize : rien ne semblait pouvoir l’atteindre. La douleur était trop forte : elle restait sourde à tout ce qui n’était pas cette souffrance. Mais Denize était une mère : il lui restait deux enfants : Phorien, l’aîné de la fratrie et la petite Marie, âgée 15 mois. Celle-ci s’agitait dans on berceau, mais ne pleurait pas. Comme si elle avait compris que le silence était de mise dans cette maison. Reprenant la tasse restée pleine, je me levai et allai chercher l’enfant que je mis d’autorité dans les bras de sa mère. Celle-ci la regarda un moment, mais c’était comme si elle ne la voyait pas.

J’insistai auprès de Denize, lui parlant doucement, lui rappelant qu’elle avait encore deux enfants dont cette petite qui réclamait son attention et ses soins. Il faut dire que j’avais un intérêt personnel dans l’affaire : Marie était mon ancêtre à la XIIème génération : il fallait donc qu’elle vive pour que 350 ans plus tard je vienne au monde à mon tour.

- Et puis Denize, tu es jeune encore : tu pourras refaire ta vie, avoir d’autres enfants… Je pouvais lui dire cela en toute confiance puisque je savais qu’elle allait se remarier 15 mois plus tard et donner la vie à nouveau.

Même si ces paroles étaient dures à entendre dans un moment pareil, elles finirent par atteindre Denize. Elle essaya de résister à la douleur qui l’envahissait, mais jamais elle ne s’était sentit aussi désespérée. Soudain elle se tourna vers moi et éclata en sanglot. Ces larmes qui ne voulaient pas venir, ce chagrin qui restait bloqué : tout céda en un instant. Je pris Denize dans mes bras et la laissait épuiser toute sa peine, la berçant doucement. Entre deux sanglots son corps était secoué de tremblements convulsifs. Des cris déchirants s’échappèrent de sa gorge et à chaque fois qu’elle respirait, l’air semblait lui manquer. Même si Denize vivait dans un monde où la mort était sinon quotidienne, du mois courante, cette épidémie la dépassait : ce n’était pas la perte d’un être cher qu’elle pleurait, mais sept ! Au bout d’un long moment, les larmes se tarirent. Apaisée, Denize releva son visage vers moi et me remercia.

- Je ne sais même pas qui vous êtes, remarqua-t-elle. Puis en me fixant à nouveau : Et pourtant j’ai l’impression de vous connaître…

Je lui souriais. Elle me caressa la joue. A ce moment-là on frappa à la porte ; ce qui nous étonna toutes les deux : les visites étaient rares en ces temps de mort. Denize alla ouvrir : c’était un voisin, Jean Rameau. Je m’éclipsai discrètement pour leur laisser un peu d’intimité. Est-ce que leur histoire commença ce jour-là, je ne saurai le dire, mais en tout cas une chose est sûre : c’est ce Jean qu’elle épousera l’année suivante, ramenant Denize à la vie.



[1] Source : Odile Halbert