« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

samedi 4 mars 2017

Les oubliés

De retour d’un voyage dans sa famille (et belle-famille), ma mère m'a rapporté un certain nombre de documents généalogiques : 
  • Des photos (dont l’album de mariage de sa mère),
  • Des cartes postales écrites à sa grand-mère paternelle Marcelle,
  • Des cartes postales vierges, signe indéniable de la collectionnite aigüe de feue ma grand-mère maternelle (voir l’article « Défi 3 mois : le livre d'or »),
  • Une lettre manuscrite de mon grand-père paternel racontant sa jeunesse,
  • Des cartes de communion (vierges),
  • Mes lettres d’enfant écrites à mes grands-parents paternels.

Voyons d’un peu plus près tout cela :
  • Les documents connus :
Pour la plupart, je connaissais déjà ces documents : je possède l’album de mariage de ma grand-mère en trois exemplaires ( !), la lettre de mon grand-père, un certain nombre de photos...
J’ai eu un bref moment de nostalgie en relisant mes lettres d’enfants.
  • Les cartes postales :
Il y en a 182 ! Certaines ont dû être envoyées sous enveloppe, ce qui fait qu’elles ne sont pas toutes timbrées et oblitérées – donc datées. Mais pour celles qui le sont, elles ont été écrites entre 1945 et 1978, avec un gros contingent dans les années 60/70.

Cartes postales adressées à Marcelle Macréau, épouse Borrat-Michaud © coll. personnelle

Certaines ne sont pas signées. Quelques auteurs sont identifiés néanmoins : les sœurs de Marcelle, Paulette et Germaine; les petits-enfants de Marcelle (dont ma mère); la famille chez qui elle travaillait (elle était domestique); les enfants de cette famille (qu’elle a quasiment élevés et qui l’appelaient « mémère », comme ses propres petits-enfants). Quelques unes sont adressées à « ma chère sœur » mais ne comportent pas de signature : je ne sais donc pas laquelle des trois sœurs de Marcelle les a écrites.
D’une manière générale, ces cartes ne m’apprennent pas grand-chose : quelques changements d’adresse successifs, de la Seine et Marne à la Seine et Oise (aujourd’hui Val d’Oise notamment), des problèmes de santé à un moment donné. La plupart des messages sont du type : « nous avons fait un bon voyage », « j’espère que tu vas bien », « je te souhaite une bonne année ».
Cela me fait penser à cette chanson chantée par Yves Montand, intitulée «  Je me souviens » : « Quand la nostalgie a retrouvé de veilles cartes postales où le ciel est toujours bleu, l’arbre toujours vert, la mer est calme. […] Je suis seul à savoir ce que l’écriture au dos signifie. Les diminutifs, les phrases banales : poignée de main de Castelnaudary, bons baisers du Mont Blanc, un bonjour de Saint-Jean-de-Luz… ».

Je me souviens, Yves Montand

Personnellement, j’aimerai bien savoir « ce que l’écriture au dos signifie », et qui en sont les auteurs, mais bon…

Deux cartes ont attirées mon attention, mentionnant une tombe à Angers (Maine et Loire). Voici un extrait de l’une d’elle : « Ma chère Marcelle [...] Nous avons été à Angers fleurir la tombe. Nous y avons mis des fleurs artificielles puisque l'on ne peut arroser et la tombe est très propre [...]. Cela m'a fait beaucoup de bien au moral de faire cette visite pour te remplacer. ». A noter : la carte devait se poursuivre sur du papier libre car elle s'arrête en pleine phrase - et n'est donc pas signée et son auteur inconnu. Je me suis demandée un moment quel était le rapport entre cette tombe si éloignée de la région parisienne où a vécu Marcelle, puis je me suis rappelée qu’il s’agissait de la tombe de son fils unique, André, mon grand-père décédé en 1963.
  • Les photos :
Hormis quelques rares exemplaires connus (ma famille proche, même avec 30, 40 ou 50 ans en arrière), la plupart ne sont pas identifiés : c’est une succession de bébés, communiant(e)s, couples posant en studio

Photos non identifiées © coll. personnelle

J’ignore totalement qui ils sont : peut-être sont-ils des cousins éloignés, ou tout simplement les enfants du boucher d’en face ! Même si ces clichés sont très beaux, réalisés en atelier pour la plupart (de toute évidence), quelle valeur ont-ils aujourd’hui alors qu’on a oublié qui sont ces visages ? Et que faire de ces photos ? Les jeter me crève le cœur, mais les garder : à quoi bon ?

Lorsqu’ils ont été écrits, donnés, reçus, ces documents étaient « vivants », ils avaient une signification pour ceux qui les possédaient. Un caractère sentimental bien souvent.
Puis, petit à petit, avec le temps, ils ont pris un intérêt patrimonial, sociologique (ou ici en l’occurrence généalogique), témoins de modes diverses : vestimentaires, mais aussi relationnelles, scripturales, etc…
Mais avec le temps qui va s’écouler encore, ils vont pénétrer peu à peu dans le brouillard : on ne sait plus qui est qui et ça n’a plus d’intérêt pour personne. Ils entrent dans « une petite mort ». Ce ne sont que des vieux papiers sentant la poussière. C’est l’heure fatidique où, s’ils sont encore dans les greniers, on les jette par poignées.
Pourtant, dans deux ou trois siècles, ces « vieux papiers sans intérêt » regagneront leurs galons : devenus Historiques (avec un grand H), ils seront les incunables ou les parchemins d’aujourd’hui. Mais la question qui reste en suspens : les aura-t-on gardé assez longtemps pour cela ?

mardi 28 février 2017

#Centenaire1418 pas à pas : février 1917

Suite du parcours de Jean François Borrat-Michaud : tous les tweets du mois de février 1917 sont réunis ici.

Ne disposant, comme unique source directe, que de sa fiche matricule militaire, j'ai dû trouver d'autres sources pour raconter sa vie. Ne pouvant citer ces sources sur Twitter, elles sont ici précisées. Les photos sont là pour illustrer le propos; elles ne concernent pas forcément directement Jean François.

Les éléments détaillant son activité au front sont tirés des Journaux des Marches et Opérations qui détaillent le quotidien des troupes, trouvés sur le site Mémoire des hommes.

Toutes les personnes nommées dans les tweets ont réellement existé.
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1er février
Étape de Docelles à Dounoux par Arches et Hadol.
Carte Docelles-Dounoux

2 février
Installation au cantonnement à Dounoux.

3 février
1ères manœuvres de cadres au camp d’Arches.

4 février
1ères manœuvres avec la troupe.

5 février
2èmes manœuvres de cadres.

6 février
2èmes manœuvres avec la troupe.

7 février
Repos. Critique à la mairie d’Arches.

8 février
3èmes manœuvres avec la troupe.
 
Soldats courant, 1914 © Gallica

9 février
Le bataillon se remet à l’instruction : individuelle, combat de groupe, évolutions, défilés…
Mutations d’officiers.

10 février
Changements de corps : mutations de chasseurs.

11 février
Comme hier.

12 février
Aucune note pour ce jour.

13 février
Aucune note pour ce jour.

14 février
Aucune note cette semaine.

21 février
Manœuvre de division : marche d’approche, recherche de contact.

22 février
Aucune note ce jour.

23 février
Ordre de bataillon n°140.

24 février
Ordre de bataillon n°141.

25 février
Aucune note ce jour.

26 février
Ordre de bataillon n°141 (sic). Préparatifs de départ. La 47e Division se rend en Haute-Alsace par voie de terre.

27 février
Nous faisons mouvement : ordre de marche du bataillon depuis le camp d’Arches sur Fougerolles.
Grand-halte à 4km SO de Plombières : nous cantonnons à La Ramousse.
Carte Arches-La Ramousse

28 février
Étape sur Citers. Passage à La Ramousse à 6h20. Grand-halte à 200m Nord du passage à niveau de Citers. Arrivée au cantonnement vers 14h.
Carte La Ramousse-Citers


samedi 18 février 2017

#RDVAncestral : Louise, mariée à 12 ans

Les petites sautillaient autour de Louise, admiratives. Marie 8 ans, Estiennaz 5 ans et même Claudine 2 ans, sur ses petites jambes malhabiles, imitant ses grandes sœurs. C'est la nouvelle robe de Louise qui suscitaient ainsi l'admiration. Clauda, leur mère, les surveillait du coin de l’œil, occupée aux tâches quotidiennes de l’entretien de la maison. Je ne sais pas où est Benoite, la sœur aînée âgée de 16 ans. Depuis le décès du petit Jean Antoine qui n'a vécu que 3 mois, il n'y a que des filles dans la maison.

Je regarde Louise. La nouvelle robe lui plaît, bien sûr. C'est pas tous les jours que sa mère lui confectionne une nouvelle robe. Mais en même temps elle a l'air un peu triste. Elle regarde le coffret en bois qui l'attend. C'est son père Benoît, laboureur, qui l'a fabriqué après ses journées de travail, dans le plus grand secret. Il est petit et ne contient que quelques rares effets : sa robe de tous les jours, une aune de toile et deux serviettes un peu usées. Mais c'est le sien. Ça lui a fait bien plaisir quand son père le lui a donné hier soir.
Mais ce coffre et cette robe, c'est aussi le signe du départ. Aujourd'hui Louise quitte sa famille. Elle va dans la vallée voisine, autant dire le bout du monde ! Reverra-t-elle ses proches ?

Et surtout... Ce voyage n'est pas ordinaire, comme quand on va à la foire ou dans un autre village pour une veillée. Non, cette fois Louise s'en va pour suivre son mari. Ce Claude qu'elle a épousé ce matin en l'église de Lantenay. Elle ne le connaît pas ce Claude. Elle sait juste qu'il est tailleur d'habits. En plus il est vieux ! Il a au moins 20 ans, voir plus ! Du haut de ses 12 ans, pour Louise, c'est un vieillard... Car, oui, Louise n'a que 12 ans et vient de se marier.


Jeune fille vintage © via littlepinkstudio.typepad.com sur Pinterest

- Bon allez, ça suffit maintenant !
Clauda met fin au chahut des petites.
- Le charriot est prêt : c'est l'heure.

Louise sent les larmes lui monter aux yeux. Il faut dire que sa mère n'en mène pas large non plus. C'est sa petite qui la quitte aujourd'hui, tout de même. Je crois qu'au dernier moment, le courage lui manque. Je propose donc d'accompagner Louise : d'un signe de tête Clauda me remercie.
Je prends le coffret sous le bras et Louise par la main. Nous sortons de la maison sans un mot et nous nous dirigeons vers le charriot qui attend la jeune épousée.

J'essaie de la réconforter comme je peux, mais il est vrai qu'avec ma mentalité du XXIème siècle j'ai un peu de mal à me réjouir d'une mariée de 12 ans ! On dit en général que le mariage est le plus beau jour dans la vie d'une femme. Mais à 12 ans... Ces usages ne sont plus dans nos habitudes et sont presque devenus choquants pour nous. Cependant Louise tient fort ma main dans la sienne, accrochée à moi comme un noyé à une bouée. Alors j'essaie de lui parler, de la rassurer.

- Ne t'inquiète pas Louise : il n'est pas si vieux ce Claude. Il n'a que 21 ans [Bon, c'est le quasiment le double de ton âge, mais ça pourrait être pire... : décidément, il y a des choses qui ne sont pas bonnes à dire]. Tu vas avoir ta maison à toi. Et bientôt des enfants. Et puis Brenod, n'est pas si loin.

Nous sommes déjà arrivées au charriot. Je pose le coffret et j'installe confortablement Louise, une couverture autour des épaules : à près de 1 000 m d'altitude en plein mois de novembre il peut faire très froid sur les routes. Elle semble un peu réconfortée. Je sais que son inquiétude va passer avec le temps. Et puis, dès l'année prochaine elle mettra au monde un fils; suivi de trois autres enfants. Après le décès de Claude, elle se mariera à nouveau. Elle aura cette fois 27 ans et déjà presque toute une vie derrière elle. Encore deux enfants. La vie qui continue. Finalement Louise s'éteindra à 59 ans.


Louise Baland, mon ancêtre à la 13ème génération (sosa n°5371) est à ce jour la plus jeune épousée de ma généalogie : mariée le 13 novembre 1657 à Lantenay (Ain) à 12 ans seulement avec Claude Massonet (âge probable : 21 ans).

Pour les curieux : afin de se rappeler de la différence entre nubilité (âge à partir duquel on peut se marier) et majorité matrimoniale (âge à partir duquel on peut se marier sans le consentement parental ni celui d’un tuteur) au cours du temps, voir le récent article du blog de Stefieh Ils étaient une fois... bienvenue chez mes ancêtres "N comme nubilité et majorité matrimoniale").