Blog généalogique, souvenirs d'aïeux de Conques (Rouergue) à Samoëns (Haute-Savoie), en passant par l'Anjou, la Bretagne, l'Ain, la Suisse . . .
« Un soir, sur un chemin familier qui
m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette
terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent,
rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure.
J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous
sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et
dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles,
autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur
accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité,
n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce
murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie
de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »
Voilà, ce ChallengeAZ 2025, zoom sur la vie de Cécile est
fini. Tirez le rideau, la farce est jouée. Cécile n’a pas laissé beaucoup de
trace dans les sources et j’ai dû aller la chercher là où elle ne faisait pas
de bruit, comme un détective obstiné furetant dans les recoins sombres.
Mettez-vous ça dans le cigare : même apparemment invisibles, nos ancêtres
ont toujours des choses à nous dire. Il suffit de savoir tendre l’oreille,
d’être attentifs à leurs murmures. Et même si les sources ne semblent pas causeuses,
elles détiennent tout le roman familial et le souvenir de leurs pas sur les chemins
de la vie.
Je ne veux pas vous faire tartir avec de la philosophie à
l’eau de vaisselle, mais je peux vous dire que ça remue un brin de
dénicher un zig qu’on a cherché longtemps. Du coup, ça m’a fait plaisir de la
rencontrer, la Cécile. De parler d’elle pour pas qu’on oublie comme ça une vie
entière, même si elle est donnée sans bruit. Une vie passée sous silence, comme
tant d’autres. Mais qui a existé. J’espère que vous aussi vous avez apprécié ce
petit bout de chemin à ses côtés.
Je n'ai qu'un seul regret : ne pas avoir de photo de sa bobinette. Il ne me reste plus qu'à l'imaginer.
Globalement, pour ce que j’en sais, sa vie n’a pas été très
folichonne : la misère, les enfants perdus, les logements insalubres… Quatre-vingts
ans de labeur, de sacrifices, de deuils. Quatre-vingts ans à voir le monde
changer : les automobiles qui remplacent les chevaux, la TSF qui chante dans les cuisines, les cheveux qui raccourcissent et les esprits qui s’allongent. Elle a vu les progrès,
les guerres, les crises. Mais elle est restée la même, droite, digne, avec la
résilience chevillée au corps.
Sa vie, c'est un poème silencieux, une symphonie de courage
et de douleur. Une existence à fond de cale. Elle s’est éteinte doucement,
comme une bougie qui a brûlé jusqu'à la dernière miette de cire, sans déranger personne. Maintenant les
soucis sont finis pour elle. Qu’elle repose en paix.
J’espère que la misère n’a pas rendue Cécile pleurnicharde
et qu’elle est restée forte même quand elle avait le ventre vide. Que la Grande
Faucheuse penchée sur son épaule ne l’a pas empêchée de vivre debout. Que si
elle a courbé l’échine, elle n’a jamais baissé les yeux. C’était une
madame-tout-le-monde qu’a jamais fait la Une, mais qu’a tenu debout tout un
monde. J’espère qu’elle a pas flanché. Qu’elle a continué. Parce que la vie,
c’est pas un roman, c’est un escalier mal foutu, et qu’elle a monté toutes les marches
avec un seau dans chaque main sans trébucher.
Aujourd’hui, y’a personne qui parle de Cécile. Une femme
oubliée, effacée par le temps, les papiers jaunis et les silences des familles. Mais moi, je dis
qu’elle valait tous les discours de ministre et tous les bronzes
qu’on dresse aux types qui ont rien torché de leur vie. Sa statue, elle est dans le cœur de ceux qui savent. C’était une femme
simple, de celles qu’on ne célèbre pas dans les livres d’histoire, mais qui
auraient mérité un boulevard à leur nom.
Parce que Cécile, elle était pas héroïne. Elle était le sol
sur lequel les autres marchaient debout. Des femmes comme elle, y’en avait
plein. Trop pour qu’on les remarque. Pas assez pour qu’on les remercie.
Et que des Cécile, il y a dans tous nos arbres
généalogiques.
Je ne sais pas si Cécile a été voir la toute nouvelle Tour
Eiffel, si elle avait suffisamment d’esprit d’avant-garde pour aller admirer
les pointillistes et les Fauves au Salon des Indépendants, si elle a fait
partie des 16 millions de personnes qui ont visité l’Exposition internationales
des arts décoratifs et industriels modernes de 1925… vu que j’y étais pas. Pas
la peine de vous raconter des cracks, j’en suis pas affranchie. Mais je crois
pouvoir dire sans me tromper que la grande crue de la Seine en 1910, ça, elle
l’a vu de près.
Ça commence le 20 janvier, quand la pluie s’invite sans prévenir en amont de Paris : le
déluge, la fonte des neiges
et les affluents qui se lâchent (Yonne, Loing, Grand Morin) font déborder la Seine.
La flotte débarque sans prévenir, comme une belle-mère en colère. À Ivry, première ligne du désastre, le lit de la Seine se transforme en boulevard
aquatique. L’eau grimpe d’environ 1 m
en 24 h, submergeant
les quais, rues basses et portions de la gare. L’inondation surprend les
habitants par sa vitesse. Le matin, t’avais les pieds au sec. À
midi, t’avais les mollets dans la gadoue. À seize heures, tu pouvais faire du
pédalo dans le salon et ta cave est devenue un aquarium géant pour poissons
rouges. Le soir c’est plus une maison : c’est une baignoire de
souvenirs.
Imaginez la scène… une sacrée mise en Seine !
Les habitants ont dû faire un choix difficile : ignorer
la flotte qui montait et rester chez soi avec l'eau jusqu'au menton, ou foutre le camp avec trois casseroles et le chat sous le bras. Du 21 au
25 janvier c'est l’exode de milliers d’inondés devenus sans abri,
s’exilant vers le centre de la commune ou plus loin encore, pour ceux qui en
avait la possibilité (à Paris, avant que la capitale ne soit touchée à son
tour, ou bien dans leur province natale). Ils se réfugient chez des proches ou
dans des refuges ouverts pour eux. Une vraie débâcle !
Dans les quartiers inondés des écoles ferment et
dans d’autres coins de la ville elles sont transformées en asiles pour les
sinistrés. Le 27 janvier l’hospice d’Ivry est évacué, ses cuisines,
machineries et calorifères rendus hors d’usage par l’inondation. Le port d’Ivry
et le boulevard de la Gare sont totalement engloutis. C’est pas une crue,
c’est une vengeance. La flotte s’est dit : « ils ont bétonné mes rives, je
vais leur détapisser le grenier ». Et elle a tenu parole, la bougresse.
L’eau, c’est comme la connerie : ça s’infiltre partout. Et c’est pas de l’eau bénite. C’est de la boue
perfide, du limon vicieux, et des souvenirs qui flottent comme des cadavres de
vieux journaux. Les rues sont envahies par une eau glacée et de plus en plus
polluée car les égouts y refluaient. Niveau hygiène, on repassera. La typhoïde et la scarlatine en profitent pour ramener leurs fraises.
Cette crue, c’était pas de la gnognotte ! Les usines et ateliers ferment les uns après les autres. Les gars se retrouvent au chômage technique pour cause de piscine municipale improvisée. L’usine de vinaigre Pagès Camus elle, ne fait pas dans la dentelle : elle explose carrément sous l’effet de la montée
des eaux, déclenchant un incendie qui la détruit complètement. Un vrai
spectacle pyrotechnique aquatique ! Les rues sont coupées, des maisons fragilisées
s'effondrent comme des châteaux de cartes. Les infrastructures tombent en cascade : électricité coupée, transports en rade, plus une goutte potable au robinet. Un comble alors que l'eau est partout ! Un
vrai bordel organisé par Dame Nature.
Les pompiers sont mobilisés, pompant les caves,
renforçant les digues soumises à la pression de l'eau, évacuant les personnes. Les
militaires, casernés au fort d’Ivry, viennent en renfort. Le 25 janvier plusieurs
personnalités officielles inspectent les lieux, histoire de montrer qu’ils compatissent : le Président Fallières, le
Premier ministre Briand et le préfet Lépine. La Croix‑Rouge procèdent à des
distributions de nourriture, de charbon et de chaleur humaine dans ce foutoir.
Le maire d’Ivry gère la crise comme un chef, coordonnant les secours Pour ça il sera érigé en véritable héros après
la crue pour son action au plus fort de la crise et finira médaillé d’or par le Ministère de l’intérieur au
mois d’août 1910. Un vrai chevalier de l'eau !
Petit à petit l’eau gagne la capitale. Le point culminant
est atteint le 28 janvier, avec un record de 8,62 m
au Pont d’Austerlitz à Paris. Le Zouave du pont de l'Alma, sur lequel les
Parisiens ont l’habitude de mesurer la hauteur des crues de la Seine, a de
l’eau jusqu’aux épaules, le pauvre bougre.
Bien qu'elle n'ait pas été très meurtrière, cette crue
centennale a causé d'importants dommages à l'économie régionale. Plus de 30 000 maisons ont été inondées
à Paris et en banlieue, avec des dégâts estimés à plusieurs centaines de
millions de francs-or. Une facture salée pour une inondation qui n'a pas fait
de quartier.
Et Cécile, dans tout ça ? Elle habite alors la rue Raspail, l’une des rues les plus touchées. Sa baraque a dû se prendre pour une
péniche elle aussi. Les eaux ont recouvert la chaussée et les trottoirs,
atteignant les façades des bâtiments, rendant la rue impraticable aux piétons
et véhicules. Si certaines rues, moins atteintes, se sont contentées de passerelles
de planches pour faire circuler les piétons, rue Raspail on a dû apprendre à
manœuvrer les rames des youyous, barges et autres canots pour aller faire ses
courses. Une vraie Venise version banlieue ! Les rues basses le long de la
Seine, comme la rue de Cécile, étaient particulièrement exposées : leurs
habitants ont connu des inondations quotidiennes, avec des boues profondes et des
interruptions des services. Un enfer crotté et sans confort.
Cécile et sa famille a-t-elle été évacuée ? Si elle l’a
été, elle est revenue s’installer après car elle a demeuré à cette adresse
pendant 3 ans encore. Une preuve que même la flotte ne l'a pas fait plier !
La décrue, elle, prend son temps. Fin janvier, ça redescend doucement, mais jusqu’en mars certaines rues se prennent encore pour des pataugeoires. Les
refuges, notamment ceux des écoles, ferment progressivement. Mais beaucoup
de maisons sont en péril, les murs imbibés, et leurs habitants ne peuvent les réintégrer. Des
baraquements sont construits pour ceux qui sont à la cloche, comme le refuge
des Dames françaises, association caritative qui fournit lits, couvertures et
plats chauds aux sinistrés. Ensuite c’est des semaines à gratter la fange,
jeter des meubles, des souvenirs et des morceaux de vie qui partent à la benne.
La sale besogne, celle dont on ne parle pas toujours mais qui traumatise tout
autant que la montée des eaux.
À Ivry, 1 327 maisons furent inondées, 1 127 maisons évacuées
de 8 à 25 jours, 12 000 personnes hospitalisés de 1 à 45 jours, 10 000
ravitaillées grâce aux voitures et bateaux du génie, du 23 au 30 janvier. Des
chiffres qui donnent le tournis, et qui montrent l'ampleur du désastre. La
nature, quand elle s'y met, elle ne fait pas de quartier !
Ah… là, on entre dans le dur. Parce que chez les fils de Cécile, la Grande Guerre, elle n’a pas juste laissé des cicatrices — elle a carrément fauché la moitié de la fratrie. Ce pauvres bougres ont été déclarés « disparus ». Partis au front, pour des idées, des
drapeaux, et même pas revenus dans des caisses. Imaginez la douleur, l'écho des clairons
funèbres qui résonnaient dans son âme, à la Cécile.
Le premier à tomber au champ d'honneur est Alexandre, le dernier de la fratrie, à peine sorti de l’enfance. Vingt piges à tout casser, 10
mois d’armée dans les pattes, et hop, disparu à Neuville St Vaast (Pas de
Calais) en septembre 1915.
Le pauvre gamin. Sa classe d’âge avait été appelée avec un an d’avance, le
besoin de chair à canon se faisait déjà
cruellement sentir. Alexandre faisait alors partie du 407e RI, un régiment tout neuf, formé au printemps, qu’on envoie direct dans la lessiveuse : la troisième bataille d’Artois. Objectif ? Prendre la crête de Vimy. Autant dire un pari suicidaire.
Le village de Neuville Saint Vaast et ses environs c'était un
vrai bourbier, un labyrinthe de tranchées, boyaux et sapes, soumis à un
bombardement intensif. Un terrain saturé de boue et de ruines. Un des
nombreux enfers sur terre comme la Première Guerre Mondiale a si bien su en
produire à la chaîne. Au petit matin, un premier bataillon fonce sur la
première ligne allemande, l’arme au poing et le courage en bandoulière, mais sans soutien d’artillerie préalable. Un suicide,
quoi ! D’autres troufions suivront. Des moutons à l'abattoir. Ils
tiennent ferme quatre jours face aux contre-attaques successives de
soldats d’élite allemands. Les combattants endurent des conditions
insoutenables : absence de munitions, pluie et boue, tranchées saturées d’eau,
communication rompue. Un cauchemar éveillé. Malgré l’absence de préparation
d’artillerie, le 407e a réalisé un assaut audacieux, assumant des pertes
sévères tout en s’emparant de positions clés. Alexandre y laissa sa peau, avalé par la terre d’Artois. Un
héros anonyme de cette boucherie.
Un jugement de 1920 déclare, avec une froideur
administrative qui vous glace le sang : « attendu que le soldat
Alexandre Astié disparu le 28 septembre 1915, que l'enquête faite au retour des
prisonniers n'a révélé aucun fait de nature à présumer l'existence du susnommé,
que depuis sa disparition qui a pour cause un fait de guerre il s'est écoulé
plus de 2 ans, par ces motifs Alexandre Astié est déclaré Mort pour la France. »
Chienne de guerre, qui prend les jeunes et les réduit au silence en moins de
temps qu’il ne faut pour le dire.
Son nom, aujourd’hui, est gravé sur l'Anneau de la mémoire de Notre-Dame de
Lorette, inauguré en 2014, parmi 58 000 autres, tombés dans le
Pas de Calais. Tous unis dans le silence, sans grade, sans frontière. Un hommage à tous
ceux qui ont laissé leur peau dans cette terre de souffrance.
Puis vient Élie. Il avait été ajourné en 1907, et exempté en
1908, sans doute pour défaut de taille : il fallait faire au minimum plus
de 1,54 m et lui mesurait… 1,54 m ! Un vrai ras des pâquerettes, mais ça
ne l'a pas sauvé bien longtemps. Moins de 5 mois après le début de la guerre, ça n’a plus
d’importance : il est rappelé à l’activité (ou plutôt appelé), en décembre
1914. Les besoins en chair à canon, ça ne regarde pas à la taille !
Il intègre le 26 régiment d’infanterie et disparait quelques
mois plus tard à l’Ouest de Maurepas, le 30 juillet 1916. Il avait 30 ans. En pleine bataille de la Somme, autant dire l’un des coins les plus infernaux du front, le 20e corps d’armée, auquel appartenait le 26e
RI, avait reçut l’ordre de reprendre les tranchées allemandes du secteur de Maurepas. Le
village et les collines avoisinantes étaient des points d’appui cruciaux,
ouvrant la route vers le village voisin de Combles. À l’aube du 30 juillet, les vagues d’assaut s’élancent, baïonnette au clair. En face, les Boches sont retranchés dans des fortifications bétonnées, bardées de fils de fer et de mitrailleuses. Le résultat, on le connaît : des centaines de types fauchés en quelques minutes, des bataillons (le 2e et 3e,) rayés des registres, signalés comme « totalement décimés » par
l'historique du régiment. Le 26e dut faire retraite en arrière pour
réorganisation et reconstitution de son effectif. Élie fait partie du lot de ceux qui sont pas revenus, sans
doute réduit en charpie par les balles et les obus.
Un jugement du tribunal civil daté de 1920, valant acte de
décès, l'a déclaré Mort pour la France. Il a été transcrit dans les registres
d'état civil en 1921.
J’espère que Cécile n’a pas attendu 1921 pour apprendre le
décès de son fils, sinon bonjour l’angoisse ! Attendre des années pour
savoir que son gamin est mort pour la patrie, ça, c'est une torture qui ne dit
pas son nom.
Enfin c’est au tour de Benoît, l’avant-dernier enfant de
Cécile. Comme il n’avait pas été très sage dans sa jeunesse (pour les détails
croustillants, retournez voir la lettre V de ce ChallengeAZ), il avait été envoyé
direct en 1913 dans un Bataillon d’Afrique, sanction courante pour toutes les
racailles de l'époque. Stationné en Tunisie, il embarque en décembre 1914 pour
se battre contre l’Allemagne. Il tombe à Cantigny (Somme) en avril 1918. L’objectif
était de prendre les hauteurs au nord de Cantigny et établir une tête de pont
solide pour enrayer la poussée allemande près de Montdidier.
Le 5 avril à 15 h, ça démarre. Les gars avancent en vagues successives, bien ordonnées, dans
le silence de l’artillerie ennemie. La tension devait être palpable, à couper
au couteau. Et soudain, la foudre : alors que les hommes avancent, un barrage nourri de mitrailleuses
allemandes, positionnées sur des meules, les silos et dans le village, inflige
des pertes sévères, forçant les assaillants à se terrer. Un déluge de feu s’abat
sur les soldats, tandis que des avions mitrailleurs allemands les survolent.
Vers 4 h du matin,
ordre est donné : le bataillon se replie vers le bois Saint‑Éloi, ayant arrêté
l’élan ennemi sans parvenir à une percée décisive. Bien que l’avancée n’ait pas
été prolongée, le bataillon a brisé la poussée allemande. Benoît, lui, reste sur le terrain,
à seulement 25 ans. Un gentil marlou fauché en pleine jeunesse.
Il est déclaré Mort pour la France et enterré à la nécropole
nationale de Montdidier (sépulture individuelle n°4808). C’était une gentille canaille et c’est triste qu’il soit mort car, sans le connaître, je m’étais attachée à
lui (ou à l’image que je me suis faite de lui).
Trois fils partis en uniforme et revenus en silence. Juste
des lettres officielles et des médailles pourries, que Cécile a peut-être
rangées dans une boîte à sucre avec des mèches de cheveux et des petits
chaussons des quatre petiots qu’elle avait déjà enterrés. Elle n’a pas dû souvent sourire après ça. Ces trois fistons
morts au combat, ça tirerait des larmes à un seau de charbon. Alors imaginez un
peu Cécile. En pensant à elle, j’en ai gros. Le destin est parfois une vraie
saloperie.
Les 6 fils de Cécile encore vivants en 1914 ont tous été
appelés (ou rappelés) lors de la Première Guerre Mondiale. Pas un pour rester planqué sous la couette ! Je vais pas vous
faire un cour d'histoire, vous avez entravé ça à l’école, non ? Je rappelle
juste que, lorsque la grande foire à la mitraille a commencé, la mobilisation générale est
proclamée. Tous les hommes en âge de se battre (de 20 à 48 piges) devaient pointer dans leurs dépôts, fissa, y compris ceux qui avaient déjà fait leur temps. Les gars sont envoyés au casse-pipe pour des raisons qu’ils
ne comprennent pas toujours, pour des drapeaux, des frontières ou des idées
qu'on leur a matraquées à coups de discours enflammés.
Louis Prosper, d’abord dispensé pour soutien de famille (une
belle excuse, quand même, mais légale !), avait été incorporé en 1898 (voir les
lettres U et V de ce ChallengeAZ). En tant qu’ancien dispensé, il a effectué un
service actif en caserne réduit à un an. Pour les bases, quoi : savoir marcher au pas et astiquer un fusil sans se tirer dans le pied. Un petit tour et puis s'en va, et zou, il est versé dans la dispo. En clair, pendant 2 ans il a vécu chez lui mais restait
mobilisable à tout moment. Une épée de Damoclès au-dessus de la tête, histoire
de ne pas trop se ramollir le poireau. En 1901, il est passé dans la réserve d’active.
Du coup, au lieu des 6 ans réglementaire de réserve, il en a fait 10. En
1911 il finit dans la territoriale, puis dans sa réserve. Comme tout bon
troufion il a fait ses périodes d’exercice (active en 1905 et 1907,
territoriale en 1912).
Alors qu’il pensait avoir raccroché le fusil pour de bon, attendant tranquillement sa
libération du service, voilà que le monde, sans dessus dessous, se lance dans
une grande boucherie internationale. Paf, c'est la Première Guerre
Mondiale qui débarque, sans crier gare !
Aussitôt ce papier rose, celui qu’on appelait « la
feuille de route », lui a dit : « Direction la caserne, troufion ! ». Il est rappelé à l’activité et versé dans
différents régiments de territoriale (infanterie puis d’artillerie lourde). Il fait
campagne contre les Boches, directement aux armées jusqu’en 1919 (sauf de
l’automne 1915 à 1916 où il était à l’intérieur). Il décroche enfin ses congés illimités
de démobilisation le 24 janvier 1919. Il retourne à Ivry. Il
est libéré définitivement du service militaire le 10 novembre 1926. Cette fois, il peut enfin ranger son uniforme pour de bon.
François Jean Antoine est ajourné par le conseil de révision
en 1905 puis rebelote l’année suivante : pas assez gaillard pour enfiler le sac à dos et grimper dans la gadoue. Il est classé dans les services
auxiliaires en 1907 pour faiblesse générale. Les services auxiliaires, c’était les petites mains de l’armée — les scribouillards, les manutentionnaires, trop faiblard pour la tranchée, mais assez solide pour filer un coup de main derrière les lignes.
En 1908 il est passé dans la réserve d’active. En cas de
guerre il devait normalement rester planqué à l’arrière, à graisser les rails ou taper des rapports.
Mais voilà, 1914 débarque, et c’est la pagaille complète. On manque d’hommes valides, alors hop, on revoit les faiblards : un petit coup de tampon, et les voilà soudain bons pour le service armé. C’est ce qui est arrivé à François. Le destin peut être vache parfois. Le gars est
requalifié apte à se faire plomber par la commission de réforme de la Seine dès
décembre 1914. Et hop, on l'envoie d'abord dans l'infanterie, puis dans le
génie en 1917, où il décroche le grade caporal. Il fait campagne contre l’Allemagne
jusqu’en 1919 : il alterne les phases combattantes « aux
armées » et à l’intérieur (notamment après ses blessures). D’abord dans le Nord Est de la France puis, partir de
1916, c'est le front d'Orient, entre Grèce et Serbie, front bien gratiné question bastons et malaria.
En premières lignes pendant 4 ans, ça a bien bardé pour son matricule : au final, il a été amoché
deux fois : dans le Pas de Calais en 1915, il se chope un éclat d’obus dans
le genou gauche qui l’a envoyé 3 mois d’hosto, et à Verdun en 1916 il
est blessé par balle au pied gauche (4 mois de plus sur la touche). Un vrai balai incessant
entre le front et l'hosto. Démobilisé fin mars 1919 seulement, il revient chez lui à Paris. Et
oui, si la guerre est officiellement terminée en novembre 1918, ça prend du
temps de rapatrier tous les soldats. Je pense qu’il devait espérer la quille
comme le rêve mouillé d’une pin-up sur un calendrier à clou.
Mais il en n'a pas fini avec l'armée : toujours dans la territoriale, il est classé affecté spécial
de la 5ème section de chemin de fer de campagne subdivision
complémentaire de la Compagnie du Nord, entre décembre 1920 et août 1921. En
tant que cheminot, il est maintenu dans un emploi civil jugé vital pour
l’effort de guerre mais reste sous l’autorité militaire (techniquement dans une
unité de génie). En clair, une sorte de soldat déguisé en employé de la SNCF.
Il gardera de ses campagnes quelques séquelles, légères
semble-t-il ; qu’il tenta quand même de faire valoir : paludisme
(« reliquat peu appréciable ») et plaie au pied (« reliquat
inappréciable »). Il n’obtint pas de pension mais fut renvoyé dans les
services auxiliaires en 1929.
Il est libéré définitivement du service militaire en 1932.
Pour ses bobos et son courage, il décroche un certificat de bonne conduite et une citation
à l’ordre du Régiment : « bon soldat ayant toujours eu une belle
conduite au feu ; blessé deux fois dans l’accomplissement de son
devoir ». En 1940 (mieux vaut tard que jamais) on lui file deux breloques :
médaille d’Orient : créée en 1926, attribuée aux
soldats ayant combattu sur le front d’Orient (Salonique, Serbie, Grèce,
Bulgarie…).
médaille Serbe : médaille étrangère décernée par le
Royaume de Serbie aux soldats alliés ayant combattu
pour ou avec les forces serbes ; souvent donnée aux copains français venus se battre à leurs côtés en Macédoine ou en
Serbie.
Augustin Daniel, 4ème larron de la descendance de Cécile (mon
arrière-grand-père) est classé dans la 2ème partie de la liste par
le conseil de révision, pour hypermétropie bilatérale : autrement dit, le bougre est dispensé du service actif, au moins pour un temps, parce qu'il voit flou
de près. C’est toujours chiant, ça, quand on veut entretenir son fusil et
distinguer l'ennemi d'une vache en plein brouillard. Mais finalement faut croire que l’armée, elle, avait plus besoin de bras que d’yeux. Du coup fin 1909 il est dirigé vers le 10ème bataillon de
chasseurs à pied. Il faut croire qu’ils n’avaient pas de fusils, eux, ou qu'ils
visaient de très loin ! Deux ans plus tard le bonhomme est est envoyé dans la
disponibilité, avec un certificat de bonne conduite. Après la mobilisation
générale, il rejoint le 22ème COA (Commis et Ouvriers de l'Administration) : unité
non combattante assurant le soutien logistique et administratif de l’armée. Il y avait là des commis (chargés de l’administration, de la comptabilité, des écritures) et
des ouvriers (artisans, manœuvres, magasiniers, cuisiniers, conducteurs, etc…
chargés des travaux et entretien des infrastructures). Moins de gloire
peut-être, mais pas moins essentiel pour faire tourner la boutique.
À partir de septembre 1915 il change d’air et passe dans différents groupes
d’aviation. Il est envoyé en Orient. À l’époque, l’aviation, c’est encore du rafistolage de bois et de toile, mais déjà, ça devient l’arme du futur. Observation, reconnaissance, réglage d’artillerie… Augustin, lui, n’est pas dans le cockpit, mais dans les coulisses avec les ouvriers spécialisés (mécaniciens, radiotélégraphistes, chauffeurs, manutentionnaires,
personnel administratif et logistique). Bref, tout ce qui permet aux oiseaux d’acier de s’envoler. La légende familiale dit qu’il y a
rejoint Bessonneau, grand employeur de la ville d’Angers, qui y déploya ses
hangars aéronautiques. Il est nommé caporal en mai 1917. Un grade qui sent bon
le galon et le respect des bidasses !
Fin mars 1919, on lui file enfin sa quille. Le billet retour, la fin de la guerre, le soupir de soulagement.
Mais il ne revient pas les poches vides : quelques souvenirs, un mythe familial
(ah ! les Dardanelles) et le palu. La commission de réforme d'Angers lui accorde
une pension temporaire d'invalidité de 10% en février 1920 pour séquelles
légères de paludisme aigu, foie gros débordant les fausses côtes. En 1922, rebelote : on monte à 15 %, et ça continue comme ça jusqu’en 1925, pour séquelle de paludisme (accès se produisant tous les
mois environ). Il toucha une pension de 365 francs. Pas le Pérou, mais c'était
toujours ça de pris pour les misères de la guerre.
J’vous fait pas un dessin, la Première Guerre Mondiale
c’était pas une promenade de santé. Aussi, tous les fils de Cécile ne s’en
sortiront pas. C’est ce qu’on verra demain à la lettre X. Accrochez-vous aux
rideaux, ça va couler de vos mirettes comme un robinet qui fuit !
Cécile avait trois fils un peu fripouilles. Le vaurien,
c’est pas toujours un méchant. Parfois c’est juste un gars qu’a raté le virage
au bon moment, un qui a confondu raccourci et impasse.
Louis, l’aîné d’abord : le 15 septembre 1894, à 17 piges,
il se prend une condamnation par le tribunal d’Angers à 8 jours de prison
(Zut ! le motif n’est pas précisé). Mais il a bénéficié d’un sursis à
l’exécution de sa peine, suivant la loi du 26 mars 1891, la fameuse loi
Béranger, ancêtre du sursis probatoire moderne. Une mesure de clémence pour
les petits malins, les types pas trop méchants, les premiers de la classe des voleurs de pains. À la fin du XIXème, la petite délinquance augmente
bougrement et les prisons débordent. C'est bien simple, il y avait tellement de monde derrière les barreaux qu’on aurait pu y ouvrir un bureau de poste aux heures de pointe ! Alors, pour éviter de remplir encore plus les cabanons avec des petits délinquants primaires, sans
casier judiciaire, condamnés à une peine légère (en général inférieure à 1 an),
les juges pouvaient leur faire obtenir un sursis et ils ne passaient pas par la case prison, à condition qu’ils ne représentent aucun danger pour la société, bien sûr. Si, après un
certain délai (5 ans à l’origine de la loi), le condamné avait filé droit, la
peine était considérée comme non avenue (elle ne s’exécutait jamais).
Mais en cas de récidive, là, pas de pitié : tu payais double, l’ancienne peine et la nouvelle.
Hélas pour Louis : bandit un jour, bandit toujours. Et
paf, il remet ça deux ans plus tard ! Le 29 juin 1896 il est condamné à 8
jours de ballon pour rébellion, outrages et violences à agent. Un comble pour
un fils de gendarme ! Ça a dû chanter à la maison, je vous dis pas
la tronche du paternel.
Donc logiquement Louis dû faire 16 jours puisqu’il a
récidivé pendant son sursis. Mais sur sa fiche militaire (c’est elle mon indic
dans cette affaire), ces deux condamnations sont rayées. On fait ça quand le
soldat a bénéficié d’une réhabilitation : les jugements sont effacés de la
fiche militaire mais aussi de la partie publique de son casier judiciaire. Le
condamné à une peine légère peut l’obtenir s’il s'est tenu à carreau ou a fait preuve d'héroïsme sous les drapeaux — un acte de bravoure, une médaille, ou juste un comportement exemplaire.
C’est ce qu’on appelait la
« rédemption par le service », particulièrement valorisée
pendant les guerres du XXème (notamment 14/18).
Si Louis avait d’abord été dispensé en tant qu’aîné de 7
enfants, il est finalement incorporé au 85ème RI en 1898. Il donc fait son
temps. Mais pendant son service il reçoit un certificat de bonne conduite. C’est
peut-être pour ça que ses condamnations ont été effacées. Une sorte de
blanchiment par l'armée, histoire de faire de lui un citoyen modèle, du moins
sur le papier.
Le vaurien suivant est François, 2ème fils de
Cécile. Ce gaillard-là a été condamné par jugement contradictoire de la 11ème
chambre du tribunal correctionnel de la Seine à une amande de 23 francs pour
port d’arme prohibé en mai 1923 (voir ici pour les détails de l'affaire).
Vu ses brillants état de service (ce que vous découvrirez
demain à la lettre W de ce ChallengeAZ), son casier a lui aussi été effacé. Ou
peut-être est-ce grâce à l’article 2 de la loi du 3 janvier 1925 qui prévoit
que toute peine pécuniaire légère infligée avant la promulgation de la loi est
annulée rétroactivement (un compère de peine, jugé en même temps que lui, a
bénéficié de cette loi). Concrètement, la personne condamnée pour port d’arme
prohibé à une amende pas trop lourde voit sa peine effacée par l’amnistie. L’amende est
annulée, mais bon, fallait pas espérer récupérer la thune si tu l’avais déjà payée — l’État ne rend pas le pognon, faut pas rêver. L’ardoise disparaît du casier judiciaire, c'est déjà pas mal. Un coup de balai
législatif, pour faire table rase des petites bêtises.
Le 3ème vaurien est Benoît, l’avant-dernier marmouset
de Cécile. Lui, c’est le gredin de la famille. Un gentil gredin : il n’a
pas tué, mais a été envoyé à l’ombre plusieurs fois. Il a commencé petit. À
l’âge de 10 ans, il a fait une fugue avec son petit frère de 3 ans son cadet.
Ils sont partis de chez leurs parents un soir de juillet vers 6 heures environ
et le lendemain ils n’étaient toujours pas rentrés. Inquiet, le père a déclaré
leur disparition au commissaire de police de permanence et un entrefilet est
paru dans la presse. On ne sait pas quand ils sont rentrés à la maison. Premier
signe de rébellion.
À 18 ans, il a de mauvaises fréquentations : une bande
s’est constituée à Ivry, commettant déprédations et larcins dans les chantiers
de glaise, les petits jardins potagers garnis de fleurs et de légumes,
les jolis pavillons de Vitry et des environs de la gare et de l'hospice. Avec
ses potes les apaches, 8 garnements âgés de 17 à 20 ans, venus
d’un peu partout, ils s’étaient réunis un beau jour et avaient décidé de se
construire un repaire, non loin du fort d'Ivry,
dans le terrain vague où ils zonaient. Pour ça, ils avaient dévalisé les entrepôts de bois
— emportant madriers et planches. En quelques jours, la cabane avait surgi de
terre. Les crapules semaient le boxon sur les fortifs. Devant l’afflux de
plainte, une brigade mobile de condés avait été désignée par le commissaire
pour surveiller les modestes propriétés de la banlieue parisienne. Les
canailles se sont fait pécho en novembre 1910. Leur affaire est connue sous le
nom de « la caverne des 8 voleurs » et a fait les beaux jours de la
presse (voir la lettre J de ce ChallengeAZ). 5 de ces brigands, les aînés, ont été envoyés au dépôt directement
après leur arrestation, tandis que les plus jeunes ont été renvoyés chez maman-papa pour y attendre leur convocation de la Correctionnelle. Selon l’un
des canards, Benoît a échappé au dépôt, sa culpabilité en la circonstance
n'ayant pas été démontrée, et a été remis en liberté par M. Carrié, roussin en
chef d'Ivry, ainsi que trois autres des individus arrêtés. Plusieurs de ces
voyous ont été condamnés pour vol et vagabondage à une peine de 3 mois.
Vaurien c’est pas un métier, c’est une vocation. Une
vocation du côté obscur de la force, celle qui te pousse à flirter avec la
ligne jaune, à titiller les limites du permis et du défendu. Le Benoît, il l’a
la vocation. L’affaire des 8 voleurs n’a pas servi de leçon à cette tête de
pioche : 6 mois plus tard, il est à nouveau en délicatesse avec la
justice. Les cognes le reprennent la main dans le sac. La chance, c’est comme
les clopes : ça s’use vite. Cette fois, il est condamné par le tribunal de la
Seine à 2 mois de cabane pour vol. Direction l'hôtel sans étoiles, le club de
vacances forcé.
Vu le profil et son passif bien chargé, lors de l’appel sous les drapeaux
l’année suivante, Benoît est envoyé direct dans un Bat’ d’Af’. La
spécificité de ces bataillons d’Afrique c'est que ses recrues étaient des gars avec un casier judiciaire aussi épais qu’un dictionnaire.
Les Bat' d’Af', c’était pas la colonie de vacances, hein, c’était l’armée des fortes têtes. D’ailleurs, au moins deux de ses acolytes
de la caverne des 8 voleurs y seront aussi versés ! Mais les ennuis ne
sont pas finis pour Benoît. Il arrive encore à se faire remarquer… mais pas dans le bon sens. Il empile les sanctions comme d’autres les médailles — cette fois, c’est le conseil de guerre de Tunis qui s’en charge. :
en août 1914, pour abandon de poste alors qu’il
était de garde : 1 mois de prison.
en février 1916, pour coups et blessures : retour
au gnouf pour 1 mois.
Benoît est le seul des trois frères qui ne verra pas son
casier effacé, un casier judiciaire qui tenait plus debout que lui. Il laisse
l’image d’un vaurien à la gueule de travers mais au cœur pas toujours pourri,
séjournant en taule comme dans une maison d’hôtes pour habitués. Un môme qu’a
grandi trop vite. Un frère sans boussole. C’était pas un méchant, juste un type
qui s’était trompé de trottoir toute sa vie. Et comme y’avait pas de panneau,
il avait continué à marcher. Du moins, c’est comme ça que je l’imagine.
Louis Prosper est le fils aîné de Cécile (enfin, le
deuxième, mais le premier n’a vécu que 5 ans, donc le deuxième est devenu le premier,
vous suivez ?). Il est né en 1877 à Beaufort en Vallée (Maine
et Loire) où son paternel était en garnison (voir la lettre G de ce ChallengeAZ si vous vous rappelez pas). Il fait partie des
rares enfants qui a été élevé par ses parents et non par un autre membre de la
famille (voir la lettre P. Faut suivre, hein, sinon on s'en sort pas.). Il avait les cheveux et sourcils
bruns, les yeux gris (perso je trouve ça un peu bizarre cette couleur, mais bon), le visage ovale, le front découvert, le nez et la bouche moyens
et mesurait 1,68 m sous la toise. Niveau cervelle, il savait lire et compter, c’était déjà pas si mal pour l’époque. Pas un lettré, mais pas un perdreau non plus. Et il a attendu ses 37 ans pour se marier, dans des conditions un peu particulières. Je vous raconte ça tout de suite !
À 20 ans, il est scieur de long à Angers. Il demeure
toujours chez ses vieux. Comme tous les jeunes gars de son âge, c’est l’heure de la
griffe : lors de l’appel militaire, il est désigné « bon dispensé,
selon l'article 21 car aîné de 7 enfants ». Ouais, ça c’était un motif
valable pour échapper à ses classes à l’époque. Il est encore mineur, travaille
et est considéré comme soutien de famille.
L’année suivante, la situation de Louis est révisée, comme tous les ans dans ces cas-là :
devenu majeur, la dispense est annulée. Il est appelé et incorpore aussi sec le
85ème RI à compter du 14 novembre 1898. Il doit user son matricule, pas
l’choix. Mais en tant qu’ancien dispensé, il fait un service actif en caserne réduit (une pige seulement). Il sort de là rapidos et il est versé dans la disponibilité. Il peut donc rentrer chez lui, mais reste à la « disponibilité » de l'armée, au cas où... Après ça, il passe dans dans la réserve, en 1901, où normalement il devrait être peinard et ne plus revoir les bidasses.
Un fois son devoir accompli, il se trouve une petite chérie à cajoler.
Elle se nomme Augustine Anastasie Garivet. Ancienne couturière elle est, en
1901, devenue ouvrière. Trois ans de plus que lui, elle a déjà un peu roulé sa bosse. Elle a surtout été
mariée en 1892 avec un certain Pierre Fauveau, un propriétaire angevin de 5 ans son aîné.
Les deux années qui ont suivi ce mariage, elle lui a pondu deux loupiots au gars, Pierre et Augustine
(vous remarquerez au passage la super originalité des prénoms, les parents ne
se sont pas foulés le ciboulot !) nés à Angers et Paris. Mais y a de l’eau dans
le gaz : le type s’est tiré (déjà, lors de la naissance de sa fille il est
dit absent). Il s’est fait représentant de commerce et il a carrément abandonné
la pauvre Augustine et ses deux minots rentrés à Angers.
Pourtant quand le
divorce est prononcé en 1897, c’est à ses torts à elle. C'est le pompon ! Pourquoi ? Parce
que la « défenderesse est défaillante faute d’avoir constitué avoué » et est, je
cite, « demeurant à Angers, faubourg St Michel 96, ci-devant et actuellement
sans domicile ni résidence connus ». Alors là, j’ai beau me faire une
revue de détail, je n’y entrave que pouic ! Demeure au faubourg ou demeure
pas ? Bon, OK dans le recensement de 1896 on ne la trouve pas à cette
adresse (ce sont ses parents qui y habitent). Mais cette phrase est chelou
quand même. Bon, en tout cas, ils divorcent. Lorsque leur fille se marie en
1915 le père est dit « disparu de son domicile depuis 20 ans ainsi qu'il
résulte d'un acte de notoriété dressé par M. le juge de paix du canton Nord Est
d’Angers » (donc, depuis que sa fille est née, en gros). En fait, il n’est
pas disparu pour tout le monde : il est en banlieue parisienne, où il se
remarie en 1916, re-divorce en 1920 et se re-remarie en 1921. Mais avec sa
première famille il a tiré le rideau, fermez le ban y’a plus rien à voir.
En 1901 notre Augustine s'est installée avec Louis à Angers. Le
recensement la note comme épouse, mais là, y’a baleine sous le caillou : ils sont pas mariés. Soit l’agent recenseur avait trop levé le coude, soit le couple a un peu enjolivé la réalité. Ils
vivent seuls : les gosses d'Augustine ne sont pas là. J’ai fini par débusquer la gamine chez ses
grands-parents maternels mais pas de trace du gamin (ils ont alors 8 et 7 ans). Finalement, je le retrouve plus tard, mais c'est dans de tristes circonstances : en 1910 il casse sa pipe alors qu'il était domestique à Saint Sylvain d’Anjou (49). Un destin tragique pour le petit.
En 1911 rebelote : le couple demeure désormais à Ivry
mais sont encore dits mariés – alors que non, toujours pas. Quel micmac
familial.
Alors que Louis pensait avoir rangé définitivement son fafiot
(livret militaire), voilà qu’un péquin de base a décidé d’assassiner un
archiduc à l’autre bout de l’Europe !
Le premier août 1914, c'est le grand branle-bas de combat :
la mobilisation générale. Louis, qui est passé dans la réserve en 1901, puis dans la territoriale en 1911, est
rappelé à l’activité. Il a 37 ans, une paille pour un jeunot, mais un âge
respectable pour un vieux de la vieille. Considéré comme trop âgé pour intégrer
l’armée active, il est versé au 11e Régiment Territorial d'Infanterie, où il arrive dès le 6
août, puis ça sera le 296e Régiment d’Infanterie en 1916, et le 109e Régiment d’Artillerie Lourde en 1918. Les
territoriaux, c'était pas les têtes brûlées de la première ligne pendant la Première
Guerre Mondiale : leur mission principale était la garde des voies de
communication (gares, routes, ponts), la surveillance, et les travaux de
défense (tranchées, fortifications). Moins glamour que de charger la baïonnette
au canon, mais tout aussi essentiel pour que la machine de guerre tourne bien. Et sans doute un peu moins risqué.
Sa
fiche indique qu’il a fait campagne contre l’Allemagne (aux armées dès le 7 août
jusqu’en septembre 1915, à l’intérieur jusqu’en novembre 1916 puis de nouveau
aux armées jusqu’en janvier 1919). Un parcours de combattant de l'arrière, parfois envoyé dans des zones proches du front, sans
le panache des héros de Verdun, mais avec la sueur et la poussière des travaux
forcés. Il a dû en voir des vertes et des pas mûres, même s'il était pas dans l'active.
Et là, 25 jours après le début de la guerre, alors qu’il vient d'être mobilisé, il décide soudain de passer la bague au doigt de la femme avec laquelle
il vit depuis une quinzaine d’années. Il bénéficie d’une permission expresse pour
revenir à Ivry se maquer avec sa meuf. Simple, efficace, à la bonne franquette. Pas de contrat de mariage, juste deux cœurs et une signature.
Pourquoi ce mariage soudain ? Je suis dans ce qu’on
appelle l’expectative. C’est un patelin où il ne fait pas bon s’éterniser, vu
le prix de la taxe de séjour. Un mariage juste après la mobilisation ? Ah ben voilà une question qui trotte dans la caboche des petits malins et des âmes sensibles ! Y en a toujours pour se dire : « Tiens, il a dû se marier pour pas partir au casse-pipe, le bougre ! » Une combine, une entourloupe, un plan foireux pour échapper à la grande boucherie… Alors oui, avant, dans certains cas, les types pouvaient être dispensés s’ils étaient seuls soutiens d’une famille nombreuse, de vieux parents ou d’une veuve. Mais en 1914, avec la mobilisation générale, c’est clair comme de l’eau de roche : tout le monde au front ! Marié, célibataire, veuf, père de dix marmots ou même futur papa — pas de jaloux, tous logés à la même enseigne.
Et de toute façon, ce n’est pas de cas de Louis : il n'en n'a pas des minots à lui.
Faut dire que certains ont quand même essayé de gruger le système : certificats médicaux bidons, faux dossiers, mariages arrangés… des petits malins, y en a toujours eu. Mais c’était marginal et illégal, et souvent, ça finissait mal. On rigole pas avec la patrie en danger, même si l'envie
est grande de se tirer de ce merdier ! Dans la mémoire collective, des récits de
mariage au moment de la mobilisation ont parfois été enjolivés ou transformés en
stratégies d’évitement du front. Des légendes familiales qui sentent bon le
mensonge pieux. Mais contrairement à certaines idées reçues ou à des légendes
familiales, se marier n'était pas une solution pour éviter le service
militaire. C'était même parfois le contraire : un dernier baiser avant d'aller
au casse-pipe, histoire de laisser un souvenir à la future veuve.
Ce n’est donc pas pour se défiler que Louis officialise sa
situation. P’têt ben que c’était tout l'inverse : pour la mettre à l’abri, au cas où il
reviendrait pas du champ d’horreur, vous voyez ? Un geste du cœur. Officialiser la situation, lui donner un statut légal, pour la protéger. Un dernier acte d’amour avant de monter dans le train pour l’inconnu. Vaux mieux être veuve de guerre que fille perdue. Je
jette ma langue aux chiens, mais j’en sais pas plus.
Vu les âges respectables des « jeunes mariés »
(lui 37, elle 40), ils n’ont pas eu de descendance. Mais Louis est resté proche
de sa belle-fille, qui est demeuré dans le même immeuble même après son mariage et
dont il a déclaré la naissance du premier-né.
C’est con, j’aurais bien aimé trouver le testament de Cécile
(voir la lettre D de ce ChallengeAZ) pour voir comment elle a distribué ses
dernières (maigres) possessions. Mais elle a cassé sa pipe sans même me dire où
elle l’avait rangé. Résultat : ni tabac, ni testament. Juste l’odeur du
silence. En même temps, question patrimoine on repassera : elle avait si
peu de choses, que le bureau de l’enregistrement lui a collé la mention
« Pas de fiche » ! Elle devait être si fauchée que si elle avait
eu des puces elles l’auraient probablement quittée pour aller s’installer sur
un type solvable.
Dire qu’elle était née dans un château (un peu par hasard,
il est vrai, mais quand même). À la fin de sa vie elle avait tellement rien que
le vent, chez elle, entrait sans frapper.
Du coup, j’ai rien à dire aujourd’hui. Nan, j’déconne. Je
vais vous causer de l’enregistrement.
L’enregistrement ? Votre cervelet émet du point
d’interrogation à la cadence où les usines Ford débitent des bagnoles ? Calmez-vous,
je vais vous éclairer. L’enregistrement, c’est pas un vieux vinyle, hein, c’est le petit nom de l’administration
qui palpe un peu de flouze à chaque fois que les actes juridiques
sont transcrits sur un registre public (ce qui est obligatoire). Mariage, héritage, procès, tout y passe. Au départ, c’était surtout pour donner une valeur légale aux papiers, mais très vite, le côté « ça rapporte du blé » a pris le dessus.
Les tables de successions et absences sont des papelards
qu’on trouve à partir de 1825. En général ils sont classés aux archives dans
une série qui porte le nom choupinou de 3 Q. Derrière ce nom de code un peu coquin se cachent de vrais trésors pour les fouineurs de familles.
Pour faire plus simple, et pour ce qui nous intéresse
aujourd’hui, ces archives permettent de fliquer les successions. Y est noté chaque décès survenu dans le territoire couvert par un « bureau
d’enregistrement » (zone proche de nos cantons actuels). Que t’aies laissé un magot, trois casseroles ou juste des dettes, tu y passes. Pas d’exception, tu y es répertorié !
Bon, les tables de successions, comme leur nom l'indique, c'est juste des tables, pas les dossiers complets. Donc si votre ancêtre possédait quelque chose,
faudra aller voir plus loin dans les registres de succession, dans un deuxième temps, pour
en avoir le détail. Les tables sont classées par lettres alphabétiques puis
par date d’enregistrement du décès. Le défunt est recensé dans le bureau dont
dépend la commune où il créchait et/ou il a cané. Sur la page de gauche des
tables, on trouve les infos de base : le nom, le prénom, la date et le lieu du décès (super
pratique quand on ne sait pas exactement où sont décédés ses ascendants),
l’âge, le conjoint éventuel, la résidence. Puis sur la page de droite, c’est le menu du jour : date et numéro de succession (s’il y a des biens à transmettre), parfois
une petite description des biens transmis, les héritiers et d’autres
mentions éventuelles comme un testament ou s’il y a
des biens dans un autre bureau. Un vrai CV post-mortem.
Avant 1825, c’était un peu le bazar. Il y avait plusieurs sortes de tables indiquant
les dates de déclaration de succession : tables des successions acquittées, tables
des mutations arrivées par succession collatérale, et tout le tremblement. Quand t’as pas ça (elles
n’ont pas toujours été conservées) on peut fouiller dans les tables des testaments ou des donations à cause de mort. En clair, les ancêtres laissaient des miettes partout, faut juste savoir où chercher.
À partir de 1866, l’administration se dit qu’il serait temps d’arrêter le foutoir. Du coup, elle met un peu d’ordre : on garde toujours le nom du défunt et le lieu de décès, mais on ajoute plein de colonnes pour noter tout ce qui s’est passé après sa mort : scellés, inventaire, tutelle, vente de meubles, etc. Au bout de la ligne, t’as la partie succession avec date, héritiers, observations… Bref, le résumé de la vie d’un mort bien administré.
Mais des fois, votre ancêtre nageait dans la misère. Les
héritiers pouvaient se brosser et en étaient pour leurs frais (sans mauvais jeu de mot). Dans ce cas,
l’administration notait un « pas de bien » ou « pas de
fiche ». Comme ça arrivait souvent, et que l’administration n’est jamais à
court d’idée, elle a fait éditer un tampon spécial avec les mentions « pas
d’actif » ou « S.B.M. » (nom de code qui signifie « Sans
Bien Meuble »), pour éviter d’avoir à l’écrire sans cesse. La preuve que
même la bureaucratie avait le sens de l'économie, surtout quand il s'agissait
de constater la pauvreté !
Donc, pour Cécile la table indique « pas de fiche ».
C’était une pauvre fleur de misère. La pauvresse ne possédait rien : elle
n’était pas propriétaire (elle vivait chez sa fille au moment de son décès,
vous vous souvenez ?), n'avait pas de meubles. Bon, elle devait avoir quelques
fringues quand même (elle n’allait pas cul nu, on est d’accord ?), un ou
deux bijoux peut-être (une alliance au moins ?) mais cela ne devait rien
valoir. En tout cas, pas suffisamment pour donner lieu à un
inventaire ou à des frais de succession. En même temps heureusement, parce que
chez les héritiers c’était pas le Pérou non plus, donc si on peut éviter de
payer pour recevoir presque rien, c’est tant mieux.
Et devinez quoi, son époux décédé en 1914 n’avait rien non
plus. Que dalle. Il a fini dans un cercueil plus neuf que ses chaussures. Comme
quoi la mort, des fois, c’est l’unique occasion d’avoir du bois de qualité. Sur
sa fiche y’a pas plus d’info que d’intelligence dans les yeux d’une poule. Tellement
rien que le fonctionnaire enregistrant son décès n’a même pas pris la peine
d’écrire la mention « pas de fiche » ! C’est pas très sympa
quand même, même pour un mort sans le sou.
Il faut bien me rendre à l’évidence ce couple c’était un peu
Jo le clodo. Ça devait pas être la teuf tous les jours, ça c’est sûr. Quand je
pense à leur situation, je me sens aussi déprimée qu’un cachet d’aspirine dans
un verre d’eau chaude. Mais je les aime quand même.
Cécile a avalé son bulletin de naissance, rayée de l’état
civil, doucement, sans râler, à 13h50 le lundi 8 février 1937, en son domicile
du 5 de la rue Sthrau, Paris 13ème. Elle était âgée de 79 ans. Son acte de
décès a été dressé le lendemain à la mairie dudit arrondissement, sur la
déclaration de Gaston Raveneau, son petit-fils âgé de 21 ans, maçon, qui
demeure à la même adresse (avec sa mère Marie, alors veuve, et 3 de ses frères
et sœurs). J’ai pas de détail sur les causes du décès, mais quand elle a claqué,
j’espère que ça a été rapide. Le genre de truc qui surprend même le cœur. Pas
une longue agonie à base de yaourts tièdes et d’infirmières qui sourient par
contrat. Elle est morte comme elle a vécu : en silence et sans faire chier
personne.
La veuve Astié née Rols a été inhumée le mercredi 10
février, comme l’indique le répertoire annuel d'inhumation du cimetière de
Thiais (Val de Marne).
Le cimetière de Thiais fait partie des six piaules
à macchabées parisiennes appartenant et gérées par la Ville de Paris situés en
dehors de la capitale, sur le territoire d'autres communes (avec St Ouen,
Ivry, Pantin, Bagneux et La Chapelle). Avec ses 103 hectares, répartis sur 130
divisions, le cimetière parisien de Thiais, c’est pas de la petite pelouse de quartier, hein. C’est carrément le deuxième plus grand cimetière des 20 nécropoles gérées par la Ville, juste derrière Pantin. On parle de 150 000 sépultures, plantées au milieu de 6 000 arbres — érables, tilleuls, cerisiers et compagnie. Un vrai poumon vert, planqué loin du vacarme des voitures et du tintamarre de la ville. Et en plus, c’est un coin sacrément cosmopolite : t’as de tout là-dedans — cathos, protestants, orthodoxes, juifs, musulmans, bouddhistes… Un vrai conseil des religions sous la pelouse. Ouvert en octobre 1929, à l’emplacement d’une ancienne garenne, c'est
aussi le plus récent des cimetières de la capitale.
Creusons un peu le sujet, sans mauvais jeu de mot. Au début, les Parisiens, ils crevaient et hop, direction le petit cimetière, juste derrière l’église de la paroisse. Et des églises paroissiales, il y en avait plein dans la capitale. Donc plein de cimetières aussi, vous pigez ? À la fin du XVIIIème siècle, les hygiénistes ont commencé à dire : « Bon, là, faut arrêter de vivre et mourir au même endroit. ». Résultat : on ferme les vieux cimetières dégueus, surchargés et insalubres, de même que le grand cimetière des Innocents, situé en
plein cœur de la capitale. On transfère les ossements dans les catacombes et on crée trois grandes nécropoles, bien à l’extérieur : le Père-Lachaise (1804), Montparnasse (1824) et Montmartre (1825).
En 1860, Paris s'agrandit, annexe les communes
périphériques et, paf, récupère tous ces cimetières, ainsi que ceux des douze villages de Belleville, Charonne, Bercy, Auteuil et compagnie.
D'autres cimetières proches des portes de Paris sont également ouverts entre
1860 et 1929.
Mais comme la population explose et que tout le monde veut sa petite concession perso, ben, la Ville se retrouve à court de place. Du coup, elle ouvre des cimetières extra-muros. C’est comme ça qu’est né celui de Thiais.
Au cas où vous vous poseriez la question pour vous-mêmes, je
vous explique comment que ça marche le truc des concessions, parce que c’est tout un bazar ! Les personnes ou leurs ayants droit qui
veulent s’offrir un bout de terrain pour l’éternité (ou presque), ont la possibilité d’acheter une
concession funéraire. Elles sont attribuées en fonction des disponibilités de chaque
cimetière. Il y en a plusieurs sortes : 10 ans, 30 ans, 50 ans, ou perpétuelle. Et si t'as pris 10 ans et que t’as envie de rempiler, tu peux. Tu peux aussi les rétrocéder, mais pas question de refourguer le terrain à quelqu’un avec une construction dessus en encore moins tant qu’il reste un macchabée dessous ! Faut rendre le carré vide de tout locataire, si tu vois ce que je veux dire.
Et puis, c’est pas open bar non plus. T’as pas le droit d’y enterrer n’importe qui. Seuls le concessionnaire, son conjoint, ses parents, ou ses gosses peuvent y finir leur sieste éternelle. Bon, à la rigueur, un ami très cher, avec lequel t'avais un lien particulier d’affection ou de
reconnaissance, mais pas la belle-sœur du cousin de la concierge, faut pas pousser mémé dans la tombe.
En raison de sa destination particulière, la concession funéraire
c'est hors commerce. Tu peux pas la vendre comme un appart. Mais elle peut se transmettre, par voie de succession, au
sein de la famille. Tu peux même la donner, à condition qu’elle n’ait pas encore servi. Mais faut passer par un notaire, c’est pas le genre de paperasse qu’on règle au comptoir.
De son vivant, le concessionnaire est le seul autorisé à rempiler
et renouveler son contrat de concession funéraire. Si le concessionnaire est
décédé, leur ayants droits doivent justifier de leurs liens familiaux pour
pouvoir le faire. Une vraie affaire de famille, même après la mort !
La sépulture de Cécile était située 65e division, 10e ligne,
au n°29. Je parle au passé, car elle a été « reprise » comme
l’indique le registre journalier dudit cimetière.
Les sépultures, ces petits bouts de terrain où l'on dépose
nos macchabées, sont la propriété privée des familles. Mais elles retombent
dans le domaine public municipal à leur échéance, si elles sont de durée
limitée et si elles ne sont pas renouvelées. Et c'est le cas d'office si on voit que la tombe a carrément été abandonnée (monument délabré, envahis de ronces et de lézards, qui
présente un risque pour les tombes avoisinantes, etc…), même si sa concession était perpétuelle ou centenaire. La « reprise » signifie que la mairie reprend
possession de la parcelle de terrain communal. C’était le cas de Cécile :
une concession trentenaire, qui n’a pas été renouvelée. Du coup, je peux
toujours me radiner au cimetière avec mon bouquet, sûre qu’elle n’y sera plus. Son petit coin de
terre a été réattribué. Elle qu'a passé sa vie à déménager, ben dans la mort aussi elle a dû changer de thurne ! Heureusement son souvenir, lui, est dans nos cœurs, pas sous un
bout de marbre.
Quand la mairie reprend, tout doit être enlevé : monuments, ouvrages, pardessus en
planches avec ou sans poignées en métal argenté, signes funéraires et objets divers. Le caveau,
s’il en existe un, peut être démoli. Fini le palace souterrain ! Les restes
mortels, provenant des concessions perpétuelles et centenaires abandonnées et
reprises, sont placés dans des reliquaires et sont soit conservés dans un
ossuaire spécial, soit incinérés et déposés dans l’ossuaire du Père
Lachaise. Leurs noms sont notés dans un registre, consultable par tout le monde.
Bon, OK, c’était pas jouasse cet article et on n'a pas eu la rate qui se dilate aujourd'hui. Mais la mort ça fait
aussi partie de la vie. J’espère que les détails vous aurons pas fait avaler
votre chique. Merci au passage de m’avoir lue jusqu’au bout. Pour ça, vous irez
sans doute au paradis, ou au moins dans un cimetière bien entretenu.
Cécile remise son fiacre en 1937, à l'âge respectable de 79
ans. Depuis une demi-douzaine d’années elle demeurait rue Sthrau (Paris 13ème),
chez sa fille Marie. C’est bien pratique les filles quand on est âgée. Elles
permettent d’entretenir nos vieux jours, une sorte de plan B quand le corps
lâche et que les économies font la grève. N’oublions pas que dans la deuxième
moitié du XIXème, on commençait à trimer à 8 ans parfois (puis un peu plus tard
quand l’école devient obligatoire jusqu’à 13 ans en 1882), pendant 12 à 15 heures
par jours (limité à 8 heures en 1919), sans repos (le repos dominical supprimé
en 1880 n’est rétabli qu’en 1906) ni vacances. Jusqu’à la mort.
Contrairement à son mari Augustin (mort en 1914) qui était
encore journalier à 62 ans, Cécile était sans profession au moment de son
décès. Comment fait-on quand on est âgée et sans revenu ?
C’est bien joli la vieillesse, ce grand port où on amarre
son rafiot après une vie de tempête (et quelques accalmies, faut espérer), mais
on ne peut pas vivre que d’amour et d’eau fraîche. Les pensions de retraite ça
n’a pas toujours existé ! Même si c’est sans doute plus ancien qu’on ne le
pense, du moins pour certaines professions. Allez, je vous convoque pour un
petit topo sur les retraites, histoire de vous cultiver un peu : Colbert a
créé une pension de retraite pour les marins dès 1673 en instituant la Caisse
des Invalides de la Marine Royale, ancêtre de tous les régimes de retraite
français. Un bon début, pour les loups de mer. Ensuite, d’autres régimes de
retraite ont été mis en place, pour des métiers particuliers : la première
caisse de retraite des fonctionnaires de l’État a été mise en place en 1790
avec un départ en retraite à l’âge de 60 ans, après 30 ans de service.
Avec la révolution industrielle et le développement du
salariat ouvrier se mettent en place des caisses de prévoyance privées, à
gestion ouvrière, patronale ou mutualiste. Un peu de solidarité, histoire de ne
pas crever la dalle une fois usé par le travail. C’est ensuite la création des pensions militaires (1831), des
mineurs (1894), des cheminots (1909), etc… D’ailleurs, ces catégories forment
encore les régimes dits « spéciaux ».
En 1910 une première loi sur les retraites des ouvriers et
paysans est votée,prévoyant le
versement d’une pension à partir de 65 piges… Pour des travailleurs qui claquaient souvent avant 60. Oups. Autant dire que c’était la retraite... posthume. En plus c’est un système de retraite par capitalisation (par
prélèvement sur le salaire) mais le niveau de vie misérable des ouvriers ne les
incite pas à cotiser pour leurs éventuels vieux jours. Difficile de penser à
demain quand on crève la dalle aujourd'hui. La retraite c’est cette
période bénie où t’as enfin le temps de vivre, mais plus les genoux pour courir
après.
Faut attendre 1928 pour qu’on se décide à faire un vrai système complet d’assurances sociales — maladie, maternité, invalidité, vieillesse, décès — mais seulement pour les salariés de l’industrie et du commerce. Et encore, on avait qu’un demi-siècle de retard sur les Allemands, qui avaient déjà tout ça depuis 1881. Pas pressés, les Français, hein.
En 1941, on crée une allocation aux vieux travailleurs salariés, l'ancêtre du fameux minimum vieillesse
(institué en 1956), qui existe encore de nos jours. Un truc qui aurait sans
doute bien arrangé Cécile, mais créé une dizaine d’années trop tard pour elle. Le
destin est farceur, parfois.
Et puis là, arrive le grand chambardement : répondant aux objectifs sociaux du programme du Conseil
national de la Résistance, les ordonnances d'octobre 1945 créent la Sécurité
sociale. C’est la naissance du régime général, unifié et universel. Le truc qui change tout. Cette fois, ça fonctionne par
répartition : les cotisations des actifs servent à financer les pensions
des retraités de la même année, tout en créant des droits pour leur future
retraite. L’âge légal de départ à la retraite est fixé à 65 ans. Une vraie
révolution, pour des millions de travailleurs qui, pour la première fois, pouvaient rêver de vieillir sans crever de faim !
Par la suite, confronté au vieillissement de la population,
le système de retraite fait l'objet de nombreuses réformes : durée de
cotisation, âge de départ, catégories de métiers... (et quelques chose me dit que c'est pas fini...). Il y en a beaucoup, vraiment
beaucoup, mais j’ai la flemme de vous les lister toutes alors si le sujet vous
passionne absolument, rendez-vous sur Google.
Quoi qu'il en soit, ce droit à la retraite, ce système de
protection, est arrivé trop tard pour Cécile. Elle n'aura jamais pu en
profiter. Une vie de labeur, sans la douceur des vieux jours assurés.