« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

  • #Généathème
  • #RDVAncestral

mercredi 16 décembre 2020

Making of : les sources

Suite et fin de la série d’articles qui vous présente les coulisses du ChallengeAZ 2020 « polar ». Il n’est pas forcément nécessaire d’avoir lu le Challenge AZ avant de lire ce billet. Le polar que j’ai écrit est une fiction, mais basé sur de nombreux faits réels… 


Making of © Pixabay 

Les sources 

L’intrigue du polar se base sur un travail de recherche rigoureux auprès d’un éventail de sources varié. 

Tout est parti de l’état civil, comme souvent en généalogie. Il m’a donné le squelette de l’histoire, comme il donne l’armature d’un arbre généalogique. Avant de commencer la rédaction je connaissais les dates de naissance et mariage d’Henri et Ursule. Mais j’ai trouvé le décès d’Henri seulement au cours de rédaction. Le chapitre I est assez véridique : la mention curieuse du "domicile" à Coulommiers et ma quête sur Google StreetView pour résoudre ce mystère. 

Pour étoffer ma généalogie comme mon histoire j’ai épluché les recensements. Ils m’ont servi pour reconstituer le parcours d’Henri : ses adresses successives ont été utilisées notamment dans le chapitre D. Et bien sûr les recensements m'ont été utiles lors de l’enquête préparatrice pour établir les liens entre les personnages ayant véritablement existé (voir le "making of : les personnages"). 

J’ai voulu faire des recherches sur l’enregistrement : les actes notariés doivent être enregistrés par un receveur des impôts, c’est-à-dire transcrits sur un registre public, contre la perception d’un droit d’enregistrement. Cela permet de donner des détails sur le patrimoine de nos ancêtres, et peut être une bonne alternative pour connaître la date d’un décès que l’on ne trouve pas dans l’état civil (ce qui était mon cas). Hélas l’enregistrement n’est pas en ligne en Seine et Marne pour la période qui m’intéresse, comme je le raconte dans le Chapitre H. Il ne me reste qu’à ajouter une visite aux archives départementales sur ma to do list ! 

Les fiches militaires m’ont servies pour reconstituer le parcours militaire de certains protagonistes, mais aussi pour les informations périphériques qu’elles contiennent : descriptions physiques, blessures (la mutilation de l’index de Georges Thiberville mentionnée au chapitre E fait partie de ces petits détails véridiques qui émaillent le récit), adresses successives, motifs d’ajournement (comme la claudication d’Henri par exemple, utilisée au chapitre N). 

Les archives judiciaires sont intéressantes pour donner des détails sur la vie de nos ancêtres, même si ce n’est pas forcément ceux que l’on veut connaître en premier (apprendre que son ancêtre a été un mauvais garçon n’est pas toujours facile). J’ai abordé cette source au chapitre V. Dans le cas présent je n’ai pas pu les consulter car elles ne sont pas en ligne en Seine et Marne, mais cela peut-être une bonne piste à explorer. 

Par contre, sur le site des archives départementales j’ai trouvé des monographies communales qui m’ont données quelques informations ayant permis d’étoffer le cadre de vie de mes ancêtres, d’en savoir plus sur les mariniers et les charretiers de Tigeaux, les briqueteries, etc... 

Autre source précieuse : la tradition orale. Cette source est abordée dans le chapitre T. Si vous avez la chance d’avoir des anciens dans votre famille ou dans votre entourage, n’hésitez pas à les interroger : même si vous n'apprenez que des anecdotes ou des souvenirs un peu flous, ce sont autant d’histoires qui font la vie de vos ancêtres. Et s’il y a eu plusieurs témoins d’un même événement, n’hésitez pas à les interroger tous : vous verrez comme le même souvenir peut se révéler différent selon les points de vue ! 

La tradition culinaire a été abordée au chapitre R. Là encore c’est une source "secondaire" mais elle permet de comprendre l’environnement de nos ancêtres. La cuisine est le reflet d’une région, de son agriculture, de ses traditions : appréhender les recettes locales c’est aussi découvrir un pan de la vie de nos ancêtres. 

Lors de ma formation de guide conférencière, j’ai étudié la lecture du bâti et du paysage. C’est ce qui m’a permis de faire la "visite" du quartier des Egyptes du chapitre P. Cette lecture du bâti m'appris beaucoup sur la région. C’est en voyant ce quartier où a vécu Henri que j’ai mesuré l’importance des briqueteries dans la région par exemple. 

La lecture d’ouvrages divers a nourri ma réflexion et m’a aidé à rédiger l'histoire : le chapitre D évoque l’émigration bretonne, les prénoms et leurs variantes ont été abordés au chapitre S tandis que les maisons de famille sont au cœur du chapitre O. Cartes postales anciennes et dictionnaire des métiers ont aussi participé à enrichir mon texte. Bref, quand les sources "généalogiques" viennent à manquer il reste bien d'autres ressources à approfondir. 



Et voilà comment j’ai utilisé de vraies sources pour une fausse histoire ! 



jeudi 10 décembre 2020

Making of : le dossier

Suite de la série d’articles qui vous présente les coulisses du ChallengeAZ 2020 « polar ». Il n’est pas forcément nécessaire d’avoir lu le Challenge AZ avant de lire ce billet (pas de révélations fracassantes aujourd’hui : vous pouvez lire en toute quiétude). Le polar que j’ai écrit est une fiction, mais basé sur de nombreux faits réels… 


Making of © Pixabay 

Le dossier 

Au centre de l’intrigue, se trouve un dossier mystérieux. La narratrice le découvre au chapitre F (à voir sur la page dédiée).

J’ai pris autant de plaisir à réaliser ce qui est devenu un véritable projet graphique (réalisé sous Photoshop) qu’à écrire l’histoire en elle-même. Pour moi, l'un de va pas sans l'autre. Voici comment j’ai détourné ou fabriqué certains des documents du dossier.

  • Les photos 

La photo n°1 (le couple) représente en fait mes grands-parents (le petit-fils d’Henri et d’Ursule et son épouse). Elle a été prise le lendemain de leur mariage, en 1945. Je l’ai choisie parce qu’on ne voyait pas bien leur visage et pour l’enquête il était important de ne pas pouvoir les identifier formellement. L’autre critère de choix est la coiffure de ma grand-mère, typique d’une époque et immédiatement reconnaissable. 


La photo n°2 (le groupe) a été trouvée dans l’album de mariage de mes grands-parents. Je l’ai choisie parce qu’elle est floue (sic) et pour la tenue « années 1940 » des protagonistes. Cette dernière faisait assez tenue du dimanche (possiblement prise à la sortie de la messe du dimanche dans l’histoire), mais pas trop cérémonie (en tout cas pas mariage). L’église soi-disant non identifiée dans le polar est en fait Saint-Antoine à Angers. 


La photo n°3 (le couple avec enfant) : toujours floue et impossible à localiser, cette photo était idéale pour mon projet. Elle a été trouvée dans la pile de photos « non identifiées » dont j’ai héritée. Mais à force de la regarder j’y ai reconnu mes arrière-grands-parents, Jean-François Borrat-Michaud et Marcelle Macréau et leur fils mon grand-père (ah ! ce que peut dire une simple silhouette quand on a d’autres photos pour la comparer). Un mystère résolu ! 

  • La carte postale n°2 

Dans le dossier il y a trois cartes postales (deux vierges et une écrite par Ursule). Pour cette dernière, j’ai commencé par créer l’alphabet. Je cherchai une police de caractère typique des écritures des années 1940. Celles qui me rappellent mon grand-père. Celles du temps où on apprenait à former les lettres en même temps qu’on apprenait les mots. Ne trouvant pas ce que je cherchai sur le net, j’ai décidé de la créer moi-même, avec l’aide de mon défunt grand-père. [cette phrase est un peu bizarre : mais vous allez comprendre très vite

Ce qui était compliqué il y a quelques années encore est désormais à la portée de tous. Il suffit de trouver un éditeur de police sur le net (il en existe plusieurs) ; au hasard j’ai choisi calligraphr.
Là, en trois étapes c’est fait :
- Remplir une grille de lettre avec les lettres choisies (en l’occurrence je me suis basée sur un texte écrit par mon grand-père : j’ai copié les lettres une par une dans la grille)
- Cliquer sur le bouton « créer votre écriture »
- Charger la police sur son ordinateur
L’opération, basique, est gratuite : il existe une version payante plus avancée.
La police de caractère est donc (presque) une véritable police de caractère. Et voilà comment mon défunt grand-père a apporté sa contribution à la « création » d’une police de caractère toute neuve. 


Dans un soucis de véracité, j’ai trouvé sur net des images de cartes postales anciennes avec un verso vierge. Pour le texte, je voulais un texte assez impersonnel, qui ne donne aucun détail sur le lieu ou l’auteur du message (nécessaire pour l’enquête). J’ai repris le texte d’une carte postale dans la grosse pile écrite à mon arrière-grand-mère qui correspondait tout à fait. Bien sûr, j’ai appliqué la police « grand-père ». J’ai estompé un peu les caractères avec une gomme légère afin que les lettres perdent leur caractère trop « rigide » (quand on écrit, on n’appuie jamais de la même façon sur tous les caractères). J’ai choisi une teinte bleu-violet qui pourrait évoquer l’encre d’autrefois. Le texte est donc un véritable texte. 

La signature est celle d’Ursule Le Floch : je l’ai trouvée sur son acte de mariage. Je l’ai juste colorisée pour correspondre à la teinte du texte. Sa signature est donc sa véritable signature. 

Concernant l’adresse, j’ai aussi cherché des exemples de cartes postales écrites dans les années 1940 pour voir comment était rédigées les adresses à l'époque, en particulier en Seine et Marne. J’ai exploré les sites vendant des cartes anciennes, puis j’ai adapté le libellé à mes personnages. Toujours sur le même type de site j’ai prélevé un timbre oblitéré suffisamment dégradé pour ne pas pouvoir identifier le lieu « d’envoi » de la carte, qui devait rester inconnu pour les besoins de l’enquête. 

J’ai cherché un recto de carte postale raisonnablement neutre pour répondre à la même problématique. Avez-vous reconnu la « vue panoramique » dont il est question ?
Enfin j’ai assemblé le tout pour faire la carte postale d’Ursule. 

  • La carte d’identité 

J’ai trouvé sur net des images de cartes d’identité des années 1940. J’ai gardé le fond, les mentions « aryen/non aryen » et « Préfecture de Seine et Marne », la date, le signature et les tampons officiels. J’ai effacé l’identité d’origine pour la remplacer par celle de mon aïeul. Pour cela, à partir de pièces qui le concernaient (état civil, recensements…), j’ai prélevé ses noms, date de naissance et adresse que j’ai reportés sur le modèle « vierge ». 

La photo d’identité a été trouvée dans la pile de mes photos « non identifiés » : elle est extraite d'une photo de mariage prise devant un restaurant nommé les Champs Élysées, vantant ses bières fines au bord de la Meuse. Rien à voir donc avec notre histoire : le visage d’Henri restera inconnu car je n'ai aucune photo de lui. Sa signature par contre est la véritable signature d’Henri : c’est celle qui figure au bas de son acte de mariage. 

  • Les pièces dactylographiées : ausweis, circulaire de recherche, pv et lettres administratives

Comme pour les autres documents j’ai trouvé sur internet des documents d’époque, effacé les textes avant de les remplacer par mes textes adaptés à l’intrigue. Cette étape me permet de garder les pliures du papier, déchirures ou autres trous d’épingle qui donnent une vie au document et qui m’ont servi dans l’histoire. 

Pour tous ces documents dactylographiés, j’ai utilisé une police de caractère style machine à écrire. Plusieurs en fait : certaines sont plus rondes ou plus hautes ou plus abîmées. J’ai choisi la police en fonction du document d’origine car j’ai parfois laissé des mentions authentiques comme la date par exemple. Comme pour toutes les autres pièces, j’ai estompé « l’encre » pour lui donner de la vie. Sur les pv j’ai gardé les signatures originales des policiers ou juges et j’ai ajoutée celle d’Henri. 

  • Les lettres de dénonciation 

Pour les lettres de dénonciation, j’ai navigué sur les sites d’archives avec deux types d’entrée :
- la Seine et Marne, puisqu’après tout l'intrigue se passe en Seine et Marne
- la Seconde Guerre Mondiale
J’y ai trouvé assez facilement (hélas ?) ce que je cherchai. Je voulais savoir ce qu'on pouvait trouver précisément comme contenu dans ce type de correspondance. Et bien on trouve de tout (re-hélas !) : de la dénonciation du voisin qui fricote avec des types jugés louches, au mari qui dénonce sa propre femme. A la fin de la journée j’avais l’impression d’avoir passé la journée dans un cloaque immonde. Je me suis néanmoins appuyée sur ces écrits répugnants pour créer mes lettres fictives. 

Ensuite, comme pour les autres documents, je me suis basé sur une pièce ayant existé pour faire mon fond : j’ai juste effacé les passages écrits pour obtenir un document « vierge ». J’ai choisi une police de caractère manuscrite puis j’ai forgé un texte inventé pour les besoins de l’histoire mêlé à des phrases s'inspirant de la réalité. J’ai utilisé différentes teintes pour chaque missive et, bien sûr, j’ai estompé un peu de texte selon une méthode déjà éprouvée. 


Et voilà comment j’ai créé de faux vrais documents ! 



vendredi 4 décembre 2020

Making of : les personnages

J’inaugure une série d’articles pour vous présenter les coulisses du ChallengeAZ 2020 « polar ». Il n’est pas forcément nécessaire d’avoir lu le Challenge AZ avant de lire ce billet (je préviendrai s’il y des révélations fracassantes). Le polar que j’ai écrit est une fiction, mais basé sur de nombreux faits réels…



Making of © Pixabay

 

Les personnages 

Le polar contient deux catégories de personnages  :
- ceux qui ont été inventés pour les besoins de l’intrigue
- ceux qui ont véritablement existé 

Dans la première catégorie on trouve Le Grand-Père et ses héritiers, les policiers, les archivistes de Seine-et-Marne ; dans la seconde… à peu près tous les autres ! Si vous avez fait un tour sur la page dédiée aux personnages, vous en avez déjà eu un aperçu : 18 sont signalés inventés et 36 ayant véritablement existé. 

Tout commence avec Henri Macréau et Ursule Le Floch son épouse. Au départ de l’aventure je connaissais leurs dates de naissance et mariage mais j’ignorais où ils étaient décédés J’avais une connaissance assez globales de leurs familles : les personnes étaient identifiées mais je n’avais guère poussé les investigations pour les collatéraux, notamment parce que je me suis heurtée à la limite temporelle des mises en ligne des archives. 

Dans un souci de véracité, et aussi pour comprendre au mieux la vie de ces personnages, j’ai fait une enquête (avant d’écrire celle du roman) afin de retracer leur parcours de façon un peu plus précise. 

  • Marie Joseph Le Floch
Ainsi Marie Joseph Le Floch, témoin au mariage de sa sœur Ursule en 1900. L’acte de mariage indiquait qu’elle habitait à Vernon (Eure), bien qu’elle soit née dans les Côtes d’Armor, comme sa sœur. Je l’ai pistée à Vernon sur les recensements en ligne. On l’y retrouve en 1901 comme bonne chez Ferdinand Jouaux, pâtissier. Ce Ferdinand semble être le Ferdinand Alphonse Auguste, pâtissier, dont la fille est née à Vernon en 1898 (arbre de binetf sur Geneanet). Je n’ai pas trouvé de lien entre les familles Le Floch et Jouaux. Sans doute que Marie Joseph s’est un temps exilée comme bonne, tout comme Ursule l’a fait pour devenir cuisinière. A la différence que la première est rentrée en Bretagne se marier tandis que la seconde a fait souche en Seine et Marne. 
  • Gaston Croisy

Bébé Gaston a (probablement) été mis en nourrice chez Marie-Louise, la mère d’Henri Macréau : il n’apparaît qu’une seule fois chez eux, lors d’un recensement, alors qu’il a 8 mois. Je ne le retrouve plus jamais ensuite, ce qui me laisse supposer que ce n’est pas un proche de la famille. Mais qui est-il ? D’où vient-il ? Je l’avais déjà cherché une première fois en 2018 lors de la rédaction d’un article du blog au sujet des enfants accueillis par Marie-Louise. J’avais bien trouvé un Gaston Croisy né dans un canton proche en Seine et Marne, mais les deux familles n’ayant aucun lien je ne savais pas si c’était bien « mon » Gaston. 

En 2020 je reprends donc cette piste. Je fais la bio de ce Gaston en essayant de déterminer si, à un moment donné, il peut correspondre au mien. D’après l’état civil il est né le 24 juillet 1890 à Marles en Brie, en Seine et Marne, décédé à Tournan en Brie le 3 juillet 1977 (selon la mention marginale). Il n’y a pas de mention de mariage. Il n’est pas présent au mariage de son frère ; ni au décès de sa mère en 1891 (mais en calculant je m’aperçois qu’il n’a qu’un an, alors forcément !). C’est déjà un indice : il n’a pas connu sa mère. Est-ce pour cela qu’il a été placé chez les Macréau à Tigeaux ? 

Je poursuis la filature des membres de sa famille : père, fratrie, état civil, recensements, fiches militaires, listes électorales… C’est ainsi que je fais connaissance avec Berthe, la sœur aînée de Gaston qui a 18 ans de plus que son petit frère. De fait, elle se marie en 1890 alors que Gaston n’a que quelques mois. Elle épouse Alexandre Caumont qui il est jardinier à Tigeaux. Est-ce le chaînon manquant avec les Macréau ? 

Je continue de creuser le parcours de Gaston :
- je lui trouve 10 adresses différentes entre 1911 et 1939.
- trois métiers : boulanger (en 1910), marchand en détail puis employé de bureau (1919).
- deux fiches militaires (Seine et Marne et Aube) parce qu’il change de circonscription en déménageant.
Il est assez difficile à suivre !
Dans l’une de ses fiches militaires il est dit « père d’un enfant ». Il a donc eu une descendance (c'est alors la première fois que j'en ai la preuve).

Après de longues recherches, je trouve finalement sa fille, née en 1919 à La Varenne St Hilaire (où habite sa sœur Berthe). Mais je mets un certain temps à trouver son mariage… en 1917 à St Maur des Fossés (qui est en fait le nom actuel de La Varenne !). 

Oh ! Bien sûr je commence une base généalogique spécifique à tous ces personnages dans mon logiciel. 

  • Alexandre Caumont 

Après m’être égarée quelques temps avec un homonyme du frère de Gaston, je reviens sur la piste d’Alexandre Caumont. Comme pour les Croisy je refais tout son parcours : né à Fontaine Trésigny, en Seine et Marne, il épouse donc Berthe Croisy en 1890. Il est recensé à Tigeaux en 1891, mais n’apparaît pas dans les registres suivants. En effet il a déménagé à St Maur des Fossés, où naît un fils l’année suivante. Sans doute s’est-il rapproché de sa belle famille qui demeure là. 

Je n’ai pas beaucoup plus d’information, mais cela semble confirmer mon hypothèse du chaînon manquant. En effet, en 1891 on ne compte que 177 habitants à Tigeaux. Il y a donc de grandes chances qu’Alexandre ait su que Marie Louise accueillait des enfants et quand son beau-père s’est retrouvé veuf avec un nourrisson, il a dû proposer le nom des Macréau pour accueillir le bébé. 

  • Georges Thiberville 

Il est le quatrième témoin au mariage Macréau/Le Floch. Il y est dit meunier de 34 ans, ami de l’épouse. Plusieurs points m’interpellent :
- il est l’ami de l’épouse
- il est plus âgé qu’elle
- aucune connexion entre les deux familles n’avait été trouvée avant que je me penche sur son cas.
L’enquête démarre : sur Geneanet je trouve un candidat probable, Léon Georges Elie Thiberville (arbre de acime78). 

Il est bien né en 1866, comme l’indiquait l’acte de mariage. Lorsqu’il se marie en 1891 il est bien meunier. Enfin sa signature est assez proche. Mais comment cet homme originaire de Mantes la Ville (78), marié à Epône (78), est-il devenu l’ami d’Ursule, une jeune cuisinière de 26 ans, en Seine et Marne ? 100km les séparent. 8 ans aussi. La bienséance peut-être. La réponse, partielle, se trouve probablement dans sa fiche de matricule militaire : il y est indiqué qu’il demeure à Tigeaux en 1898. C’est leur point commun. Mais l’histoire ne dit pas comment ils se sont rencontrés, ni quelles étaient la nature de leurs relations « amicales ». 

  • Les silhouettes 

Quelques personnages ne font qu’une brève apparition, mais ont existé tout de même :
- Léon Vautrain (apparition dans le Chapitre E), trouvé dans le recensement de Tigeaux en tant qu’employé de Georges Thiberville.
- Stephen Klein (Chapitre E), maire de Tigeaux qui a marié Henri et Ursule.
- Le soldat Caquineau (Chapitre N), trouvé dans les fiches matricules. Par celle de Gaston, je savais qu’il avait été blessé à Craonne. Grâce à l’indexation des soldats de la Première Guerre Mondiale sur Mémoire des Hommes il m’a été facile de trouver un soldat mort le même jour.
- Le lieutenant Willain (Chapitre N) a été trouvé dans l’historique du 66e RI auquel appartenait Gaston.
- Houbé et Abel Leblanc (Chapitre G) apparaissent dans de nombreux recensements de ce coin de Seine et Marne comme patrons de charretiers, tuiliers, briquetiers… Mais quelle ne fut pas ma surprise de trouver sur le net une carte postale signée Houbé et l’hôpital où est décédé Henri nommé Abel Leblanc. Comme pour les autres personnages, j’ai creusé un peu leur vie afin de comprendre les relations qu’ils entretenaient dans le « pays ». 

  • Les personnages inventés

Les personnages inventés n'ont pas été oubliés et ont aussi été travaillés :
- L’archiviste Charlotte Paulé porte le nom d’une de mes ancêtres Seine et Marnaises à la onzième génération, sosa n° 1701. Elle a vécu à La Chapelle sur Crécy entre 1686 et 1761.
- Pour le Président de l’association généalogique, Alcide Bodin, j’ai choisi un de ces prénoms un peu décalés propres au XIXème siècle. Cela me rappelait les noms des érudits du XIXème dont j’ai épluché les publications lors de mes études d’histoire. Pour son nom de famille, je voulais au contraire quelque chose de passe partout : j’ai aussi pioché dans les patronymes de ma généalogie avec un nom que beaucoup d’entre vous ont rencontré sans doute : Bodin. La sonorité des deux ensemble me plaisait : adoptés !
- Abel Pochet est mon ancêtre à la XIIème génération, sosa n°3342. Il n’était pas inspecteur, comme dans le polar, mais manouvrier et vigneron. Il est décédé à Guérard (non loin de Tigeaux et Mortcerf) en 1711.
- Le jeune policier est un des rares personnages dont le patronyme n’apparaît pas dans mon arbre. C’est une construction toute entière marquée par le Challenge AZ : il me manquait un début de texte pour le chapitre K ! Dans ma généalogie, un certain nombre de lieux bretons commence par Ker (ce qui signifie lieu fortifié, château, citadelle…). J’ai choisi un lieu quelconque parmi eux et le lui ai donné en patronyme. Le problème c’est qu’une fois sur deux je n’arrivais pas à me rappeler le nom exact ! C’est cette mémoire défaillante qui a donné l’un des principaux défauts de l’inspecteur Pochet. Rien ne se perd, tout se transforme…
- Les descendants du Grand-Père : je leur ai donné des prénoms figurant dans le top de chacune de leur génération : Martine, David, Lucas, etc… Je ne sais pas si cela s’est remarqué. Inconsciemment peut-être…
- Un mot sur Alexandre Brassade. 

[ATTENTION spoiler alerte : ne continuez pas la lecture de cet article si vous n’avez pas terminé la lecture du polar !] 

Il est évident qu’il devait porter le second prénom de son aïeul. Quant au nom [ATTENTION spoiler alerte : stooop !], j’ai suivi un cheminement particulier que voici : Croisy > Croisé > Brassé > Brassade.
- Enfin, dernier personnage, mais non des moindres : Sosa le chat ! Il porte le nom d’un système de numérotation généalogique dite Sosa-Stradonitz : Chaque ancêtre se voit attribuer un numéro invariable qui permet de les identifier. La numérotation part de la personne dont on fait l'ascendance, qui porte le numéro 1.Son père porte le numéro 2 et sa mère le numéro 3. Le numéro 4 est son grand-père paternel, le numéro 5 sa grand-mère paternelle, le numéro 6 son grand-père maternel et le numéro 7 sa grand-mère maternelle. Et ainsi de suite… 


 

Et voilà comment j’ai utilisé de véritables individus et créé de faux vrais personnages ! 



mardi 1 décembre 2020

#ChallengeAZ : Post scriptum

 

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REMARQUE 


Ce texte est une œuvre de fiction. Même si la plupart des détails et des personnages ont véritablement existé, il n’y eut jamais de crime dans ma famille (tout au moins pas à ma connaissance). 

J’ai basé toute cette histoire sur le seul fait que j’ignore où et quand est décédée Ursule Marie Mathurine Le Foch épouse Macréau. Si quelqu’un le sait, merci de m’en faire part.
J’en demande humblement pardon à tous ses descendants et les prie de croire que son époux Henri Macréau n’était pas un criminel (tout au moins pas à ma connaissance). 

Quant à Gaston Croisy son seul tort est d’avoir, à l’âge de 8 mois, été placé chez Marie Louise Macréau, la mère d’Henri. Que ses héritiers me pardonnent cet emprunt nécessaire au récit. 

Devant les réactions et commentaires de mes lecteurs, je me dois de publier un démenti officiel : non Alexandre n'est pas mon fiancé caché et non je ne me suis pas mise au whisky à toute heure du jour et de la nuit.

Enfin si un jour je décide d’adopter un chat je l’appellerai Sosa, promis ! 


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REMERCIEMENTS 


Ma gratitude va d’abord à Sophie Boudarel qui a importé l’idée de ce ChallengeAZ en France. C’est aussi grâce à elle que j’ai créé ce blog. Merci, donc. 

A Geneatech et à ses petites mains qui assurent désormais la continuité du service et l’intendance du ChallengeAZ. Retrouvez l'intégralité des publications réunie dans ce magazine.

Aux archives départementales qui mettent en ligne ces merveilleux documents qui permettent de reconstituer la vie de nos ancêtres. Ou de l’inventer. 

Un salut amical et particulier aux archives départementales de Seine et Marne et au Cercle généalogique de la Brie : je n’ai jamais rencontré les "Charlotte Paulée" et "Alcide Bodin" locaux, mais je ne désespère pas de le faire un jour dans la vraie vie. 

A Marie-Catherine Astié pour ses relectures attentives et bienveillantes. 

A toutes celles et ceux qui ont laissé des commentaires jour après jour sans jamais se lasser (moi qui écrirais plus facilement une saga en 10 tomes, j'ai toutes les difficultés à laisser deux lignes de commentaires !), une grande admiration et un immense merci. J'ai beaucoup aimé découvrir votre cheminement face aux chapitres tout droit sortis de mon imagination.

Aux lecteurs, enfin, qui m’ont suivie dans cette aventure. Puissent-ils avoir pris autant de plaisir à lire ces lignes que moi à les écrire. 



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lundi 30 novembre 2020

#ChallengeAZ : Chapitre Z

 CHAPITRE Z

"Zanzibar pour me changer les idées..."

 

- Zanzibar pour me changer les idées.
- Zanzibar ?
- Oui Zanzibar. Un trek en Afrique, voilà ce dont j’avais besoin. C'était loin. Dépaysant. Zanzibar, la Tanzanie, le Grand Rift, le Lac Natron et à l'horizon le Kilimandjaro. Rien de commun avec la Brie. Le rêve. Ça m'a fait du bien.
Charlotte rit un instant avant de revenir aux choses sérieuses.
- Tu… Tu as eu des nouvelles d’Alexandre ?
- Oui, j’ai reçu une lettre. Il me demandait de ne pas le juger trop durement. « Tu sais, je ne suis pas si mauvais au fond. Personne n’est vraiment mauvais. En agissant comme je l’ai fait, je voulais seulement défendre ma famille. » Ce genre de choses… Il avait l’air apaisé. Je pense que les soins qui lui sont prodigués lui font du bien.
- Pas de rancœur de ton côté ?
- Oh ! Personne ne peut dire ce qu’il aurait fait à sa place. Élevé dans la haine générationnelle. Difficile d’y résister, tu ne crois pas ? 

Je ne jugeai pas Alexandre. Je pense qu’il était profondément meurtri et que le malheur peut vous détruire, petit bout par petit bout, aussi sûrement que la folie, jusqu’à vous perdre complètement. C’est cette souffrance lentement accumulée qui l’avait poussé à un comportement irrationnel. C'était un immense gâchis.
- Et puis, tout ce qu’il a simulé m’a incité à en savoir plus. Sans lui, je n’aurais peut-être pas approfondi l’histoire d’Henri et de ma famille. Et je ne t’aurais pas connue ! 

Le silence s’installa quelques instants. Envahie par les souvenirs de mon voyage je racontai à Charlotte le Natron, lac salé aux reflets rouges où nichaient les flamants nains ; le cratère du Ngorongoro sur les pas de Karen Blixen ; le petit déjeuner avec les éléphants…
- Et tu sais, le Grand Rift, c’est l’un des berceaux de l’humanité. Le premier hominidé y a été trouvé et décrit en 1925. À partir d'une souche commune, deux lignées évolutives auraient divergé, aboutissant à l'ouest du Rift aux chimpanzés arboricoles, et à l'est aux premiers Hominina puis aux Australopithèques. Probablement l'origine du genre Homo. L’apparition de la bipédie serait une adaptation à la savane. Un peu plus loin en Éthiopie Yves Coppens a découvert Lucy, âgée de 3,18 millions d'années, longtemps considérée comme notre grand-mère à tous.  

Charlotte profita de ce que je reprenais ma respiration pour en placer une :
- Ouais… Encore de la généalogie quoi !
- Euh… Oui. Un peu lointaine quand même.
Confuse, je m’aperçus que je m’étais enflammée toute seule. J’avais pourtant promis de mettre un frein à mes passions. La dernière fois ça m’avait entraînée un peu trop loin.
Mon chat Sosa ronronnait sur mes genoux. Depuis notre mésaventure commune de l’été, il préférait mes genoux au fauteuil. Ce n’était pas très pratique pour moi, mais bon : je ne pouvais pas lui en vouloir. Ses côtes cassées s’étaient ressoudées et il s’en tirait sans autres dommages. Dans un geste devenu familier, il mit sa tête au creux de ma main, quémandant une caresse rassurante.
- Bon… Fais-moi signe quand tu reviendras par là.
- Avec plaisir…
Avant de raccrocher j’entendis encore Charlotte qui pestait contre sa mèche de cheveux rebelle. 

Ma main perdue dans la douce fourrure, je repensai à tous ces événements. Je n’avais pas été tout à fait honnête avec Charlotte : je lui avais caché un sommeil particulièrement difficile à trouver depuis l’été. Et des nuits très agitées lorsqu’enfin j’arrivais à m’endormir.
Je ne savais pas si je remettrais les pieds au pays de mes ancêtres briards. Martine et les autres descendants du Grand-Père furent horrifiés d’apprendre les agissements d’Alexandre. Voulant effacer toute trace de sa terrible conduite, ils abrégèrent les travaux de la maison et la vendirent au plus vite. Avant la vente, beaucoup de post-it avaient disparu des meubles et objets de la demeure familiale : les héritiers ne voulaient plus de ces symboles d’un passé trop encombrant. 

Je fus autorisée à y aller une dernière fois avant que les nouveaux propriétaires n’investissent les lieux. Étrangement, je n’éprouvai plus aucune nostalgie, tout au plus un pincement au cœur. Le lieu était désormais pour moi attaché à trop de souvenirs pénibles. La maison de famille y avait grandement perdu de son aura. L’image romantique que je m’en faisais avait été sérieusement écornée par les événements de l’été. L’héritage est parfois à double tranchant.  

Quand à Alcide Bodin, j’éprouvai de la honte d’avoir soupçonné cet homme lors de notre première rencontre. Lui dont l’aide fut si précieuse par la suite. La seule chose qu’on pouvait lui reprocher c’était une curiosité dévorante. 

Sur mon bureau se trouvait un carnet encore vierge. Cela faisait plusieurs jours que je restai paralysée devant la feuille blanche. Soudain, prenant une grande inspiration, je saisis un stylo. Les premiers mots furent couchés sur le papier :
« Bien sûr j’aurai dû me douter, ce jour-là, que ce qu’il se passait n’était pas ordinaire. Lorsque, au cœur de l’été, je déambulai dans la maison de famille d’Alexandre, en pays briard, guidée par la nostalgie, ignorant l’ombre menaçante… ».  



Alors que le début avait été si difficile, la suite coula presque toute seule. Le texte prit forme sous mes doigts agissant sur mes blessures invisibles comme un baume cicatrisant. Plusieurs heures plus tard, ce fut comme si je me réveillai d’un long cauchemar. La nuit était tombée. Tout était silencieux. Même Sosa et ses envies de croquettes n’avait pas osé me déranger. Je mis un point final à mon texte. 

Le cœur apaisé, j’eus une dernière pensée pour Henri Macréau. Peu importe qu’il fût un assassin ou non, il a toute sa place dans mon arbre généalogique… Que ce soit celle d’un roi ou d’un pendu. 


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samedi 28 novembre 2020

#ChallengeAZ : Chapitre Y

 CHAPITRE Y

"Youp ! Le sol se dérobait sous mes pieds..."

 

 

Youp ! Le sol se dérobait sous mes pieds. Au même moment je sentis les mains d’Alexandre se refermer sur moi. Pris dans son élan nous basculions tous les deux en avant. J’entendis un bruit sourd juste avant notre chute. J’étais paralysée tout autant par le poids d’Alexandre que par la peur qui me clouait au sol. Je sentis un filet gluant couler dans ma nuque. Épouvantée je crus reconnaître un filet de sang… Mais ce n’était pas le mien. Alexandre ne bougeait toujours pas. 

C’est alors que j’entendis des pas se rapprocher. Quelqu’un se penchait sur moi. Je reconnus les yeux de la fouine. Je dois avouer que jamais je ne fus aussi contente de sentir ces yeux cauteleux posés sur moi.
- Tout va bien ?
- Oui, je crois.
Faisant basculer Alexandre, Alcide Bodin m’aida à me relever.
- Mais ? Que s’est-il passé ?
Au même instant Charlotte nous rejoignit légèrement essoufflée, une mèche de cheveux lui tombant dans l’œil.
- Tu te rappelles, après mon sms je t’avais dit que je venais ? Je n’allais pas te laisser seule avec ce malade après ce que j’avais découvert. J’ai amené du renfort avec moi, ajouta-t-elle en désignant Alcide.
- Surveillez-le, il faut que je trouve de quoi l’attacher.
- Sur le chantier, tu trouveras bien une corde.

Je passai une main sur ma nuque : c’était bien du sang. Charlotte récupéra un morceau de tuyau ensanglanté  :
- Alcide est un fameux tireur !
- J’ai été plusieurs années de suite champion de fléchette, précisa celui-ci, souriant, en revenant avec la corde.
- Et bien ! Vous êtes plein de surprises !
Alexandre fut ficelé soigneusement tandis que Charlotte appelait la police. Sa blessure était sans gravité, il était juste étourdi.
- Bon, je crois que nous avons chacun une des pièces du puzzle : si on s’asseyait tranquillement pour reconstituer l’ensemble du tableau ?

Alcide et Charlotte soutinrent Alexandre jusqu’au salon, tandis que je faisais un léger détour par le couloir. J’y retrouvai Sosa blessé (une côte cassée sans doute), mais vivant !
- Alors, mon garçon, si vous nous expliquiez pourquoi vous avez fait ce faux dossier. Car c’est bien vous qui avez falsifié ces pièces, n’est-ce pas ?
- Et qui êtes-vous puisqu’Alexandre Brassade n’a jamais existé, comme je l’ai découvert ? précisa Charlotte. 

Alexandre refusait de parler. Je pris donc la parole à sa place :
- Bon, je crois que je peux vous expliquer. L’histoire commence… Bien avant le début de cette année 2020. Il faut remonter jusqu’en 1874. Cette année-là, Marie-Louise Macréau donne naissance à son second fils, Henri. Il n’y aura pas d’autres enfants dans la fratrie. Mais Marie-Louise a encore beaucoup d’amour à donner. Elle accueille donc des enfants chez elle en nourrice. C’est ainsi qu’en 1890 on lui confie Gaston Croisy. Gaston « Alexandre » Croisy. Sa famille habite à une quinzaine de kilomètres au Sud, à Marles en Brie. Sa mère, Henriette Fleuresca Leclaire n’a pas survécu à la naissance de son septième enfant. Sa fille aînée (la sœur de Gaston) Berthe vient de se marier avec Alexandre Caumont, un jardinier de Tigeaux. C’est lui qui a entendu dire que Marie-Louise accueillait des enfants. Il fait donc le lien entre les familles Croisy et Macréau. Ce qu’il ne sait pas en revanche, c’est que Gaston va tisser des liens particuliers avec Marie-Louise, la mère qu’il n’a jamais eue. 

Alcide et Charlotte m'écoutaient en silence. Même Alexandre semblait être attentif à ce que je disais. Je repris le cours de l'histoire :
- Mais Gaston grandit et son père a besoin de bras à la ferme familiale : il rapatrie le garçonnet. Celui-ci se retrouve alors dans un nouveau foyer où il ne connaît pas l’amour. Dès qu’il le peut, il s’échappe des griffes paternelles pour retrouver la douce et aimante Marie-Louise. C’est là qu’il considère qu’il a son véritable foyer. La rivalité qu’il entretient avec Henri, le fils du sang, ne parvient pas à gâcher ce sentiment. Cependant un jour le père Croisy ramène son fils à la ferme et met un terme à ses fugues répétées… Mais pas à ses rêves de mère. Les années passent et la jalousie grandit dans le cœur de Gaston. Le sentiment d’envie qu’il nourrit à l’égard d’Henri et de sa vie de fils aimé est comme une épine au cœur de Gaston. Les années passent. Il fait sa vie, se marie, a une fille. Mais il garde cette rancœur. Quand enfin il a l’occasion de se venger, il n’hésite pas une seconde. 

- La Seconde Guerre Mondiale ?
- Oui, et son climat délétère où on peut facilement dénoncer son voisin et prendre sa revanche.
- Alors Gaston dénonce Henri. Il écrit les lettres anonymes et une enquête est lancée.
- C’est ça, même si la mayonnaise a eu un peu de mal à prendre (il est vrai que la police a du pain sur la planche à cette époque) : il tente de le dénoncer comme résistant puis, comme cela ne marche pas, l’accuse carrément d’avoir assassiné Ursule.
- Alors Ursule n’a jamais été assassinée ? demanda Charlotte.
- Non. Ursule était juste un peu volage, et Henri très fier. Gaston s’est glissé dans la fente des apparences et des non-dits. Henri refusait d’avouer qu’Ursule l’avait quitté. Sauver la famille, coûte que coûte. 

- Comment as-tu su tout cela ?
- J’ai trouvé une lettre écrite de la main de Gaston où il y avouait son rôle dans l’arrestation d’Henri.
- Quoi ?
La réaction d’Alexandre me confirma qu’il ignorait tout de cette lettre. Je la sortis alors de sa cachette et la lus à haute voix afin que chacun puisse en prendre connaissance. Alcide et Charlotte demeurèrent un long moment plongés dans un silence, s'appliquant à examiner tous les aspects de l’affaire. Alcide demanda :
- Et comment on en arrive à Alexandre ?
Ce fut Charlotte qui lui répondit :
- Alexandre est le descendant de Gaston. Il s’appelle en fait Alexandre Boussard. Son grand-père Michel a épousé la fille de Gaston Croisy, Jacqueline.
- Et lui, en écho, a hérité du second prénom de Gaston.
- Un point de résonance direct avec l’aïeul, comme le suggère la psychogénéalogie ?
- Peut-être. En tout cas il est probable que toute sa vie il a été nourri des sentiments de haine éprouvés par son ancêtre.
- La haine en héritage… 

- Il m’a trouvée facilement à cause de mon blog de généalogie. J’y avais consacré plusieurs articles à la famille Macréau. Il a vu l’opportunité de venger Gaston. D’ailleurs il a failli réussir : sans votre intervention…
- Je comprends maintenant pourquoi il tenait tant à ce que nous ne t’aidions pas dans tes recherches. Et l’ombre ? Celle dont tu m’as parlé que tu as vue un soir ?
Je désignai Alexandre.
- Cela faisait plusieurs fois que je te suivais. Tu ne t’en es pas aperçu, cracha Alexandre.
Il s'était dressé à demi, la bouche tordue par le dégoût et les yeux troubles.
- Détrompes-toi : c’est ce qui m’a mis la puce à l’oreille et c’est pour cela que j’ai demandé à Charlotte de faire des recherches sur toi. 

- Mais… Et le dossier ?
- Une simple mise en scène destinée à m’appâter et à camoufler ses véritables intentions à mon égard. Alexandre l’a placé là pour que quelqu’un de la famille le découvre en toute innocence lors du tri familial en janvier, devant témoins de préférence, afin d’expliquer ma présence plus tard.
Alcide fut un peu déçu que le dossier n’ait jamais vraiment existé.
- Ça aurait été une belle trouvaille archivistique : un dossier inconnu ! 

La totalité des pièces du puzzle s’emboîtait. Et tout, soudain, sembla évident. Sur la première haine familiale était venue se superposer une seconde. J’avais mis tellement longtemps à faire le lien entre elles et à les démêler. Ça avait failli me coûter cher. En commençant ces recherches, je n’avais absolument pas anticipé cette fin tragique. 

Le problème, quand on commence à creuser le passé, c’est qu’il faut être prêt à aller jusqu’au bout, quelles que soient ses découvertes. 



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vendredi 27 novembre 2020

#ChallengeAZ : Chapitre X

 CHAPITRE X

"XXX ! La lettre X pour corriger !"



 

Coulommiers, 03 novembre 1942


- XXX ! La lettre X pour corriger !
- Qu... Quoi ?
- Corrigez enfin, Kerrigan, corrigez ! Vous comprenez bien qu’il ne doit pas rester de fautes sur ces feuillets ! Allez tapez : XXXX. Et recommencez.
- Oui Monsieur.
- Et finissez ce rapport au plus vite Korolan ! Moi, je rentre.
- Oui Monsieur.

Kergogan resta seul dans la petite pièce du commissariat pour taper le rapport de l’affaire de Mortcerf. Bien sûr, Abel Pochet avait conclu au meurtre de la femme Macréau par son mari. Lui n’en était pas si sûr. Était-ce parce qu’il était Breton, comme Ursule, qu’il avait de la sympathie pour Henri ? De la sympathie pour un suspect ! Ah, elle commençait bien sa carrière dans la police ! Si l’inspecteur Pochet savait ça… 

Pourtant, contrairement à son supérieur, il ne pouvait s’ôter de la tête que l’affaire n’était pas si simple. Que faire ? Il resta immobile un long moment, comme figé dans sa réflexion. Un détail l’avait frappé au cours de l’enquête avec l’inspecteur. Il désespérait de ne pas pouvoir le retrouver. Sa mémoire avait beau passer en revue ses conversations la lumière ne jaillit pas. Il décida de laisser agir son esprit, tout en faisant autre chose. En général, cela donnait de bons résultats. En attendant il n’aurait qu’à taper le rapport Pochet. 

Ce qu’il fit. Le bruit des touches faisait comme une lente mélopée (il n’était pas très rapide à la frappe), qui peu à peu l’hypnotisait. Tout d’un coup il eut une fulgurance !
- Ça y est ! Je sais ! Je sais ce qui s’est passé et pourquoi Henri Macréau ne peut pas être coupable.
Tout s’imbriquait dans sa tête. Mais pour ne pas faire d’erreur, il voulut se remettre dans l’ambiance. Il descendit donc au sous-sol, où avait eu lieu le premier interrogatoire Macréau. 

Il faisait froid, l'air sentait le renfermé. Aucun son ne lui parvenait, hormis l’écho de ses propres pas prudents. Pourtant l’atmosphère lui semblait fébrile, habitée. Était-ce le désespoir et la peur qui s'accumulaient là depuis des décennies ? Frissonnant, il chassa son appréhension et se força à repenser à cette journée-là. Immobile, collé au mur comme la première fois, il se refit la scène dans sa tête. Au bout d’un moment il dut se rendre à l’évidence.
- Mais oui ! C’est ça ! 

Ne souhaitant pas rester plus que de rigueur dans ce sous-sol lugubre, il remonta en vitesse. Il mit une nouvelle feuille, vierge, pour taper son propre rapport. Pour être tout à fait sûr de ne pas commettre d’erreur, il suivit à nouveau le fil de sa pensée.
- Bon écartons d’emblée une affaire liée au climat actuel. Quoi qu’en dise la première lettre de dénonciation, il y a fort peu de chance que le type soit un résistant. Rien de l’indique en tout cas. Donc si l’on part du principe que le meurtre de la femme Macréau n’a rien à voir avec ça, il est évident qu’il faut envisager d’autres mobiles : les drames familiaux, passionnels, les querelles domestiques, la jalousie, que sais-je encore… Pour cela il faut s’intéresser davantage à la victime, à ses habitudes ou aux changements qui ont pu intervenir dans sa vie ces derniers mois. L’inspecteur Pochet ne s’y est pas attardé, mais moi je pense que c’est là le cœur de l’affaire… Oui, oui, oui…

Tout d’un coup il s’aperçut d’un fait si énorme qu’il se demanda pourquoi il ne l’avait pas vu jusqu’à présent : il n’y avait pas de corps après tout. Si l’enquête avait été diligentée, c’est juste parce qu’ils avaient reçu les lettres anonymes. Des lettres comme il en arrivait des dizaines chaque jour. Alors oui, d’accord, Macréau était un type qu’on avait envie de coffrer. Il était plutôt hautain et n’avait jamais dit clairement où était sa femme. Mais cela ne voulait pas dire qu’il l’avait tuée. Il pouvait y avoir une multitude d’endroits où elle pouvait être. Finalement, Macréau n’avait-il pas donné lui même la raison à son silence : "la famille c’est important, plus que tout". Et les apparences aussi, de toute évidence. 

Un type comme ça n’éliminerait jamais sa femme. Trop risqué. Par contre il pourrait bien taire le fait qu’elle avait filé avec un autre. L’affaire de Mortcerf c’était tout simplement… qu’il n’y avait pas d’affaire ! Enfin, plus exactement, pas de meurtre. L’insistance avec laquelle on avait orienté les forces de l’ordre vers ce type indiquait quand même que quelqu’un lui en voulait. 

Macréau était encore dans une cellule, quelque part sous ses pieds. Discrètement il descendit une deuxième fois et se dirigea cette fois vers les geôles délabrées au fond du couloir.
- Pourquoi n'avez-vous pas déclaré sa disparition ?
Surpris, Macréau le regarda. Il lut dans ses yeux que le jeune homme savait.
- Pour lui laisser... de l'espace. Le temps qu'elle fasse le point sur sa situation, sur ce qu'elle envisage de faire. Il lui est déjà arrivé de partir quelques jours comme ça.
- Mais là elle n'est pas revenue ?
Il secoua la tête.
- Mais pourquoi ne pas l’avoir dit ?
- Et avouer que la femme que j’avais si ardemment désirée n’était pas celle qu’il me fallait ? Que je ne pouvais pas la contrôler ? Qu’elle se jouait de moi ? Quelle honte ! Ça jamais !
- Vous savez qui a envoyé ces lettres ?
- J’ai ma petite idée.
- Mais vous ne le direz pas ?
A nouveau Macréau eut un geste de dénégation. 

Et Kergogan tapa un autre rapport. Bien différent du premier. Maintenant il avait les deux versions devant lui : à gauche la première, celle de l’inspecteur Pochet, à droite celle qu’il venait le taper, la sienne. Mais laquelle donner au commissaire ? Le plus sage, évidemment, ce serait de donner celle de son supérieur, la première version. Oui, mais d’après lui, ce serait une grave erreur que d’inculper Henri Macréau car il était persuadé qu’il était innocent. 

Il était tellement absorbé dans sa réflexion, qu’il n’entendit pas arriver le commissaire.
- Et bien Kergogan, vous dormez ou quoi ?
- Non commissaire !
- C’est le rapport de l’affaire Macréau ?
- Oui commissaire.
Le commissaire se pencha au plus près du visage de Kergogan.
- Mais lequel ? Kergogan ? Lequel ? Je vois deux rapports ici, non ? 

Ses yeux inquisiteurs semblaient le transpercer. Le jeune policier était au supplice : lequel choisir ? Le commissaire ne le laissa pas sur le grill plus longtemps. D’une main preste il prit le rapport de droite, celui qu’il avait identifié comme étant la version de Kergogan.
Le jeune homme voulu protester, indiquer que ce n’était pas celui-là qu’il fallait prendre. Le commissaire l’arrêta d’un signe. Le silence s’installa, qui sembla interminable au petit blondinet. Enfin, avec un sourire au coin des yeux, le commissaire lui demanda sur un ton professoral :
- Alors Kergogan, vous avez bien regardé Pochet comme je vous l’avais conseillé ?
- Oui Monsieur le Commissaire.
- Faites-moi plaisir alors : ne faites jamais comme lui ou vous deviendrez un mauvais enquêteur ! 


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jeudi 26 novembre 2020

#ChallengeAZ : Chapitre W

 CHAPITRE W

"Whisky ! Il me faut un whisky !"

 

Whisky ! Il me faut un whisky ! Je rejetai les couvertures, espérant noyer mon insomnie dans l’alcool. La pleine lune éclairant suffisamment, je décidai de me passer de lumière. Discrètement je descendis l’escalier en prenant soin de ne pas faire craquer les marches. Dans le salon je fouillai le bar à alcools et me servis un verre. C’est équipée de ces munitions que j’allai m’enfoncer dans un fauteuil club confortable, les pieds sur la table basse. 

Alcide et Charlotte m’avaient convaincue. Examinées en détails, les pièces du dossier révélaient des traces de falsifications irréfutables. Ce pouvait être des couleurs d’encre légèrement différentes, des formes de lettres tapées à la machine un peu plus rondes, des papiers vieillis artificiellement.
- Bonne facture, avait jugé Alcide. Les documents ont été réalisés à partir de véritables pièces. C’est ce qui a permis de se laisser abuser si facilement.
« Abuser si facilement ». Les mots d’Alcide étaient tombés comme un couperet. 

Et pour couronner le tout, mon téléphone se mit à vibrer : c’était un message de Charlotte. En un « oui » laconique elle confirmait mes pires intuitions. Oh ! Oui, la recherche qu’elle avait faite pour moi avait donné des résultats… Mais pas ceux que j’espérai. Tout s’écroulait autour de moi. Le premier sms fut suivi aussitôt d’un second : « Je viens au plus vite ». Tout en posant mon verre vide sur la table basse, je ne cessai de retourner tout ça dans ma tête. Je finis par me frotter le visage d’un geste rageur et me levai. 

J’errai longtemps dans la pénombre, ne sachant comment donner suite à ces dernières révélations désastreuses. Du bout des doigts j’effleurai le mobilier émaillé de post-it. Je me coulai silencieusement d’une pièce à l’autre. Mon exploration m’amena dans la cuisine. Je m’aperçus que la faim me tenaillait : je me préparai un en-cas sur le pouce et rangeai tout soigneusement derrière moi. Mais mon estomac était tellement noué que je fus incapable d’avaler quoi que ce soit. Je jetai mon sandwich à peine entamé dans la poubelle et quittai la cuisine. 

Derrière moi, au fond du couloir, une silhouette immobile m’observait. Après mon passage, sa paire de souliers vernis quitta l’ombre protectrice et, sans faire plus de bruit qu’une paire de chaussons, se glissa à ma suite. Revenue dans le salon, ignorant tout de cette présence inquiétante, je m’approchai de la cheminée. Une succession de visages m’observait depuis leurs cadres photos, témoins de temps oubliés. Aucun n’avait de post-it. Du doigt, je reliai par un fil invisible un bébé, une noce au grand complet, un visage buriné par les ans, tous prêts à être jetés à la poubelle. 

Envahie par la nostalgie, mon doigt courait sur le manteau de la cheminée quand soudain je ressentis une brusque douleur. Je m’étais pris le doigt dans quelque chose. J’aspirai le sang qui perlait au bout de mon index, tout en essayant de déterminer ce qui avait pu me blesser. Sur l’arrière de la cheminée une brique était légèrement descellée et un petit quelque chose dépassait à peine entre les joints. C’était un fragment de papier, fin et aiguisé comme une lame. Je me morigénai en silence, déplorant d’être aussi fragile et de me couper ainsi sur un moreau de papier aussi insignifiant. Au début je crus que les maçons avaient étoffé leurs joints de papier, genre béton armé ("papier armé"), mais non : la languette glissait toute seule si on tirait dessus. Ce que je fis, délicatement. Je m’aperçus que la brique derrière laquelle elle se cachait n’était pas scellée. A force de patience, je réussis à la déloger. Elle révéla une cavité dans laquelle se trouvaient des pages soigneusement pliées. Je sortis le tout et replaçai la brique. 

Installée dans le fauteuil qui avait si bien accueilli ma pause alcool, j’examinai mon énigmatique découverte nocturne. Soudain un bruit me fit sursauter. Je me retournai et…
- Sosa ! Tu m’as fait peur ! Tu es fou d’apparaître comme ça, sorti de nulle part.

Je tentai de calmer les battements de mon cœur par une caresse féline. Le matou se frotta à mes jambes et repartit dans la nuit. Mon attention se reporta sur ce que j’avais dans les mains : un ensemble de feuillets jaunis par le temps mais en assez bon état, d’après ce qu’il ressortait d’un premier examen. Je les étalai sur mes genoux avec précaution. C’était une longue lettre, signée d’un certain Gaston Croisy. Ce nom évoquait quelques chose dans ma mémoire et il me fallut un moment de réflexion avant de me souvenir qu’il s’agissait de l’un des enfants accueillis par Marie-Louise, la mère d’Henri. 

Je commençai la lecture de la fine liasse, non sans une certaine émotion, consciente que je tenais là sans doute un témoignage de première main sur le mystère planant autour d’Henri. Je lus la lettre dans un état second, me décomposant un peu plus à chaque ligne. Il manquait plusieurs pages, mais ce qui avait été conservé était bien suffisant. Par ailleurs, j’étais heureuse d’être seule pour prendre connaissance des révélations de ce document, tant elles étaient intrigantes. Entre mes mains, c’était un véritable message d’outre-tombe. Je ne savais pas comment réagir à cette confession. Je repliai soigneusement les feuillets et les remis dans leur cachette. 

Que faire maintenant ? Compte tenu de tout ce que j’avais appris, il me fallait agir rapidement. Bien sûr, au milieu de la nuit, cela restait compliqué. Je décidai donc de regagner ma chambre et de me lever à la première heure le lendemain matin. Soudain, je perçus une respiration : je n’étais pas seule dans la pièce ! Lentement, je me retournai. Une silhouette était là, qui m’observait. 

Toute la partie supérieure du corps restait dans l’ombre. Seuls ses souliers vernis brillaient sous la lune. Tétanisée, je reconnu immédiatement l’observateur de l’autre nuit. J’étouffai un cri. Une voix sourde, déformée par la haine, résonna dans le silence de la nuit :
- Il a fallu que tu t’en mêles, que tu ailles là où tu ne devais pas aller. Comme ton Henri, ce sale fouineur. Vous êtes tous de la même engeance. Des rats ! C’est tout ce que vous êtes ! 

J’eus du mal à reconnaitre la voix, tant l’aversion et la férocité altéraient le timbre ordinairement doux d’Alexandre. Atterrée, je ne parvenais pas à articuler un son. Alexandre, quand à lui, continuait sa diatribe. Maintenant sa voix était pleine de hargne, enlaidie par le ressentiment. Son teint prit une couleur pourpre. Je ne pus rien trouver à répondre. Les mots se bousculaient dans ma tête et aucun n'était assez fort pour exprimer l'horreur qui me saisissait.
Je fixai Alexandre comme si j’avais devant moi une apparition diabolique surgie des entrailles de la terre. Il avait perdu toute son humanité et sa bienveillance.

Tout prenait un sens à présent.
Les mots se bousculaient dans sa bouche pleine de fiel. Brusquement il poussa un long cri lugubre et sauta vers moi, les mains en avant. Je l’évitai juste au moment où il allait me saisir au niveau du cou. Je plongeai sur le côté tandis que lui, déséquilibré, tombait en avant. J’en profitai pour me précipiter vers la porte. Jamais la maison ne me parut aussi grande et aussi hostile. 

Quand enfin j’approchai de la porte d’entrée, je vis du coin de l’œil un éclair blanc. Ce n’est qu’en entendant son cri de douleur que je compris que c’était mon chat Sosa qui avait tenté de faire barrage, fragile obstacle dressé devant la fureur d’Alexandre. D’un coup il l’avait balayé et envoyé rouler dans la nuit noire. Cela n’avait pris qu’une seconde et avait à peine ralenti Alexandre. Les larmes perlant aux paupières, j’atteignais enfin la porte. Je l’ouvris et me retrouvai au milieu du chantier laissé à l’abandon par les ouvriers partis en vacances. 

A la dernière seconde j’évitai des tuyaux en plastique, je contournai une brouette et faillis déraper sur une bâche translucide, pâle reflet de lune. Tournant soudain à droite, je contournai l’échafaudage appuyé sur la façade et me précipitai vers les profondeurs du parc. Derrière moi, j’entendis le pas d’Alexandre qui gagnait du terrain. 



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mercredi 25 novembre 2020

#ChallengeAZ : Chapitre V

 CHAPITRE V

"Vol ? Jalousie ? Adultère ?"



Vol ? Jalousie ? Adultère ? Les mobiles ne manquaient pas. Seul l’argent ne semblait pas être en cause. Allongée sur mon lit, j’avais trouvé une position qui, bien que précaire, était à peu près stable. Je faisais le point sur ce que j’avais appris ces derniers jours. A peine installée, Sosa surgit. Après de prudents détours il se mit en devoir de me renifler d'un air suspicieux. L'examen ayant dû être concluant il s'allongea près de mon épaule et me donna de petits coups de tête sous le menton. Je le caressai d’une main distraite ce qui enclencha aussitôt un volumineux ronronnement de satisfaction. 

Je ne savais pas par où commencer, mais la confusion de mes sentiments me bouleversait. En l'espace de quelques mois toutes mes certitudes s'étaient envolées. D’une personne ordinaire j’étais devenue la descendante d’un assassin. Aujourd’hui pourtant, tout semblait indiquer qu’Henri n’avait commis aucun crime mais qu’on avait ourdi cette machination pour le faire plonger. Qui lui en voulait à ce point ? Qu’avait-il fait pour mériter ça ? Un lien ténu, mais sans doute décisif, devait relier ces faits les uns aux autres. Hélas il m’échappait encore. 

Le lendemain je décidai de retourner une dernière fois aux archives. J’y retrouvai Alcide Bodin. Il me proposa de se pencher sur les archives judiciaires pour confirmer son hypothèse. Le but de notre recherche du jour était donc… de ne rien trouver. Les voies de la généalogie sont impénétrables.
- Bon déjà, mettons-nous d’accord sur le vocabulaire. L’homicide est le fait de tuer un homme. Mais on distingue le meurtre (tuer sans préméditation), de l'assassinat (lorsque l'homicide est prémédité). Un crime est une action considérée comme très grave par la loi. On utilise aussi le terme crime pour désigner un homicide, mais tous les crimes ne sont pas des homicides. Par exemple, le viol, la torture, le vol sont qualifiés de crimes. Le meurtre est en général puni de 30 ans de réclusion criminelle. L'assassinat, quant à lui, est puni de la réclusion criminelle à perpétuité. Tous deux sont des crimes, passibles de la cour d'assises.
- La cour d’assise ?
- C’est une cour jugeant uniquement les crimes les plus graves, c'est-à-dire encourant une peine de plus de 10 ans. Elle comporte la cour proprement dite (Président et ses assesseurs) et un jury. La cour d’assises ne siège pas en permanence : les procès sont regroupés en session. Pour chacune d’elle on tire au sort les jurés parmi les personnes de plus de 23 ans figurant sur les listes électorales. Je te passe les détails de la finalisation du jury.
- OK.
 

- Maintenant les protagonistes : les « magistrats » sont les personnes qui rendent la justice. Il en existe deux catégories : les juges et les procureurs. Parlons d’abord du procureur (ou ses substituts) qui représente le Ministère public (qu’on appelle aussi le « parquet »), c'est-à-dire l’autorité chargée de défendre l'intérêt de la collectivité et l'application de la loi. Il intervient en majorité pour des affaires pénales. Dans le cas d’un crime, le procureur est obligé d’ouvrir une information judiciaire qu’il confie au juge d’instruction. Le juge d’instruction, lui, est indépendant du ministère de la Justice. Il est chargé d’instruire, c'est-à-dire de rassembler des preuves quand une infraction est commise. Pour cela il s’appuie sur des enquêteurs de la police. Une fois l’enquête terminée et un suspect trouvé, le juge d’instruction le met en examen et éventuellement en détention provisoire. Le procureur reprend alors le dossier et le met en forme pour qu’il aille à l’audience. En cas d’homicide, aux assises. On parle de « magistrature debout » puisqu’à l’audience, les procureurs se lèvent pour s’exprimer (contrairement aux juges qui font partie de la de « magistrature assise », car ils exercent leur fonction dans cette posture).
 

- Je comprends. Le juge d’instruction est une spécialisation, tout comme d’autres sont juges aux affaires familiales ou juges d’application des peines.
- C’est ça. Tous les juges font partie de la magistrature du siège. De même il existe différents types de procureurs, en fonction de leur rang hiérarchique : avocat général, procureur général, substitut du procureur, etc… Ensuite, au tribunal, il y a l’avocat : c’est un juriste dont les fonctions sont de conseiller, représenter, assister et défendre ses clients. La partie civile ou demandeur est la personne qui s'estime victime soit d'une infraction (à propos de laquelle une action publique a été déclenchée par le ministère public) soit d'un préjudice (pour lequel une juridiction civile a été saisie). Enfin, il y a le juge (« du siège ») qui est chargé de trancher les litiges opposant des parties (ou plaideurs). Ça va toujours ?
 

- Oui, je te suis. Mais quelles sont les différences entre contravention, délit et crime ?
- Ah ! La contravention est l’infraction la moins grave où la peine encourue est inférieure à 3  000 euros d’amende. Le délit, la catégorie intermédiaire. Il est, comme le crime, défini par la loi et jugé par un tribunal correctionnel. Le crime, on l’a vu, est l’infraction la plus grave.
- Et là, dans les archives, on a les pièces du tribunal civil et du tribunal correctionnel. Quelle est la différence ?
- Comme je le disais à l’instant le tribunal correctionnel juge les affaires les plus graves. Le tribunal civil juge… les affaires civiles !
- Merci !
- Pardon : j’ai pas pu m’empêcher. Les affaires civiles concernent les conflits juridiques entre deux parties appelées le plaignant et le défendeur. Le droit civil est le droit applicable à tous les citoyens. Il est omniprésent dans la vie quotidienne car il concerne toutes les étapes de la vie d'une personne : naissance, travail, vie familiale, consommation...
- OK ! C’est plus clair pour moi. Dire que je me gave de séries policières depuis des années et que je n’ai jamais prêté attention à tout ça avant…
- Attention : là on parle de la justice en France. Rien à voir avec d’autres pays, comme les États-Unis par exemple.
- C’est noté !
 

- Parfait. Donc les archives judiciaires se trouvent en série U, pour ce qui concerne les affaires « modernes », soit après 1800.
- De mémoire, c’est la série B pour les affaires antérieures à 1800 ?
- C’est ça. Et en série L pour la période révolutionnaire. Les archives judiciaires sont assez rarement en ligne, mais on y viendra certainement. Comme pour les notaires, nos ancêtres faisaient assez souvent appel à la justice : demande de dommages et intérêts, nomination de tuteurs ou de curateurs, litiges de la vie quotidienne. La première étape consiste à consulter les tables. Elles permettent de trouver le nom de la personne et le motif de la condamnation. Parfois il faut passer par un second registre, appelé rôle judiciaire, qui permet de découvrir le numéro de la chambre qui a prononcé le jugement, ainsi que la date à laquelle il a été rendu.
- Oui, c’est le cas à Paris. J’ai déjà effectué une recherche auprès du tribunal de la Seine.
- Et ça c’est pour le tribunal correctionnel ou civil, mais il y a aussi les tribunaux de commerce, les conseils des prud’hommes, etc… Tout un monde merveilleux dont on n’a pas idée, ajouta Alcide en souriant. Et pour chacune de ces juridictions on peut trouver les décisions du tribunal (arrêts, jugements, référés, ordonnances) mais aussi des dossiers de procédures (procès-verbaux de police, déclarations de témoins, procès-verbaux de séances du tribunal…). Et si on faisait des travaux pratiques maintenant ?
 

Je ne sus pas trop s’il y a avait un sous-entendu dans cette phrase. Quoi qu’il en soit, nous avons passé les heures qui suivirent à éplucher les répertoires en tout genre… sans trouver aucune mention d’Henri. Plus tard Charlotte nous rejoignit. Ensemble nous avons passé au crible toutes les pièces du dossier. De temps en temps Charlotte et Alcide se concertaient à mi-voix, montrant là un détail de calligraphie, là une ombre sur le papier. Enfin, ils relevèrent la tête et Alcide déclara :
- Pour moi cela ne fait aucun doute. Ce dossier est un faux ! 


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