« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

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jeudi 28 août 2025

Port d'arme prohibée

Dans la série « mes ancêtres sont de petits délinquants » je vous présente aujourd’hui François Jean Antoine Astié. Dans sa fratrie plusieurs ont un casier, comme son frère Benoît, le gentil vaurien dont j’ai déjà eu l’occasion de parler sur ce blog. Certains ayant été condamnés pour des délits mineurs, leurs sentences ont été ensuite effacées. C’est le cas de François.

 

François est né en 1884. D’Angers (49), il arrive à Ivry (94) vers 1905/1906 où il rejoint ses parents et plusieurs de ses frères (tandis que d’autres membres de la fratrie sont restés à Angers comme mon arrière-grand-père). Il est alors un jeune marié et père d’une fillette. Il sera successivement ouvrier de fabrique, garçon maçon, journalier. Son niveau de vie reste très modeste toute sa vie. Jusqu’en 1921 ce sont au total 10 enfants qui se succèdent dans le foyer familial, mais seul deux d’entre eux passeront leur 8 ans (la majorité n’atteignant même pas leur deuxième année). 

Ajourné plusieurs fois lors de l’appel militaire, il est finalement classé dans les services auxiliaires en 1907. Motif : faiblesse générale. Mais en 1914 la situation change. Devant la pression et le besoin de soldats, une commission de réforme le déclare apte au service et il rejoint l’infanterie en janvier 1915. Il fait toute la guerre, notamment sur le front d’Orient. Il est blessé deux fois et reçoit une citation à l’ordre du Régiment : « Bon soldat ayant toujours eu une belle conduite au feu, a été blessé deux fois dans l’accomplissement de son devoir ». En 1927 il recevra la Médaille d’Orient. Après-guerre il s’installe probablement un temps avec sa mère veuve (ainsi que son épouse et ses enfants) au 68 rue Clisson à Paris 13ème (1918/1921). Avant de revenir à Ivry (1923/1926).

 

C’est sans doute rue Clisson qu’il fait la connaissance d’Alexandre André Battin. Celui-ci, un peu plus jeune que lui (il est né en 1888), est journalier, père de deux enfants dont la mère est décédée en 1915. C’est un mauvais garçon. En 1905 et 1908 il a été condamné pour vol (respectivement à 15 jours de prison puis 6 mois). Ce genre de vaurien, l’armée les envoie direct dans un Bataillon d’Afrique. Mais cela ne l’a pas calmé : blessé en 1917, pour la troisième fois, il s’évade de l’hôpital où il était soigné en mai. Aussitôt déclaré déserteur, il est arrêté en septembre… et s’évade le jour même de son arrestation de la gendarmerie où il avait été conduit ! Au bout de trois mois et demi, il rentre volontairement, mais ne peut éviter le conseil de guerre (mai 1918), où il est condamné pour 5 ans de travaux public pour outrage à supérieur pendant le service, rébellion avec arme, double désertion en temps de guerre et vol. Il est écroué en juillet 1918 au pénitencier militaire de Bonnet (division d’Oran), mais finalement libéré grâce à une loi d’amnistie en novembre 1919. 

C’était néanmoins un soldat farouche, qui a reçu une citation à l’ordre du bataillon en 1916 : « toujours volontaire pour les missions les plus dangereuses, est resté dans une tranchée avancée pour observer le tir de notre artillerie au cours des combats du 26 septembre au 3 octobre 1916 sous un violent bombardement ». Rendu à la vie civile, la mauvaise graine n’a pas fini de faire parler de lui : en 1920 il reprend 6 mois prison pour coups et blessures volontaire, violences, voies de fait et rébellion aux agents.

 

C’est pendant cette période qu’il fait la connaissance de François. Ils sont suffisamment liés d’amitié pour qu’Alexandre soit le témoin de la naissance du dernier enfant de François, né en 1921 au 68 rue Clisson. Et en 1923 ils sont conduits tous les deux devant le tribunal pour port d’armes prohibées

 

Extrait du jugement © AD75 via FDA75

 

L’audience publique a lieu de 7 mai 1923, devant la onzième chambre du tribunal de première instance du département de la Seine. Elle est présidée par M. Mayet, accompagné des juges Claude et Camus. Sont également présents, le substitut Fremicourt et le greffier Cartier. Plusieurs affaires sont jugées ce jour-là, essentiellement des ports d’armes prohibées, comme pour nos deux compères. Le premier qui est jugé a de la chance : après examen, l’arme trouvée en sa possession (un couteau), ne rentre finalement pas dans la catégorie de celles qui sont prohibées ; il est acquitté. Le second était porteur d’un « couteau Laguiolle » : 25 francs d’amende. Le troisième et le quatrième, 50 francs. Puis vient le tour de nos deux larrons.

 

Revoyons les faits : le 28 janvier 1923 à Paris, Battin et Astié ont été trouvés porteurs hors de leur domicile et sans motif légitime, savoir : Battin d’un poignard et Astié d’un revolver, armes prohibées.

Des poursuites sont engagées à leur encontre, sans doute par le Procureur de la République, pour infraction à la loi du 24 mai 1834 relative aux détenteurs d'armes (art. 1er et suivants), telle que modifiée par les mesures d'ordre public prises durant la guerre.

Les prévenus ne sont pas présents le jour de l’audience, et n’ont sans doute pas engagé un avocat pour les représenter. Ils seront donc condamnés par défaut.

Dans ce cas, si les prévenus le souhaitaient, ils pouvaient conserver la possibilité de faire opposition au jugement dans un délai déterminé (généralement 5 jours à l’époque pour un tribunal correctionnel) afin d’obtenir un nouveau jugement en leur présence. Cela n’a manifestement pas été le cas pour Battin et Astié.

De fait, comme ils n’étaient pas présents et qu’il n’y a pas eu de débat contradictoire, on ignore les raisons qui les ont poussés à porter ces armes, ni où et quand ils se les ont procurées. Ils n’ont évidemment pas pu plaider leur défense, avec des motif type « légitime défense » ou « usage personnel en dehors de toute intention de trouble à l'ordre public » que l’on trouve parfois dans ce type d’affaires. Quoi qu’il en soit, l'intention alléguée de se protéger ne suffit pas à légaliser la détention d'un revolver non autorisé en dehors des cas prévus par la loi. Le port d’arme prohibées est un délit prévu et puni par l’article 1 de la loi du 24 mai 1834, modifiée par la loi du 27 décembre 1916.

La loi de 24 mai 1834 instaure un régime pénal visant à interdire et sanctionner la fabrication, le commerce, la détention ou le port non autorisé d’armes et de munitions (notamment celles dites « de guerre » ou « prohibées »). L’esprit de l’article 1 (et des articles qui suivent) est de permettre à l’État d’empêcher la circulation d’armes susceptibles de menacer l’ordre public. La loi prévoyait des peines d’emprisonnement et des amendes pour fabrication, détention ou commerce illégaux ; elle permettait aussi la confiscation des armes et, dans certains cas, des mesures administratives supplémentaires (surveillance, etc...). Les peines varient suivant l’article concerné (fabrication, commerce ou port).

 

La loi du 27 décembre 1916 contient une modification qui complète la loi de 1834 :

« Dans tous les cas, les armes et les engins prohibés seront confisqués et détruits à la diligence du procureur de la République. ».

 

Cette modification signifie que l’exécution de la mesure (la destruction des armes) incombe au parquet : après saisie et condamnation, c’est le ministère public qui organise la destruction. En pratique, la confiscation et la destruction deviennent des conséquences habituelles de la condamnation pour port ou détention d’armes prohibées.

 

Mais revenons à ce mois de mai 1923. Les juges se retirent pour discuter de l’affaire et prendre leur décision, comme l’exige la procédure et après en avoir délibéré, conformément à la loi, attendu qu’il résulte des documents de la cause (c'est-à-dire toutes les pièces écrites du dossier : procès-verbal de police, rapports, expertises, témoignages écrits, etc…) et des débats (ce qui a été dit ou produit oralement à l’audience : déclarations, interrogatoire, plaidoiries, réquisitions), le Président a lu l’article 1 de la loi de 1834 :

Article 1er :

« Tout individu qui aura fabriqué, débité ou distribué des armes prohibées par la loi ou les règlements d’administration publique, sera puni d’un emprisonnement d’un mois à un an, et d’une amende de seize francs à cinq cents francs.
Celui qui sera porteur desdites armes sera puni d’un emprisonnement de six jours à six mois, et d’une amende de seize francs à deux cents francs. »

 

Le Tribunal déclare que, dans tous les cas, les armes prohibées seront confisquées et détruites, à la diligence du Procureur de la République, selon la loi de 1916.

 

Cependant, grâce à l’article 463 du code civil, les deux prévenus voient leur peine modérées en raison des circonstances atténuantes. Sauf disposition contraire expresse, dans tous les cas où la peine prévue par la loi est celle de l'emprisonnement ou de l'amende, si les circonstances paraissent atténuantes, les tribunaux correctionnels sont autorisés, même en cas de récidive, à réduire l'emprisonnement et l'amende. Nos deux compères ont donc bénéficié de circonstances atténuantes. Malheureusement on ignore quelles sont ces circonstances. Est-ce que leurs brillants états de services pendant la Première Guerre Mondiale a joué ? Où étaient-ce juste parce que la peine prononcée était légère ?

 

Enfin, le tribunal :

  • condamne Bottin et Astié, chacun à 25 francs d’amende.
  • les condamne en outre solidairement (ils sont tenus ensemble et chacun pour le tout du paiement : si l’un ne paie pas, l’autre doit payer à sa place la totalité de la somme.) aux dépens (c'est-à-dire aux frais de justice : procédure, huissier, expertise, etc…) liquidé à quatorze francs soixante centimes plus deux francs pour droit de justice.
  • fixe au minimum (pour une somme modeste, le minimum pouvait être de 5 jours. Ce minimum était souvent appliqué dans les affaires mineures, surtout quand le tribunal estimait que le condamné n’avait pas de grands moyens financiers) la durée de la contrainte par corps (mesure qui permettait à l’État, quand un condamné ne payait pas son amende ou ses frais de justice (« dépens »), de le détenir en prison pendant un certain temps à la place du paiement — une sorte de conversion de dette pénale en emprisonnement) pour le recouvrement des amendes et des dépens. Si les condamnés ne payaient pas, ils pouvaient donc être emprisonnés pour la durée fixée (ici, le minimum), puis libérés même si la dette restait impayée — l’État abandonnant alors la créance après la détention.
  • prononce la confiscation des armes prohibées saisies et en ordonne la destruction, selon la loi de 1916 comme on l’a vu plus haut.

 

Donc les prévenus sont condamnés à une amende de 25 francs. Rappelons que ce montant, même minime, n’est pas négligeable dans le budget d’un garçon maçon, comme l’était François en 1923. Il est très difficile de donner le chiffre précis d'un salaire journalier moyen pour un maçon à Paris à cette époque car les données sont fragmentaires et les salaires pouvaient varier considérablement selon son expérience, sa qualification et l'entreprise qui l'employait. Cependant, on peut estimer qu’il se situait probablement entre 20 et 40 francs par jour. Par comparaison un journalier non qualifié tournait souvent autour de 10 à 15 francs.

La nourriture absorbait une grande partie du budget. Au début des années 1920* :

  • le pain coûtait environ 1 franc le kilo
  • le litre de vin environ 1,60 franc
  • les haricots secs un peu plus de 0,20 franc le kilo
  • le litre de lait coûtait environ 1 franc
  • la viande de bœuf près de 15 francs le kilo
  • le kilo de beurre un peu plus de 16 francs
  • la douzaine d’œufs près de 8 francs
  • le kilo de sucre 3,60 francs

Restaient les vêtements et les chaussures, l’éclairage et le chauffage, les à-côtés (transport, tabac, journal, etc…). Et bien sûr, le loyer (François n’était pas propriétaire). Les loyers à Paris pour les ouvriers étaient très élevés par rapport à leurs revenus. Un loyer pour un logement modeste, comme devait l’occuper François, pouvait représenter 30 francs par mois.

 

Donc une amende de 25 francs pouvait correspondre à près d’un loyer mensuel, ce qui a dû considérablement grever le budget familial.

 

Battin et Astié ont-ils payé leur amende ? C’est probable car il n’est fait mention nulle part du contraire (notamment d’une prise de corps, comme le prévoyait le jugement du tribunal en cas de défaut de paiement).

La condamnation des deux hommes s’est retrouvée transcrite sur leur casier judiciaire et, de façon automatique, sur leur fiche matricule militaire. C’est elle qui m’a alertée la première de cette affaire. Or la mention de cette condamnation est biffée. Cette inscription rayée correspond à un effacement juridique de la condamnation. La fiche de François reste muette sur cette modification. 

Mais si l’on se reporte à celle de Battin, on voit qu’il a bénéficié de la loi du 3 janvier 1925 ; ce qui est très probablement le cas aussi de François. Cette loi est une loi d’amnistie qui efface les condamnations de certaines infractions, notamment lorsqu’il s’agit d’un délinquant primaire (comme c’est le cas de François) pour des faits commis antérieurement au 1ᵉʳ novembre 1924 ou sous certaines conditions spécifiques (peine pécuniaire légère non alourdie par un délit de fuite par exemple) ; les infractions sévères en étaient cependant automatiquement exclues.


Cette amnistie éteint l’action publique et efface la peine rétroactivement, comme si l’infraction n’avait jamais existé. Administrativement, on raye la mention sur la fiche militaire pour ne plus la prendre en compte dans l’avancement, les décorations ou la notation. Néanmoins, la fiche matricule n’est pas le casier judiciaire : elle ne contient qu’une partie des informations, et son effacement ne préjuge pas de l’état exact du casier. Si la condamnation amnistiée est radiée du bulletin n°2 (celui que voient l’administration et les employeurs publics) et du bulletin n°3 (celui que la personne peut demander), elle peut rester mentionnée au bulletin n°1 (réservé aux autorités judiciaires) avec indication de l’amnistie, surtout pour établir l’historique judiciaire. Donc, pour la vie courante et les démarches, c’est comme si le casier était vierge (on dit qu’il est « blanc »), mais la trace n’est pas forcément effacée pour les juges.

Quant à l’amende, même en cas d’amnistie ou de réhabilitation, les sommes déjà payées (amendes, frais de justice, dommages-intérêts à la partie civile) ne sont pas remboursées. L’amnistie efface les effets pénaux de la condamnation, mais ne crée pas un droit à restitution des sommes versées.

 

Si on n’a pas tous les détails sur cette histoire (notamment la façon dont elle a commencé), il semble que le jugement y ai mis un point final et François ne fut plus arrêté ni condamné.

 

 

 

* Selon le site France-inflation.com d’après les Statistiques Générale de France, puis Insee après 1950.

 

 

samedi 24 mai 2025

Détournement de fonds

J’ai découvert une nouvelle pépite dans un acte notarié. Elle concerne Jean Amagat mon ancêtre à la Xème génération (sosa 554). Il était tailleur d’habits à Conques (Aveyron) au XVIIIème siècle. En qualité de maître (comme on le qualifie au moins depuis 1701), il appartenait à la confrérie des tailleurs de la ville. Je n’ai malheureusement pas pu trouver l’acte d’admission dans ladite confrérie. Mais si je comprends bien l’acte qui nous intéresse aujourd’hui, il a détourné des fonds appartenant à la confrérie des tailleurs !

 

Acte notarié, 1728 © AD12

 

La scène se passe en l’an 1728 et le seizième jour du mois de décembre avant midy, régnant Louis Roy de France et de Navarre [il s’agit de Louis XV], dans la ville de Conques en Rouergue. Se trouvent assemblés par devant Me Flaugergues, notaire royal, Jean Carnus, Antoine Murater, Guillaume Vidal, Victor Lafon et Jean Laborie maitres tailheurs dudit Conques et composant avec Jean Amagat aussy tailheur l’entier corps des confrères de la confrérie de Sainte Lucie érigée en l’église de ladite ville.

Les maîtres tailleurs ici assemblés délibèrent sur le fait que Jean Amagat a joui et possédé en jouissance, depuis de longues années, les biens et revenus concernant ladite confrérie, qu’il affecte de retenir.

 

Mon ancêtre aurait-il détourné les biens de la confrérie ? C’est ce qu’il semble, d’après ce document.

 

Suivant l’ancien et louable usage et suivant les statuts de ladite confrérie, il a fait dire des messes à la chapelle de Sainte Lucie qui est dans la grande église dudit Conques.

 

Est-ce un reproche des confrères ? le texte n’est pas très clair à ce sujet. On ne saura pas davantage ce que l’on reproche à Jean Amagat, l’acte notarié ne s’étendant pas sur la question.

 

Néanmoins les confrères désirent remédier aux abus pratiqués par ledit Amagat. Ils souhaitent pourvoir un bon employ desdits revenus de la confrérie. A ces causes ils ont unanimement résolu et délibéré que ledit Lafon, en qualité de leur sindic nommé par présent acte, agisse incessamment contre ledit Amagat.

Le syndic est la personne élue ou désignée pour gérer les affaires et défendre les intérêts de la confrérie.

Les confrères décident de contraindre le fautif, par les voix et les rigueurs de la justice, de représenter et remettre entre les mains dudit Lafon tous les actes concernant ladite confrérie desquels ledit Amagat est détenteur. De même il doit rendre des comptes concernant les revenus et fruits qu’il a perçus. A ces fins ledit Lafon, en qualité de sindic, a fait tous les actes requis et nécessaires en jugement ou autrement, avec promesses d’avoir pour agréable tout ce qui doit être fait, requis et consenti. Les confrères l’approuvent et ratifient si besoin, avec pouvoirs audit Lafon, de constituer, procurer, élire domicile et autres clauses à ce requises et nécessaires. Les susdits délibérants ont requis le présent acte audit notaire pour servir en ce que de besoin. Le tout concédé, fait et récité en présence de témoins.

Ordre de rendre des comptes et de remettre toutes les pièces concernant la confrérie, menace de recours en justice : la réunion des confrères a dû être houleuse !

 

Cet acte notarié est une photographie à l’instant T. Il suscite autant de questions sans réponses. Que s’est-il passé vraiment avant cette délibération ? Et surtout que s’est-il passé après ? Jean Amagat a-t-il obéi aux injonctions des confrères ? A-t-il pu rester dans la confrérie ? Je ne lui retrouve pas ensuite le titre de « maître », mais cela ne signifie pas qu’il l’ait perdu (c’est peut-être juste un hasard). Socialement, il ne semble pas déclassé par cet épisode (deux de ses filles épousent des marchands par exemple).

Quoi qu'il en soit, cet acte soulève un coin de voile sur la vie de mon ancêtre qui m'a donné furieusement envie d'en savoir davantage. Un jour peut-être...

 

 

 

vendredi 30 août 2024

Maître d'escrime

Lorsqu’il a 20 ans, Louis Astié est déclaré propre au service militaire. Il part donc pour le 9ème Régiment d’Infanterie le 12 novembre 1878.

Il mesure 1,68 m, il est châtain (des cheveux et … des yeux – on dirait plutôt "noisettes" aujourd'hui), un visage ovale, un front ordinaire et une bouche moyenne. Il a reçu une éducation puisqu’il sait lire, écrire et compter.

En janvier 1882 il devient "caporal moniteur d’escrime". Il entre à l’École Normale de Gymnastique et d'Escrime, basée à Joinville, qui forme des cadres sportifs pour les armées. Il a alors 25 ans : l’escrime est entrée dans sa vie et n’en sortira plus. 

 

La plus ancienne salle d'escrime parisienne

Salle Coudurier à Paris © elperiodico


L’art de l’épée a toujours tenu une place importante dans l'éducation des seigneurs et chevaliers. Il est enseigné par des maîtres d'armes, personnes qui enseignent les techniques de combat et le maniement des armes. Au XVIIIème siècle, dès leur jeune âge, les enfants de la noblesse portent la lame au côté et apprennent à l'utiliser. Naturellement l'escrime est primordiale dans l'éducation de la noblesse. Elle fait partie, avec la danse et l'équitation, des arts permettant de fortifier le corps. Et, bien sûr, comme la chasse elle prépare à la guerre.

Au cours de l'entrainement militaire chaque régiment a son maître d'armes, enseignant le maniement des armes. Son instruction, participant à la formation de la jeunesse à la défense de la nation, est le symbole d’une éducation patriotique par excellence. Tout au long du XIXème siècle, la pratique de l’escrime est alternativement obligatoire ou facultative dans les corps d’armées. En 1869, Napoléon III impose à nouveau l'instruction de l'escrime aux soldats. En 1877, le règlement prévoit de rendre l'escrime à l'épée obligatoire dans la cavalerie et l'infanterie, et l'escrime au sabre obligatoire dans la cavalerie et facultative dans l'infanterie.

 

Pourquoi Louis s’est-il tourné vers l’escrime ? A-t-il appris le rudiment des armes auprès de son père gendarme (voir ici) ? L’a-t-il découvert à l’armée elle-même ? Quoi qu’il en soit, Louis poursuit sa spécialisation dans l’escrime : en 1882 est dit "caporal chef de salle". Le 16 juillet 1882 il obtient son brevet de maître d’armes. Quatre jours plus tard il est nommé au poste de "sergent maître d’armes". C’est à son tour d’enseigner aux jeunes recrues ; ce qu’il fait au 95ème Régiment de Ligne. En septembre 1882 il se réengage dans l’armée pour 5 années supplémentaires.

Alors en garnison à Bourges, il rencontre et épouse Marie Eulalie Victorine Desroches, fille d’un casernier (chargé de l’entretien des bâtiments et du matériel d’un casernement) décoré de la médaille militaire. Ensemble ils auront trois filles.

 

En 1884 il est qualifié de "maréchal des logis" (équivalent du grade de sergent). En 1886 il est passé au 1er Régiment d’Artillerie où il est toujours maître d’escrime. En 1887 Louis signe à nouveau, pour un troisième engagement. Le certificat de bonne conduite lui est accordé, ce qui n’est guère étonnant au vue de ses états de services. Il est renvoyé dans ses foyers à l’expiration de son second engagement en 1893. Au tournant du siècle la famille emménage à Ivry, où l’un de ses frères aînés demeure déjà depuis quelques années.


En avril 1896, un article le concernant paraît dans la presse.

 

« Salle d'armes

Jeudi 15 avril 1896, à 7 heures du soir, ouverture d'une salle d'armes, 3, rue Coutant, à Ivry-Port, par M. Astié Louis, professeur ex-maître d'armes, au 1er régiment d'artillerie à Bourges. Les leçons seront données de 7 à 10 heures du soir. Prix très modérés. Nous espérons que la jeunesse ivryenne ne restera pas indifférente à cet appel, et qu'elle viendra en grand nombre grossir le contingent d'élèves que possède déjà M. le professeur Astié. » (Le Réveil Républicain, édition de Malakoff)

 

Depuis la Restauration, en effet, la liberté d'installation permet à de nombreux vétérans de l'armée d'ouvrir leur propre salle d'escrime. Pour pouvoir enseigner et diriger une salle d’armes, les maîtres d’armes français doivent être titulaires d’un diplôme d’état et doivent pouvoir enseigner le maniement de trois types d’armes :

- le fleuret est une arme d’estoc (coup porté par la pointe). Il apparaît au XVIIème siècle : arme plus légère et plus courte que la rapière, sa lame de section quadrangulaire se termine par un bouton (ce qui lui donne son nom car il est moucheté comme une fleur). Grâce à elle on peut faire de l’escrime sans avoir l’intention de se battre, le jeu consistant à effleurer la poitrine adverse. Élégance et courtoisie marque le fleurettiste.

- l’épée est caractérisée par une lame droite et une coquille circulaire qui protège la main.

- le sabre est une arme d’estoc, de taille et de contre taille (coups portés à la fois par le tranchant, le plat ou le dos de la lame). Sa lame est quadrangulaire et peut éventuellement être courbée. La coquille n’est pas circulaire mais a un profile en poignée.

 

C’est ce qu’a fait Louis Astié : ouvrir sa salle, après de nombreuses années passées dans l’armée. Pour cela il est titulaire du brevet de maître d’armes, comme on l’a vu plus haut. Selon l’article de journal, il avait déjà des élèves (mais on ignore où il enseignait).

 

Il faut dire que l'escrime jouit d'un prestige grandissant dans la société de l'époque. Les maîtres d’armes n’enseignent plus exclusivement à la noblesse ou aux militaires, mais s’ouvrent aux civils : la bourgeoisie, notamment, mais aussi les gens de plume, deviennent adeptes de cet art. L’enseignement ne se fait plus à des fins guerrières mais devient davantage récréatif. Il se démocratise et devient un véritable spectacle : des assauts (simulacres de duels où l’on ne se bat qu’avec des armes mouchetées) sont organisés, connaissant un certain engouement du public.

 

Ainsi Louis organise un assaut d’armes public, dont les bénéfices seront reversés aux pauvres et à la caisse des écoles, en octobre 1897. L’événement connaît un véritable succès, la salle étant comble. Trois articles parus dans le Réveil Républicain le citeront même dans ses colonnes (le 2 pour l’annoncer, les 16 et 23 pour en faire le bilan). L’assaut a lieu dans les salons de l’Hôtel de Ville d’Ivry, animé par les sociétés musicales de la cité. De grands noms de l’escrime, tant militaires que civils y ont été conviés pour assurer le spectacle. Bien que plusieurs tireurs aient été gênés dans leur jeu par la défectuosité d’une planche pas assez suffisamment longue et large, ils ont néanmoins recueilli une ample moisson de bravos. 13 « combats » ont été donnés. Les tireurs ont fait apprécier leurs qualités de sang-froid et de précision. Les amateurs se sont surpassés. La séance a été close par la Marseillaise (rappelant les valeurs de patriotisme associées à l’escrime) donnée par les trois ensembles musicaux de la ville.

 

A la fin du XIXème siècle, l’escrime est vue peu à peu comme un sport de compétition. Depuis 1890, on commence en effet à parler d'escrime sportive. Des novateurs suggèrent de faire « juger» les assauts et de compter les coups. On ne prononce pas encore le mot de « match » mais celui de « duel blanc ». Un juge et quatre témoins sont présents pour comptabiliser les scores. Au début c’est davantage la manière et la vitesse relative des coups qui comptent, plus que les points. Peu à peu, cette pratique sportive de l’escrime s’organise et des compétitions apparaissent. Elle fait partie des sports retenus aux premiers Jeux olympiques modernes de 1896.

 

Les années 1880 marquent aussi le retour des duels dans la société. Les élégances prônées par les puristes du fleuret n’étaient pas toujours de rigueur et, dans la rue, l’escrime était plus souvent meurtrière. Devant l’hécatombe de la fine fleur de la nation, on tenta à plusieurs reprises d’interdire les duels, mais sans succès. Les salles d’armes qui se multiplient ont l’ambition de canaliser ces velléités de violence au nom de l’honneur (qu’il soit réel ou imaginaire). L'épée, arme de duel réglementaire, était utilisée sans conventions. Dans sa salle, le maître d'armes met en condition celui qui doit régler un duel à l'épée. Le but n'est pas de tuer mais de mettre son adversaire hors de combat.

 

Le XIXème siècle est un âge d’or pour l’escrime : les armes légères et équilibrées permettent des prouesses techniques en toute sécurité, les maîtres d’armes sont au sommet de leur science. Ils seront à la source du rayonnement de l’escrime française à l’étranger.

 

Louis Astié a dû, tant de fois, revêtir l’équipement complet du fleurettiste (dans cet ordre) : des chaussettes, un pantalon, une veste en toile très serrée, dont le plastron est doublé d'une grosse toile ou d’un cuir pour améliorer la protection aux points les plus sensibles, un gant, un fleuret et un masque.
Devant le nombre d’accidents type « œil crevé » lors des entraînements, on créa en effet le masque afin de protéger le visage des pratiquants. Au début simple grille un peu lâche devant la face, il se développe pour préserver le cou, les côtés du visage et le dessus de la tête, avec une grille plus serrée et une bavette en cuir pour éviter de se faire transpercer la gorge. La tenue est traditionnellement blanche. Cette couleur, difficile à entretenir, est naturellement attribuée aux tenues réservées à l'activité sportive que seuls les milieux aisés pouvaient pratiquer, comme les polos et pantalons pour jouer au tennis, la combinaison des pilotes des sports automobiles, etc…

 

On notera, lors de l’assaut organisé en 1897 par Louis Astié, la leçon publique donnée après les combats par Louis lui-même à sa fille de 11 ans, Jeanne.

 

Rappelons que l’éducation physique et intellectuelle des jeunes filles du début du XIXème siècle était extrêmement limitée, tout comme les fonctions que leur promettait l’âge adulte : épouser un homme, lui donner des héritiers et, pour les classes supérieures,  assurer un rôle de représentation aux côté de leurs maris. Autant dire que l’escrime, activité virile et musclée par excellence, en était bannie. La morale la condamnait fermement. Les activités physiques, déjà peu fréquents chez les fillettes, étaient encore plus rares chez les adolescentes, car ils étaient suspectés d’éveiller la sexualité. La bienséance limitait l’éventail des exercices physiques à la promenade et à la danse, qui permettaient aux jeunes femmes de d’exacerber leur féminité et, par la même occasion, de se trouver un époux.

Cependant, quelques féministes revendiquèrent l’accès à l’escrime par les femmes,  appuyées par certains médecins sensibles aux bienfaits de l’activité physique sur la santé et le développement de l’organisme.

 

C’est le cas de Marie Rose Astié de Valsayre. Née Claire-Léonie Tastayre (en 1846), elle se fait connaître pour ses talents musicaux sous le pseudonyme de Marie de Valsayre. En 1869, elle épouse le docteur Astié (sans rapport avec notre famille). Elle commence des études médicales et sert comme infirmière (ou ambulancière, selon les sources) pendant la guerre franco-prussienne de 1870. Parallèlement, elle entreprend une carrière de journaliste. Elle s’intéresser aussi aux luttes menées par des travailleuses en compagnie de Louise Michel. Elle milite pour le droit des femmes à l’éducation (en demandant par exemple leur accès aux études de médecine, mais aussi la possibilité de devenir librement cochères ou maçonnes si elles le souhaitent), touche un peu à la politique. Elle est la première à demander l'abrogation de l'ordonnance de 1800, qui interdit aux femmes de porter le pantalon. Peu à peu ses revendications se font plus radicales, exigeant l’égalité des salaires ou le droit de vote pour les femmes. C’est l’âge d’or de la presse : Marie Rose y exprime ses opinions. Elle subit les railleries, parfois grossières, de ses contemporains masculins.
Presque naturellement, elle en vient à réclamer le libre accès à la pratique du sport, et en particulier de l’escrime, pour les femmes. Intrépide (elle s’est elle-même cautérisé une plaie au fer rouge), elle provoque en duel tous ceux (et celles) qui s’opposent à elle. Ainsi, en octobre 1884, un journaliste l’ayant traité de « veuve vautour », elle lui demanda une réparation par les armes. C’est le premier d’une longue liste, toujours vaine toutefois, les hommes répugnant à ferrailler avec une femme. C’est finalement une américaine qui accepta le combat, en 1886 : après un contentieux au sujet de la supériorité des doctoresses françaises sur les américaines, et comme l’Américaine traita d’idiote Marie Rose, aussitôt celle-ci lui jeta son gant à la figure. Miss Shelby releva le défi et les deux femmes croisèrent le fer. Mais l’Américaine dû s’incliner après avoir été blessée au bras par Marie Rose qui reconnut cependant les qualités de son adversaire.

 

Louis Astié était-il sensible aux revendications féministes ? Nous l’ignorons. Bien sûr, il n’avait pas de fils pour lui succéder, mais le fait qu’il enseignait son art à sa fille tendrait à prouver son ouverture d’esprit sur ce sujet.

 

Louis s’éteint en 1905 à l’âge de 48 ans. Il était encore professeur d’escrime.

 

 

 

 

mercredi 24 juillet 2024

Héritiers lointains

A vrai dire je ne l’avais pas vraiment remarquée, Anne Julienne Briand. Un peu éloignée dans une branche collatérale de mon arbre, elle se faisait discrète. C’est finalement sa petite cousine, mon ancêtre directe Marie Anne Puissant (sosa 35, génération VI) qui a mis le projecteur sur elle.

Dans l’inventaire après décès de son époux, Alexandre Rols (l’épicier de la rue de la Roë – voir ici pour en savoir plus), il est noté que son épouse a recueilli deux successions : celle de sa mère et celle de « sa tante Mlle Anne Julienne Mathurine Briand, propriétaire demeurant à Bonnétable (Sarthe) où elle est décédée au cours de l’année 1871. Ladite Mad. Briand lui avait remis de son vivant à titre de don manuel, purement gratuit :
- Divers meubles meublants et objet mobiliers existant encore et précédemment inventoriés d’une valeur de 150 francs
- Et une somme de 3000 francs en argent
Ainsi que la somme de 166 francs lui revenant qu’elle a touché de M Aristide Bois notaire à Bonnétable le 12 août 1871 en sa qualité de légataire pour cette somme de Mlle Anne Julienne Mathurine Briand sa tante propriétaire demeurant à Bonnétable (Sarthe) où elle est décédée au cours de l’année 1871.
 »

 

Quelques erreurs se sont glissées dans ces lignes, mais peu importe : ma curiosité était piquée. Qui était cette « tante » si généreuse ? J’ai remonté la branche de Marie Anne. Pas d’Anne Briand parmi les véritables tantes de Marie Anne. Je continue un peu plus loin. Finalement je la trouve enfin : elle était la cousine germaine du père de Marie Anne. En d’autres termes, la mère d’Anne Julienne était la sœur de la grand-mère de Marie Anne (vous suivez ?).

Arbre généalogique
Filiation Briand/Puissant


Anne Julienne était l’aînée de trois enfants. Née à Candé (Maine et Loire) en 1796, elle est suivie de Michelle Jeanne (née en 1798) et Mathurin (né en 1801). Mon ancêtre Anne Marie, aussi née à Candé (950 habitants en 1800), devait entretenir des relations étroites avec les cousins de son père, si l’on fie aux généreux legs qu’elle a reçus.

D’ailleurs, l’époux de Michelle, Antoine Sibaut, était concierge du Duc de Talleyrand à Saint-Patrice (Indre et Loire) : c’est sans doute grâce à ce couple qu’Anne Marie s’est retrouvée là-bas aussi (à une centaine de kilomètres à l’ouest de son lieu de naissance). Elle y a rencontré Alexandre Rols, domestique au château, puis concierge lui-même, qu’elle a épousé en 1856. Comme on le verra plus bas, elle devait avoir gardé aussi des liens avec Anne Julienne, bien que celle-ci vivait 110 km plus au nord, à Bonnétable, dans la Sarthe.

 

Le père des enfants Briand était jardinier à Candé. Il ne possédait pas de biens immeubles et ses effets mobiliers ont été évalués à 527 francs lors de son décès, soit un niveau de vie assez modeste. Par comparaison, en 1820 le travailleur rural non nourri gagne à l'année, en moyenne, 350 francs, l'ouvrier urbain de province 540 francs (chiffres à prendre avec précaution tant sont grandes les disparités régionales et les statistiques telles qu’on les connaît aujourd’hui inexistantes). Une étude estime qu’un homme est aisé dès lors qu’il « gagne entre 600 et 1 000 francs par an, mais taxe de misère un gain annuel de 300 francs »*. Michelle était femme de charge. Mathurin, son frère, était tailleur de pierre. Tous les deux ne laissent aucun bien en succession (Mathurin est même nanti d’un certificat d’indigence). Or Anne Julienne était rentière ! Comment a-t-elle atteint ce niveau de vie ? Mystère.  Si le document cité en début d’article la dit propriétaire, ce n’était pas vrai (elle ne possédait aucun immeuble), mais rentière oui. Dans les tables de succession, la valeur de son mobilier était évaluée à 31 359 francs. Rien à voir avec le niveau de vie de sa famille.

 

De même, j’ignore pourquoi elle a emménagé à Bonnétable (distant d’un peu moins de 150 km au nord de Candé). Je l’y découvre en 1846. Dans le recensement de 1861. Elle a alors 65 ans, vit sans doute au domicile qu’elle occupera jusqu’à la fin de sa vie, est célibataire et déjà qualifiée de rentière. Quelle a été sa vie avant ça ? Difficile à dire. Comme elle ne s’est jamais mariée, aucun acte d’état civil ne permet de la suivre et de connaître ses domiciles ou emplois. Je sais juste qu’elle était instruite car, si elle n’est pas mentionnée parmi les témoins, on reconnaît sa signature au bas de l’acte de mariage de sa sœur Michelle en 1839 à Saint Patrice.

 

Comme expliqué ci-dessus, à Bonnétable Anne Julienne n’était pas propriétaire de son logement : elle louait à un M. Moreul, vicaire, une maison située à l’angle des rues St Sulpice et Mazagran. Lors de la succession elle lui devait 230 francs pour ses loyers, mais le montant mensuel n’est pas indiqué.

 

Ni sa sœur et son beau-frère, ni son frère, ni elle-même n’ont eu de descendance. Sans ascendant ni descendant direct, et par conséquent sans héritier à réserve [= ou héritiers réservataires, c'est-à-dire ceux qui reçoivent obligatoirement une part de l’héritage du défunt] lorsqu’arrive son décès, le notaire et les exécuteurs testamentaires d’Anne Julienne vont devoir faire de nombreuses recherches pour régler sa  succession.

 

Sachant cet état de fait, Anne Julienne avait anticipé, autant que faire ce peut, cette situation. Cinq mois avant son décès, elle avait dressé son testament devant notaire. Elle commence par détailler le type d’enterrement qu’elle souhaite : « je veux un enterrement de 3e classe et que le jour de mon enterrement soit célébré une messe à mon intention, mon corps présent à l'église ; que dans l'année de mon décès il soit dit 1500 messes basses pour le repos de mon âme et celles des membres de ma famille ; qu'il soit célébré un annuel à mon intention et à celle des membres de ma famille, c'est-à-dire une messe chantée chaque semaine, à partir du jour de mon décès et pendant un an dans l'église de Bonnétable ». Elle se soucie aussi de ses héritiers.

Elle prévoit de léguer « à [ses] parents côté paternel une somme de 11 000 francs qui leur sera payé dans les 6 mois de mon décès […], à [ses] cousins et cousines germains du côté maternel une somme de 500 francs ».

Anne Julienne a dû suivre un peu l’évolution de sa famille élargie, même si de temps en temps elle peine un peu à savoir où en est chacun. Elle sait ainsi que du côté paternel elle a des petites cousines nommées Loie « qui sont au nombre de six ». A chacune d’elles, par égale portion, elle lègue la somme de 833,33 francs (soit un total de 5 000 francs pour les six). Anne Julienne est prévoyante : « dans le cas où, soit dans ce moment soit à l’époque de mon décès, quelques unes de mes petites cousines Loie seraient décédées, j’entends que leurs enfants recueillent la part qu’auraient eu leur auteur. » Cela signifie aussi qu’elle ne sait pas si les petites cousines sont encore vivantes ou non.

Elle pense aussi à ses petits cousins ou petites cousines Patourel « que je ne connais pas et qui, je crois, demeurent aux environ de Candé (Maine et Loire) ». Elle leur lègue 5 000 francs, à répartir par égale portion. De la même manière, s’il y a des décès dans cette génération, ce seront leurs enfants qui recueilleront la succession.

A sa petite cousine Clavary « demeurant à la Rochelle, rue des Prêtres n°8, une somme de mille francs ». Cette fois l’identification est plus claire : on a une adresse précise. Sans doute entretenaient-elles une correspondance ou des relations quelconques. Le legs est plus élevé aussi : elles devaient être plus proches.

 

A ses cousins/cousines germains maternels elle donne la somme de 500 francs chacun. On voit encore la prévoyance d’un décès dans cette génération germaine et le legs qui échouera aux enfants du décédé. Toutefois une nuance est apportée ici : « cependant si mon cousin Noel Puissant était mort avant moi, j’entends que son plus jeune enfant Auguste Puissant ait les 500 francs à l’exclusion de ses frères et sœurs. » Ambiance. Je ne sais pas ce qu’ont fait ces deux enfants, toujours est-il que ledit Noël survivra à sa cousine et c’est donc lui qui touchera le legs.

Enfin viennent les dispositions particulières prises pour mes ancêtres directes : « Je donne à ma cousine femme Puissant [Anne Marie Sebeault] et à la femme de Charles Puissant sa belle-fille [Marie Joséphine Chevalier] à part égale portion tous les habits, linges, hardes et bijoux composant ma garde robe et les malles, coffres et cartons nécessaires pour emporter ces effets. Je ne veux pas qu'il soit vendu le moindre objet de ma garde robe. On donnera aux pauvres ceux que mes légataires ne voudraient pas. Je donne à ma cousine femme Puissant 3 paires de draps qu'elle choisira parmi ceux que je possèderai à mon décès. Je lui laisse en souvenir et en reconnaissance des bons procédés et des attentions qu'elle a toujours eu pour moi. Je donne à Maria Puissant ma petite cousine le petit tableau qui représente le château de Roche Cote. Je veux que les legs ci-dessus soient exempts de tous frais et droits quelconques (lesquels seront payés par ma succession). » Maria Puissant est probablement Anne Marie Puissant (mon ancêtre directe) puisqu’elle lui donne le tableau représentant le château de Rochecotte, à Saint Patrice, demeure de la famille de Talleyrand, où elle a travaillé.

 

Enfin, elle prévoit de donner « au bureau de bienfaisance de Bonnétable tout ce qui, après délivrance et paiement des dons et legs ci-dessus, frais et droits, restera dans ma succession ».  Anne Julienne n’a visiblement pas oublié ses jeunes années de misère.

 

Anne Julienne a aussi désigné deux exécuteurs testamentaires, choisis parmi ses relations : Mme Vilain veuve Letouzé, rentière demeurant à Bonnétable, et M. Millet, homme de confiance de M. le Comte de la Rochefoucauld Duc de Bisaccia maintenant rentier, ayant demeuré au château et actuellement même ville Grande Rue. Le tout passé devant Me Bois, notaire audit Bonnétable.

 

Bref, si Anne Julienne a pris ses dispositions, elles restent un peu floues. Aussi après son décès, survenu le 5 janvier 1870, le notaire et les exécuteurs testamentaires vont avoir du travail pour pouvoir régler sa succession.


Première étape : les scellés. Aussitôt après le décès, ils sont « apposés au domicile mortuaire de Mlle Briand ». Ensuite l’inventaire après décès : il commence le 31 janvier, à la requête des exécuteurs testamentaires. Lors de cette « première vacation il fut seulement procédé à la prisée du mobilier » qui est évalué à 1 334 francs, y compris la garde robe de la défunte. Ce mobilier a été vendu aux enchères publiques, sauf les objets légués spécialement par testament, rapportant un total de 1 707 francs.


Ensuite, commence un travail laborieux pour le notaire : identifier les héritiers. Éloignement géographique, implexe, décès en cascade, la tâche est ardue.

J’ai moi-même eu le plus grand mal à les identifier. Ainsi, les petites cousines Loie « qui sont au nombre de six » voient leur patronyme orthographié tantôt Loie, tantôt Loye ou Louays. Elles sont dispersées entre Maine et Loire et Loire Atlantique. Et parmi elles certaines sont déjà décédées avant même le testament d’Anne Julienne, d’autres après son décès en 1870. Il faut donc identifier les héritiers des héritières décédées. Même chose pour les Patourel/Pastourelle.

 

Le notaire le précise : « après des recherches très difficiles qui ont nécessité au notaire et à M. Millet un voyage dans les départements de Maine et Loire et de Loire Inférieure [actuelle Loire Atlantique], les légataires de Mlle Briand ainsi que tous ceux qui peuvent prétendre à des droits sur sa succession sont actuellement connus. » 

Ils sont, pour la branche paternelle :

1) Mlle Clavary, devenue épouse Barrault, cousine issue de germaine.
2) La branche Loie :

- Renée étant décédée, ce sont ses fils Pierre et Félix Muret qui héritent. Cependant Félix n’a pas de domicile connu : on ignore où il se trouve.

- Angélique, veuve Robert.

- Julienne, épouse Goupil.

- Jeanne étant décédée en 1864, ce sont ses fils mineurs Jean et Pierre Lequeu, sous tutelle de leur père ; leur sœur Jeanne devrait aussi hériter, mais elle est déjà décédée : ce sont ses filles, Jeanne et Joséphine Lerouil, filles mineures sous la tutelle de leur père qui reçoivent le legs Briand. Elles sont cousines au 7ème degré de la défunte.

- Marie, épouse Neveu.

- Joséphine étant décédée en 1859, ce sont ses enfants Joséphine, Philomène et Jean Aubert (les deux derniers mineurs sous la tutelle de leur père) qui héritent.

3) La branche Patourel :

- Marie Renée veuve Fénard.

- Julien Patourel.

- Louise, décédée en 1851, ce sont ses enfants qui deviennent héritiers : Julien Jean, Pierre Jean, Louis René Legras, enfants de Julien Legras.

- Rose Julienne, décédée en 1865, cède la place à ses enfants Marie Julienne, Jean Baptiste Eugène et Rose Désirée Legras, enfants mineurs sous la tutelle de leur père (Julien Legras, qui a épousé successivement les deux sœurs Patourel).

- Jeanne Marie (née Jeanne Renée Pastourelle) épouse Nourry.

- Renée épouse Guérin.

- Pierre étant décédé en 1869, ce sont ses 6 enfants qui héritent (Pierre, Marie Jeanne, Désirée Louise, Jeanne Emilie, Jean Marie et Eugénie Marie, les 5 derniers encore mineurs sous la tutelle de leur oncle).

Soit 29 personnes pour la lignée paternelle.


Pour la branche maternelle :

1) Noel Joseph Puissant, cousin germain (né Chaillou, enfant naturel de Cécile, reconnu par Noel Puissant lors de son mariage avec ladite Cécile l’année suivant

2) Louis René Puissant, frère germain du précédent.

3) Charles Puissant étant décédé, le legs est transmis à Marie Puissant [Marie Anne, en fait], épouse Rols, son frère Charles et sa sœur Augustine ; ces trois enfants sont cousins au 5ème degré de la défunte.

4) Elisabeth Martin épouse Vincent, cousine germaine.

5) Jacques Grange, cousin germain de la défunte par sa mère étant décédé, l’héritage échut à ses deux enfants François et Jacques, troisième du nom.

6) Prosper Chaillou, aussi cousin germain.

Tous descendants de feus René Chaillous et Anne Huilière [Lhuillier] grands-parents de la défunte. Soit 9 personnes pour la lignée maternelle (auxquelles il faut ajouter Anne Marie Sebault femme Puissant et Marie Chevalier épouse Puissant sa belle fille qui ont reçu un legs particulier lors du testament, comme on l’a vu plus haut).

Héritiers d'Anne Julienne Briand

 

Des indices nous laissent à penser que Marie Anne Puissant s’occupait particulièrement d’Anne Julienne : le legs de son vivant de divers effets mobiliers et de la somme de 3000 francs, la déduction faite sur la créance Rols de la somme de 321 francs « qui lui étaient dus pour ses soins et déboursés ». De même sa mère est récompensée « en souvenir et en reconnaissance des bons procédés et des attentions qu'elle a toujours eu pour [Anne Julienne]. »

 

Pour retrouver toutes ces personnes il a fallu aller à La Rochelle (Charente Maritime), Cheillé (Indre et Loire), St Léger des Bois, Bécon, Freigné, Candé, Denée, Vritz et Angers (Maine et Loire), St Sulpice des Landes, Grand Auverné, Mésanger, Teillé, Mouzeil, St Mars la Jaille et Nantes (Loire Atlantique), Paris.

Carte des domiciles des héritiers

Tous les héritiers/héritières ne pouvant se déplacer en personne, il a fallu ensuite faire des procurations : Me Billot notaires à Nantes, Me Roffay notaire à Bécon, Me Caron notaire à Candé, Me Echasseriaux notaire à la Rochelle, Me Fontenaux notaire à Angers. Ces procurations ont été transmises par M. Dangin, clerc de notaire à Bonnétable et M. Pean libraire à Bonnétable, qui ont fait déposer les documents officiels à Me Bois notaire à Bonnétable, responsable de la succession Briand.

Toutes ces procurations sont données par les héritiers ci-dessus nommés comme habiles à se dire héritiers de Mlle Briand.

 

L’inventaire après décès a été terminé entre le 23 et le 25 septembre 1871. Ont été recensés et estimés :

- les papiers et renseignements (une seule cote, le testament),

- les immeubles (néant),

- les créances actives (total : 19 825 francs), dont une créance de 8 200 francs due (et remboursée) par mon ancêtre Alexandre Rols. Il est dit dans ce document qu’il est « ci devant commis de banque actuellement marchand de vin ». Si vous avez lu l’histoire de l’épicerie de la rue de la Roë vous vous rappelez qu’Alexandre était employé à la Banque de France d’Angers avant de devenir épicier. Peut-être qu’Anne Julienne a prêté une certaine somme à Alexandre pour lancer son commerce ? D’où la créance ?

- les valeurs au porteur (21 obligations du Chemin de fer du Nord, d’Orléans et de l’Est et un titre de rente sur l’État romain, pour une valeur de 9 411 francs, trois obligations de 1000 francs chacune de l’emprunt royal du Portugal mais ces obligations, dont les intérêts n’ont pas été payés depuis 1834, devaient être considérées comme étant de nulle valeur),

- les délivrances de legs : il a été rendu compte des paiements faits aux héritiers paternels et maternels,

- les immeubles tenus à loyers : dû à M. Moreul pour la maison occupée par la défunte, 230 fcs,

- les pièces relatives à la succession de Mad. Cebeaux  [Michelle Jeanne Briand épouse Sibaut, la sœur de la défunte] : liasse contenant 25 pièces. Ces pièces ne présentant aujourd’hui aucune opportunité il n’en est parlé ici que pour ordre,

- l’argent comptant : ladite Briand possédait au moment de son décès la somme de 121 francs,

- les créances actives : elles totalisent 29 896 francs,

- les dettes : 19 692 francs,

- les droits de mutation : 3065 francs.

 

Extrait de la succession Briand © AD72 via FDA72

 

 Le 27 septembre 1871, par devant Me Bois, ont comparu :

1° Mme veuve Letouzé et M.Millet, en qualité d'exécuteurs testamentaires

2° Me Dangin, clerc de notaire agissant comme mandataire au nom  des héritiers paternels

3° M. Pean libraire marchand agissant comme mandataire au nom  des héritiers maternels

Ils ont fait part des comptes dépendant de la succession d’Anne Julienne Briand. Tous les légataires de Mlle Briand étant (enfin) connus, les exécuteurs testamentaires leur ont payé le montant des legs particulier à eux fait par ladite demoiselle, pour un total de 13 583 francs.

Ils présentent ensuite les recettes liées à ladite succession (vente de mobilier, créances dues et rentes viagères), pour un total de 24 784 francs.

Puis les dépenses : frais funéraires et messes, porteurs de cierges, personne chargée d'envoyer les invitations à l'enterrement, couronne, cercueil, luminaire, sépulture, place au cimetière, grand'messe et messes basses, transport au corps, denier de la domestique, entretient de la tombe par le fossoyeur, engagement à la propagation de la foi par le curé de Bonnétable, frais de dernière maladie, scellés, état des lieux, assurance, dettes diverses (blanchisserie, horloger, réparations au domicile à la charge de la locataire). A cela s’ajoutent les frais de recherche des héritiers et voyages, frais de délivrance d’extraits d’état civil, de legs et de procuration, frais de testament, frais d'inventaire et de tableau généalogique, frais divers, frais de correspondance. Sans oublier les droits de mutation. Les legs (payés aux héritiers et aux exécuteurs testamentaires, selon les dernières directives de la défunte). Total des dépenses : 23 082 francs.

Après la balance des recettes moins les dépenses, il se trouve un reliquat actif de 1 701 francs.

Sont signalées quelques sommes restant à recouvrer dans ladite succession Briand et legs restant à acquitter : somme due sur la vente mobilière, reliquat de créance, titres de l’emprunt royal du Portugal, mais considérés comme étant de nulle valeur. Et à acquitter : le legs de 416 francs revenant à M. Felix Muret aujourd’hui sans domicile connu. Enfin, le legs fait au bureau de bienfaisance (reliquat actif), prévu par le testament de la défunte, est accepté par les parties.

Dont acte, fait et passé à Bonnétable le 27 septembre 1871.

 

C’est ainsi que se clôt la difficile succession d’Anne Julienne Briand, 20 mois après le décès de celle-ci.

 

 

Je remercie Christelle, du Fil d’Ariane de la Sarthe, qui a réalisé les 125 photos de cette succession peu ordinaire.

 

 

* Paul Paillat : Les salaires et la condition ouvrière en France à l'aube du machinisme (1815-1830)