« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leu accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

  • #Généathème
  • #RDVAncestral

samedi 16 décembre 2017

#RDVAncestral : la centenaire

Le silence est quasi religieux dans la maison de Loudeac (Côtes d’Armor) où je viens d’arriver. Il y a là plusieurs amis et voisins ; et puis deux générations d’une même famille, les Jouneau ou Jouniaux. Ou plutôt trois : les deux premières étant ici pour assister à la fin d’une troisième, leur aïeule à tous. On chuchote pour ne pas déranger la malade qui repose à côté. Chacun leur tour ils viennent faire leurs adieux. Car il est certain désormais que Mathurine va s’éteindre. La maladie l’a épuisée. Le vicaire est avec elle en ce moment : il doit très certainement la confesser une dernière fois et lui administrer les Saints Sacrement de Pénitence Eucharistiques et l’extrême-onction.

Je me fais toute petite dans un coin. Yvonne, la bru de Mathurine, me propose une collation… en attendant. Non loin de moi, je repère Jean. C’est le plus jeune fils d’Yvonne ; et c’est aussi mon ancêtre direct. Il a alors 10 ans. Il semble un peu perdu. Je me rapproche de lui. S’il est clair que les aînés ont compris ce qui se joue aujourd’hui, rien n’est moins sûr pour Jean. Je lui serre le bras, mais n’engage pas la conversation : je vois bien que ses yeux sont pleins et qu’au moindre tremblement les larmes déborderont. Il fixe la porte de la chambre de sa grand-mère.

Elle a toujours été là, sa grand-mère. Il ne peut concevoir qu’il en soit autrement. Même si les adultes le lui ont dit. Même s’il sait qu’elle est très vieille. Beaucoup plus vieille que n’importe qui. Dans deux mois ce sera son anniversaire. Il lui a préparé un cadeau : il lui a fabriqué une croix dans un morceau de bois que lui a laissé son père. Oh ! ce n’est pas la plus belle qu’il ai vue, mais enfin il a mis du temps à la faire, à cause des douces volutes qui la décorent et qui lui ont donné du mal pour qu’elles soient bien régulières. Et puis c’est lui qui l’a faite tout seul. Il a hâte de la lui donner. C’est pour ça qu’il ne faut pas qu’elle meure avant le mois de mars. Mais on n’est que le 8 janvier ! Jean serre les poings. Je m’apprête à le consoler, lorsque Julien, le père de Jean, s’approche de moi :
- Vous pouvez y allez si vous voulez…

Il m’entraîne à la porte de la chambre. Je reste sur le seuil, hésitante. Il me pousse gentiment et referme derrière moi. Mathurine est seule. Dans son lit. Sa respiration est lente. Difficile. Mais, sentant ma présence, elle ouvre ses yeux et me sourit. Son visage, plus ridé qu’un vieux parchemin, s’éclaire soudain.
- Allons ! Approchez-vous, n’ayez pas peur de moi.
Je suis surprise que le son de sa voix soit aussi claire alors que l’instant précédent elle semblait si menue, si fragile dans le grand lit. Elle a dû deviner ma surprise, car elle sourit et ajoute :
- Et bien ! je ne suis pas encore morte, alors causons un peu…
Je m’installe à son chevet. Elle émet un étrange petit rire avant de redevenir sérieuse.
- Je n’ai pas peur de la mort vous savez. J’ai fait la paix avec Dieu ; le vicaire vient de m’en donner l’absolution. Et puis, la mort n’est-elle pas la promesse de temps meilleurs ? De plus j’ai eu une longue vie. Elle fut marquée, comme tout le monde, par ses malheurs (la disparition de mes proches) mais aussi par de nombreux bonheurs (les naissances puis les mariages de mes enfants et petits-enfants). Vous avez vu comme ils sont nombreux à côté, amis et parents, pour me dire adieu ? N’est-ce pas le signe que je fus appréciée dans cette vie ?
- Si on le mesure à leur chagrin, sans aucun doute, grand-mère.
Elle sourit encore.
- Et savez-vous quel âge on me donne ?
- Oui, bien sûr : vous avez passé le centenaire il y a presque quatre ans !
Elle s’esclaffe.
- N’est-ce pas incroyable ? Si on m’avait dit que je vivrais si longtemps, je ne l’aurais sûrement pas cru ! Dire que je suis née sous le règne du roi Charles IX, vous savez, celui qui aurait été empoisonné comme disent les rumeurs. J’étais trop petite pour avoir connu le massacre de la saint Barthélémy, mais elle a frappé les esprits, hélas, et j’en ai souvent entendu parler. Et j’ai connu encore… Elle réfléchit… quatre rois après lui. Le règne de son frère Henri III a été marqué par les suites des guerres de religion et de brefs épisodes de paix. Les temps étaient durs. Ce qui n’a pas empêché le roi, dit-on, de fréquenter fort assidûment les belles femmes… voire de jeunes mignons ! Mais cela ne lui a guère porté de chance : assassiné à 38 ans ! En tout cas cette mort tragique a mis fin à une dynastie de roi. Quand à son successeur, le Bourbon tantôt protestant tantôt catholique, c’était encore un roi qui aimait les guerres. Les petites gens comme nous ont bien souffert et ne l’ont guère apprécié. La prospérité des ports bretons et le commerce de la toile de lin, si florissants, ont bien souffert de ces conflits de religion incessants. Si j’en suis si sensible, c’est que les seigneurs de Pontivy dont nous dépendons ici ont embrassé la religion prétendue réformée et leur château est devenu un refuge de huguenots ! Heureusement Louis XIII, successeur d’Henri IV était un roi très pieux. On l’appelait « le Juste », le saviez-vous ? Il avait le souci du bien-être de ses peuples et du salut de ses États. On l’a gardé 42 ans à la tête du royaume tout de même. Louis le Quatorzième, qu’on appelle le Dieudonné, a succédé à son père alors qu’il n’était qu’un enfant. Cependant cela ne l’empêche pas de tenir le royaume d’une poigne de fer, décidant de tout. Mais il semble qu’il ne veuille pas mourir lui non plus. Il est toujours là. Comme moi !
Son rire léger tinte encore une fois.

Malgré son incroyable énergie, Mathurine est fatiguée. Après un silence, elle ajoute :
- Cette fois, je crois que Dieu en a assez de me voir sur cette terre. Je ne lui en veux pas et lui rend grâce de la belle vie qu’il m’a accordée. Je crois que j’ai été à peu près honnête toute ma - longue - vie. Si j’ai fais du mal à quelqu’un c’est sans le vouloir. C’est pourquoi je pars l’esprit en paix.
Un sanglot m’échappe soudain.
- Allons ! Allons ! Ne pleurez pas. Embrassez-moi plutôt et allez ! vous pouvez appeler mes enfants pour que je leur dise un dernier adieu.

Enfants, brus, gendres, petits-enfants et compagnes ou compagnons se serrent dans la chambre de la centenaire. Guillemette tient la main de sa mère en sanglotant silencieusement. Un peu plus tard, Mathurine serra légèrement plus fort la main de sa fille et ferma les yeux. Presque aussitôt, sa respiration cessa. C’était fini.

On me pria de rester pour la veillée de la défunte, mais je déclinais. Dans la nuit, je m’en retournais chez moi, heureuse d’avoir eu cette étrange et singulière rencontre avec la seule centenaire de mon arbre, même si c’était au soir de sa vie.


Acte de décès de Mathurine Le Floc, 1677 © AD22

Mathurine Le Floc aagée de cent quatre ans de cette ville est décédée en la communion de nostre mere Saincte Eglise l’huictiesme jour de janvier mil six cents septante et sept apres avoir reçu en sa derniere maladie les Saints Sacrement de penitence eucharistiques et extreme onction de moy soussigné vicaire de Loudeac Le corps de ladicte deffuncte a esté inhumé le lendemain dans le chœur de cette eglise. ont assisté au convoy Julien Jouneau fils Guillemette Jouneau fille et Pierre duault gendre de ladite deffuncte qui ne signent

 ___

Mathurine avait-elle véritablement 104 ans ? Un acte de naissance, daté de mars 1573, semble être celui d’une Mathurine Le Floc.

Acte de naissance de Mathurine Le Floc ?, 1573 © AD22 (vue 49/386)

Hélas, le document est très large, l’écriture très petite et la numérisation de trop basse qualité pour être sûre qu’il s’agit bien de l’acte de naissance de Mathurine, d’une part, et que cela soit celui de « ma » Mathurine de l’autre ; son ascendance restant par ailleurs inconnue, faute de registre conservés.
Si quelqu'un peut confirmer (ou non) cet acte de naissance, je suis preneuse...


samedi 9 décembre 2017

#Généathème : Votre plus grand bonheur généalogique de l'année

La généalogie est parsemée de multiples sentiments : frustration de ne pas trouver ce que l'on cherche, découverte d'un document inconnu, excitation de la recherche. Mais les plus grands bonheurs sont ceux que l'on ressent lorsqu'on arrive à résoudre une énigme restée longtemps obscure, lorsqu'on trouve une nouvelle branche ignorée jusque-là ou lorsque l'on tombe sur une trace tangible de ses ancêtres.

La nouveauté c'est vraiment le kif : de nouveau ancêtres, de nouveaux métiers, de nouvelles régions... Mais tout cela reste immatériel, impalpable. Des noms sur des papiers (ou maintenant plus souvent sur des écrans d'ordinateur !). Des documents dématérialisés à l'ère du numérique. Au fur et à mesure cela se transforme en chiffres, noms, qui finissent par se mélanger, devenir flous, presque irréels.

Mais en de rares occasions, nos ancêtres renaissent à la vie. Ils (re)deviennent vivants, prennent corps et chair.
  • Lorsque l'on possède une photographie de nos ancêtres
Pas de doute ils sont là en chair et en os (ou presque). Mais en tout cas on découvre leurs visages, leurs vêtements, leur environnement. Récemment, j'ai découvert dans une pile de photos de gens non identifiés mais sans doute de ma famille (ou de proches ?), un cliché du père de mon arrière-grand-père maternel. Je ne possédais qu'une seule photo de lui, alors qu'il avait une cinquantaine d'années. Et là je le découvre en vénérable grand-père, cheveux et barbe blanche ! Émouvant.
Bien sûr, ces petits bonheurs sont limités en nombre (les clichés ne tombent pas du ciel tous les jours) et limités dans le temps puisque l'invention de la photographie est finalement assez récente.
  • Lorsqu'on découvre la signature d'un de ses ancêtres au bas d'un document
La signature d'un(e) ancêtre c'est tangible : c'est lui, c'est elle, c'est eux. Ils étaient au bout de la plume et ce fil invisible nous relie directement. Une écriture malhabile et l'on sent les difficultés de l'apprentissage ou la vieillesse qui fait son œuvre. Au contraire des fioritures qui décorent le paraphe et c'est la culture et le savoir qui se déroulent sous nos yeux.
Ces signatures font partie de mes plaisirs généalogiques les plus marqués.
  • Lorsqu'on hérite d'un objet ayant appartenu à nos ancêtres
Évidemment c'est plus rare : il existe en général peu d'objets qui se transmettent de génération ne génération. Des bijoux, des livres, des vêtements... Mais cela concerne quoi ? trois ou quatre générations, guère plus le plus souvent. A part un mouchoir qui a appartenu à la mère de mon arrière-grand-père paternel, brodé à son chiffre, qui m'a été brièvement confié (mais que j'ai dû rendre à sa propriétaire actuelle), je n'ai aucun objet appartenant au patrimoine intime de mes ascendants.

Pourtant, au moment où je m'y attendais le moins, j'ai récemment eu une belle émotion grâce à l'un de ces objets de famille. Enfin, quand je dis objet, ce n'est pas tout à fait le bon terme. Sur les traces de mon arrière-grand-père paternel, garde des eaux et forêts en Maine et Loire, je suivais le petit chemin qui menait à sa maison. Derrière la maison, la Loire : il y surveillait les saumons. De l'autre côté du chemin, des parcelles : il y plantait des arbres. Et si les saumons se sont sauvés, les arbres, eux, sont encore bien là. C'est ainsi qu'accompagnée de mon père et de l'une de ses sœurs aînées, nous avons découvert les arbres qu'il a planté. Lui nous a quitté depuis longtemps (1929), mais il a laissé sa trace, notamment une magnifique peupleraie. Aujourd'hui ce sont de beaux grands arbres. Bien sûr mon arrière-grand-père ne les a pas connu dans cet état, mais il était émouvant de l'imaginer, sillonnant la parcelle, avec ses petits plants, travaillant pour l'avenir. Et son avenir c'est notre présent. C'était d'ailleurs d'autant plus émouvant que j'étais entourée de ses petits-enfants, aussi troublés que moi par cette découverte.

Peupliers de la parcelle "les Ayraults", Les Ponts de Cé (49), 2017 © Coll. personnelle

Était-ce "mon plus grand bonheur généalogique de l'année" ? Non peut-être pas. Mais cela faisait partie assurément de ces beaux moments qui font la joie des généalogistes et qui constituent le moteur pour nous faire avancer, poursuivre nos recherches et, au hasard des rencontres, nous procurer de belles émotions qui font le sel de la généalogie.



samedi 2 décembre 2017

La Suisse est un coffre-fort

J’ai des ancêtres Suisses. Dans le Valais. A Champéry pour la plupart. 11 générations. 170 personnes environs identifiées (soit environ 150 actes ayant date et lieu). De la fin du XVIème pour les générations les plus anciennes jusqu’aux années 1880 où Joseph Auguste, mon arrière-arrière-grand-père saute dans la vallée voisine… qui se trouve en France. 

Carte Champéry-Samoëns

Il demeure donc ensuite à Samoëns (Haute-Savoie). Il est le père de Jean-François Borrat-Michaud, que les fidèles de ce blog connaissent bien, puisque je le suis « pas à pas » depuis 1914 pour connaître « sa » Grande Guerre.

Bref, j’ai des ancêtres Suisses.

Quand j’ai commencé ma généalogie, je ne savais pas ce que ça allait signifier. Dans ma famille on le savait qu’on avait des ancêtres Suisses : cela faisait partie des légendes familiales. On expliquait même son nom : Un Borrat aurait épousé une Michaud (ou l’inverse, on ne sait pas) et les deux noms aurait été accolés.

Dans son acte de mariage à Samoëns Joseph est dit né en 1863, de nationalité Suisse, "fils majeur, célibataire et illégitime de Justine Borrat-Michaud". Il signe Joseph Michaud. Dans son acte de naissance (rédigé en latin) il est dit "fils illégitime de Justine Es Borrat-Michaux". Au fil des recensements de Samoëns (il y apparaît à partir de 1886) il est successivement nommé Michaud, Borrat-Michaud, Mechond, Borrat-Michaux, Michaux.
Pour l’anecdote, il est reconnu père une première fois en 1892, épouse la mère de l’enfant en 1893, reconnaît sa fille illégitime ainsi que celle que sa nouvelle épouse avait eu 11 ans auparavant, seule survivante de deux paires de jumelles illégitimes (sic).

Que d’informations grâce à cet acte de mariage :
- c’est lui LE Suisse. Le premier. Légende familiale en partie vérifiée.
- il est fils illégitime. C’était aussi, par hasard, le premier que je trouvais dans ma généalogie.
- il n’était pas trop regardant sur les vertus de son épouse qui avait déjà eu deux paires de jumelles illégitimes ; et lui-même, fils illégitime, ne devait pas être trop à cheval sur les bonnes mœurs étant donné qu’il a mis « la charrue avant les bœufs », lui faisant un enfant avant de l’épouser. Bon, bien sûr, je ne connais pas les circonstances de toutes ces naissances, je me garderais donc bien de juger qui que ce soit.

Mais désormais je sais d’où et quand part ma branche suisse : Joseph est né à Champéry, juste à côté de Samoëns, de l’autre côté de la frontière ; à ce détail près qu’il n’y a pas de route pour franchir la montagne entre les deux villages.

Carte routes Samoëns-Champéry

Et cette montagne qui barre la route n’est pas que géographique : elle est aussi symbolique. En effet, l’état civil (ou paroissial) n’est pas accessible en Suisse de la même manière qu’en France. En fait il n’est pas accessible du tout, si l’on peut dire. Ainsi, comme le dit Patricia Ruelle, généalogiste familiale à Fribourg sous le nom de Chronique du temps, « les archives en ligne sont très rares. Selon les cantons, il existe également de grandes disparités d’accessibilité des sources. […] En Valais, il faut une autorisation du curé pour pouvoir consulter les registres paroissiaux d’une commune. »
« L’état civil suisse [laïc] existe depuis 1876. » Cela ne me concerne donc pas pour Joseph (déjà né, pas encore marié).

Autre particularité : « L’origine [qui] est un concept important en Suisse, [il] se rattache à l’ancien droit de bourgeoisie des familles. La ville d’origine d’une famille est celle dans laquelle le père possède un droit de bourgeoisie, qu’il a hérité de son propre père. Le père de famille transmet donc son lieu d’origine à sa femme et à ses enfants, et c’est dans cette commune qu’il faudra chercher des informations concernant la famille nouvellement créée. »
Dans mon « malheur » j’ai eu une chance, mes ancêtres suisses sont (quasi) tous originaires de Champéry et sa ville voisine de Val d’Illiez. Les lieux identifiés, les recherches peuvent commencer…

« Les registres paroissiaux [sont]  consultables aux archives cantonales. Le fonctionnement est similaire aux archives paroissiales françaises : les registres d’une paroisse recensent tous les événements qui se sont déroulés dans cette paroisse, sans tenir compte cette fois de la notion d’origine (mais elle est souvent mentionnée).
Dans les cantons […] catholiques (Fribourg, Jura et Valais) ils sont écrits en latin ou en français (ouf ! j’ai échappé à l’allemand gothique des cantons protestants, c’est déjà ça !).
Dans certains cantons, les registres originaux sont conservés dans les paroisses. Les Archives cantonales conservent alors des copies microfilmées. Une vaste entreprise de microfilmage a eu lieu en Suisse depuis les années 1990. »

Je ne mentionnerais pas les autres sources possibles, celles-ci me posent déjà suffisamment de problème.

En effet, si je ne me heurte pas aux délais de communicabilité (vu les dates qui m’intéressent), et si les actes sont librement consultables… il faut aller sur place ! Je vous passe les détails des consultations données par les archives cantonales : « Pour des raisons pratiques, il n’est pas possible de commander plus de dix articles à la fois. Les documents sont distribués à heures fixes :
- 08h30 commande possible la veille jusqu’à 16h15
- 10h15 commande possible jusqu’à 09h15
- 14h15 commande possible jusqu’à 13h15 »

Dans les forums, j’apprends en outre que « les copies d'actes ne sont pas gratuites, il faut débourser l'équivalent d'environ 25 à 30 euros pas acte. L'acte est très sommaire » ; information à prendre au conditionnel (sur les forums on dit tout et son contraire), mais en plus de ça, je risque de me retrouver sur la paille : 3 750 à 4 500 € de copies d’actes : gloups !

Donc, pour résumer, il faut que j’ai l’autorisation écrite du curé de la (des) paroisse(s) et que je me rende ensuite sur place aux archives cantonales (en l’occurrence à Sion) et que je calcule bien mes articles à commander (à cause des horaires), par paquets de 10 maximum, soit au moins 15 jours de présence puisque j’ai identifié 150 actes. Et pauvre comme Job.
Pas possible !

Bon, je cherche rapidement une autre solution : je me tourne vers l’AVEG (Association valaisanne d’Etude Généalogique) et crie au secours ! Très généreusement, ils me fournissent – gracieusement en plus – une liste d’ascendant composant ma lignée suisse : noms, prénoms, dates et lieux de naissance quand ils sont connus. C’est ainsi que « j’ai » pu identifier mes ancêtres Suisses. Mais aucun acte.

J’ai tenté d’autres pistes, mais en vain. Ah ! si ! j’ai trouvé l’origine du patronyme Borrat : du patois borat, taurillon, jeune homme (latin burrus, rouge ardent), ou bore, poil, laine grossière (latin burra, bourre, bure). Es-Borrat est une forme valaisanne, tirée d’un lieu-dit signifiant "chez les Borrat" (es = en les) [selon Ch. Montandon, www.favoris.ch/patronymes).].
Concernant les Borrat-Michaud, le nom est une variante de Borraz, Borra qui apparaît dans un rôle des terres du Chapitre de Sion à la fin du XIIe siècle. Cette famille se divise en plusieurs branches dites Borrat, Borrat-Besson, Borrat-Michod ou Michaud, Es-Borrat.
Les Borrat-Michaud descendent probablement d'un Michaud (= Michel) Borrat, fils de Jacquet Borrat, de Prabit; ce Michaud Borrat apparaît dans une reconnaissance de 1457 [selon le Nouvel armorial valaisan, Neues Walliser Wappenbuch, Auteur : Jean-Claude Morend, Léon Dupont Lachenal, Edité en 1984]. Donc pas de Borrat qui épouse une Michaud : légende familiale qui s’envole en partie. Au passage, clin d’œil à mon oncle Michel, qui s’appelle donc en fait Michel Borrat Michel !

C’était il y a une dizaine d’années. Je me suis dit : « adieu les Suisses ! Jamais je ne vous connaîtrai davantage ».

Aujourd’hui Noël approche. Je me suis dis que je pourrais demander au Père-Noël de m’offrir ces fameux actes manquants. Non que je mette en doute les relevés fournis par l’AVEG, mais ma formation d’historienne « m’oblige » à voir (avoir) la source première. Je recherche donc un généalogiste familial dans le Valais Suisse sur internet. En vain : je ne trouve que des généalogistes successoraux.

Je me tourne à nouveau vers l’AVEG en leur demandant si eux peuvent me fournir les actes, ou à défaut les coordonnées de quelque un susceptible de pouvoir le faire. Gentiment – à nouveau – ils me fournissent la copie d’une vingtaine d’actes. Cependant « les actes proviennent de photographies des registres paroissiaux de Val d'Illiez et de Champéry, réalisées avant les restrictions de l'Evêché. Les photos numériques n'avaient pas la qualité des photos actuelles, d'où la piètre qualité de ces photos. Aujourd'hui en effet, l'Evêché est propriétaire des documents et en limite fortement l'accès. Du coup, tous les registres n'ont pas été numérisés, et il est difficile d'accéder aux originaux ou aux copies disponibles aux archives valaisannes pour faire des copies des actes. »

Dans le lot, l’acte de naissance de mon AAGP, qui confirme bien sa naissance illégitime (ce dont je ne doutais pas) ainsi que les actes de naissance et décès de sa mère (qui ne s’est jamais mariée, même si, apparemment  elle a vécu avec un homme qui a reconnu l’un de ses enfants illégitimes… oui, elle aussi a eu plusieurs enfants illégitimes : l’histoire se répète). Les autres actes, concernant les ascendants les plus proches, confirment les dates données par l’AVEG il y a 10 ans. Un tableau issu de leurs relevés vient compléter l’envoi, identique aux données déjà reçues. J’ai laissé de côté les trois ou quatre dernières générations car elles n’ont pas d’acte leur correspondant et, les données n’étant pas sourcées, je ne sais pas comment le lien et la parenté de ces personnes a été établi.

Mais il me reste encore 130 actes à trouver. Je contacte cette fois directement les archives cantonales, pour savoir si elles peuvent réaliser des copies. La réponse est non, mais elles me conseillent de me tourner vers… l’AVEG !

Donc en 10 ans, si la généalogie en ligne en France a fait beaucoup de progrès, force est de constater qu’en Suisse les données restent bien au chaud dans leur coffre-fort. Inaccessibles. Je referai peut-être une nouvelle tentative dans 10 ans, sait-on jamais…


jeudi 30 novembre 2017

#Centenaire1418 pas à pas : novembre 1917

Suite du parcours de Jean François Borrat-Michaud : tous les tweets du mois de novembre 1917 sont réunis ici.

Ne disposant, comme unique source directe, que de sa fiche matricule militaire, j'ai dû trouver d'autres sources pour raconter sa vie. Ne pouvant citer ces sources sur Twitter, elles sont ici précisées. Les photos sont là pour illustrer le propos; elles ne concernent pas forcément directement Jean François.

Les éléments détaillant son activité au front sont tirés des Journaux des Marches et Opérations qui détaillent le quotidien des troupes, trouvés sur le site Mémoire des hommes.

Toutes les personnes nommées dans les tweets ont réellement existé.
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1er novembre
Cette fois c’est officiel : nous partons en Italie ! Préparation de l’embarquement du lendemain.

2 novembre
Le bataillon embarque à Chavanges sur deux trains et demi (le 3e est partagé avec le 54ème). Notre compagnie est dans le 3e. Début de l’embarquement 17h ; départ : 20h.

3 novembre
Nous avons touché 9  jours de vivres. Itinéraire pour se rendre à la gare : Montier en Der, Droyes, Bailly le Franc, Chavanges.

Carte Montier-Chavanges

4 novembre
Itinéraire des trains : Langres, Dôle, St Amour, Bourg, Ambérieu, Culaz, Aixe les Bains, Chambéry, St Pierre d’Albigny, Modane, Turin.

Carte Chavanges-Turin
Dire que je suis passé si près de chez moi… Nous débarquons dans la nuit. Les Italiens nous ont fait un accueil très cordial. Le moral du bataillon est excellent.
Ordre général n°90 de la Division.

5 novembre
Rassemblement des officiers au QG. Pour nous c’est repos, nettoyage, inspection. On ne s’arrête pas ici : le  voyage continue demain.
Dire que me voilà en Italie !

Accueil Italiens © Gallica

6 novembre
Rassemblement à 6h50. Itinéraire Decenzano, Peschiera.

Carte Turin-Peschiera
Le bataillon défile devant le général Dillemann derrière lequel il a fait son entrée en ville. Nous cantonnons à l’école et à la caserne.

7 novembre
Emploi du temps à la discrétion des commandants de compagnie : on nous laisse un peu de temps libre pour découvrir l’Italie.

8 novembre
Ceux de la 47e déjà débarqués sont transportés en auto vers Breno-Edolo. Nous embarquons sur 36 camions à 8h. Itinéraire : Peschiera, Lonato, Brescia, Iseo, Pisogne, Breno, Cedegolo. Arrivée vers minuit à Cedegolo.

Carte Peschiera-Cedegolo

9 novembre
Nous nous installons dans nos cantonnements, situés à Sellero, au Nord de Cedegolo.

10 novembre
Aménagement des cantonnements. Travaux de propreté. Repos. Les habitants du pays se montrent très accueillants. L’armée italienne est très courtoise. Le bataillon reçoit l’ordre de se tenir prêt à se porter dans la région de Sonico-Edolo.

11 novembre
Départs échelonnés entre 9 et 10h. Nous cantonnons à Edolo.

12 novembre
Le bataillon a pour mission de barrer le Val Camonica. Devant lui la 5e DI italienne qui occupe la ligne des glaciers menant à l’Adamello. A droite le 31e CA français. A gauche le 12e BCA. Le seul passage permettant à l’ennemi de pénétrer dans le Val Camonica est le col du Tonale à 1 900 m, déjà encombré par la neige.

Edolo-Tonale

13 novembre
Le bataillon fait mouvement pour être regroupé en deux factions égales à Edolo et Cedegolo. On doit embarquer demain à Malonno. Installation sommaire dans les cantonnements.

14 novembre
Un éboulement interdisant la circulation sur la voie ferrée locale, l’embarquement du bataillon est retardé.

15 novembre
Toujours en attente de l’embarquement.

16 novembre
Nous embarquons enfin.

17 novembre
Itinéraire : Breno, Iseo, Brescia, Lonato, Vérone, Montebello. Nous sommes dans le 2e train qui part vers 1h30.

Carte Malonno-Tavernelle

18 novembre
Étape d’une quinzaine de km pour gagner les cantonnements : Agugliana, Il Motti par Montebello et Vicentino. Nous arrivons au cantonnement vers 5h, composés d’habitations disséminées.

19 novembre
Installation dans les cantonnements.

20 novembre
Exercices. Ordre de la division n°89. La Division est en réserve d’armée, chargée de l’organisation et de la défense d’une position d’arrêt. Elle est située  face au NE sur la ligne Isola di Malo-Vicense. On doit se tenir prêt à contre-attaquer pour aider les forces italiennes.

21 novembre
Exercices divers. Reconnaissance du terrain pour se rendre aux positions de défense.

22 novembre
Nouvelles répartitions des cantonnements : on nous attribue une ferme au Nord d’Agugliana.

23 novembre
Des renforts arrivent. On nous annonce un mouvement pour la Division demain. Préparation de départ.

24 novembre
Le Bataillon part à 6h. Il gagne le point initial de Montecchio Maggiore où il prend place dans la colonne n°3. En deux étapes la 47e DI, avant-garde de la Xe armée, se porte dans la région de Tezze. Mouvements et stationnements sont exécutés dans les conditions d’une marche de guerre, les troupes prêtes à l’attaque ou à la défense.
Itinéraire : Montorso, Montecchio Maggiore, Sovizzo, Creazzo, Cavazzale, Monticello. Arrivée à 19h à Bolzano.

Carte Montorso-Bolzano

25 novembre
Seconde étape : départ à 6h30. On rejoint la colonne n°2. Itinéraire : San Pietro in Gu, Scaldaferro, pont à bateaux de Friola, Tezze, Stroppari.
Le Bataillon profite d’un arrêt pour manger la soupe. Arrivée à 17h.
Cantonnement le long de la route  de Bassano-Citadella.

Carte San Pietro-Stroppari

26 novembre
Installation dans les cantonnements.

27 novembre
La Division étudie nos nouvelles positions : ligne de surveillance, ligne de résistance, ligne de soutien. Notre compagnie est assignée sur la gauche en première ligne.

28 novembre
Les unités reconnaissent les positions d’arrêts. Nos missions sont de renforcer l’armée italienne, contre-attaquer l’ennemi s’il se présente, couvrir un repli éventuel de l’armée italienne.

29 novembre
Les reconnaissances sont suspendues. Exercices. Les permissions reprennent (4% de l’effectif) à partir du 30 novembre.

30 novembre
Reconnaissance en première ligne du chef de Bataillon. Nous devons faire mouvement demain.


samedi 25 novembre 2017

Acte d'état

Mon ancêtre à la IXème génération (sosa n°412) se nomme Christophe Derolland… ou Cristophle, Christophle, Chrystophores (en latin) Derraulant, Derolland, Deroulland. Bref, malgré ces fantaisies orthographiques, j’ai pu reconstituer une partie de sa vie :
- né en 1732 à Morillon (Haute-Savoie),
- marié à Jeanne Josephte (ou Josette) Pomet en 1753 – dont il a 5 enfants,
- décès de sa première épouse en 1768,
- remariage avec Jeanne Josette Cullaz (tiens : elle a les mêmes prénoms !) en 1768 – dont il aurait 3 ou 4 enfants,
- décès en 1799, toujours à Morillon.
J’ignore cependant son métier. Son fils sera laboureur. Mais lui semble assez aisé puisque, et c’est ce qui nous intéresse aujourd’hui, il possède plusieurs "maisons".

En effet, grâce à un acte d’état (c'est-à-dire un état des lieux des possessions - immeubles notamment - réalisé par des experts et rédigé par un notaire) passé devant Me Denarie, notaire de Cluses en 1776, nous en savons un peu plus sur ses biens immobiliers. Cet acte nous indique qu’il "auroit fait batir deux maisons […]  procédée de la jeanne pommet sa premiere femme", l’une au lieu-dit les Follys et l’autre aux Pellys. Morillon est situé à flanc de montagne : les parties basses de la commune à 660 m, les parties hautes culminant à 2 500 m. Les Follys sont situés vers 800 m d’altitude et les Pellys vers 1 100 m.

Carte état major, Morillon © Geoportail

Les "deux maisons" sont en fait composées de trois bâtiments, comme on le verra dans un instant. Je n’ai malheureusement pas retrouvé le contrat de mariage Derolland/Pomet qui détaillerait peut-être ces immeubles et leurs provenances. A défaut, nous nous contenteront de ce document.
Par cet acte d’état, Christophe Derolland souhaite "faire proceder à l'estime [estimation] des vieux et des neufs bâtiments et acte d'état par experts pour assurer les frais desdits bâtiments quil convenoit y faire".

Cette procédure de l’acte d’état n’est pas anodine est obéit à des règles strictes :
Sur requête du juge, le notaire est nommé pour recevoir l’avis de deux experts et, de son côté, Christophe produit un maître maçon et un maître "serpentier" (variante du savoyard çarpênti signifiant charpentier). Des témoins complètent l’assemblée.
Les experts prêtent serment sur les saintes écritures "de bien et fidellement raporter l'estime [audit notaire] desdits bâtiments, tant des vieux que des neufs."
L’examen peut commencer : le "vieux bâtiments des follys est evalluée à la somme de huitante livres et celui des pellys a celle de dix livres ayant été ecrasé par la neige et ne pouvant servir que pour le feu." On voit ici que l’hiver (ou les hivers) a/ont fait des ravages sur le deuxième bâtiment qui n’est plus qu’une ruine.
"La nouvelle batisse desdits follits est evalluée à la somme de sept cent soixante quatorze livres et cinq sols monoye de savoye tout compris."
Soit un total de 864 livres et 5 sols ; on remarquera au passage le grand décalage dans la valeur des anciens bâtiments par rapport au nouveau.
L’origine et la date des différents immeubles n’est pas très claire : il y a visiblement deux édifices anciens et un neuf, mais dans le haut du document il était mentionné que c’est Christophe qui avait fait bâtir ces "deux maisons". Est-ce qu’il a fait ces constructions au début de son mariage, une quinzaine d’années plus tôt ? Ce laps de temps a-t-il suffit à les détériorer de façon si importante ? Ou sont-ils plus anciens et la bâtisse qu’il a fait édifier est-elle seulement la seconde maison des Follys ? Il nous manque des éléments pour pouvoir trancher.
L’acte se poursuit, en détaillant les "deux maisons" : elles sont composées de "muraille toilte [= toit ? tuile ?] serpente [= charpente] fournitures couvert four pressoir et ecurie et autres fournitures". Four, pressoir et écurie : ces bâtiments sont donc à usage agricole. "Savoir [ ?] soixante pieds de toilte a douze sols le pied, vingt quatre toises et demis de muraille a huit livres dix sols la toise, un four estimé à trante cinq livres, la ramure [ ?] estimée deux cent livres et deux cent huitante pour la main d'aure [ ?] et pour les barreaux epart et serrures la somme de quinze livres et pour le batiment des pellits ils mauroient rapportés qu'il vaut actuellement la somme de nonante livres."

Bon, j’avoue qu’entre l’écriture du notaire, les termes techniques, voire locaux, je n’ai pas bien saisi l’entière description des bâtiments ni qui vaut quoi exactement. Si ça vous parle davantage, n’hésitez pas à m’en faire part…

Suit un paragraphe où Christophe certifie avoir payé pour sa requête et la présence des quatre experts, ce qui lui en a coûté "cinq livres et dix huit sols" (soit, quand même, un peu plus de la moitié de la valeur de la ruine des Pellys).
Le document se termine par la liste des témoins et leurs éventuelles signatures. On notera que Christophe a "fait [sa] marque pour ne savoir signer de ce enquis" sur la minute originelle de l'acte. Aisé mais point lettré, donc.

L’histoire ne dit pas ce qu’a fait Christophe ensuite : a-t-il détruit la ruine, tout juste bonne à mettre au feu ? A-t-il réparé l’autre ? Pris soin de la dernière pour la transmettre à ses héritiers ? Nous le saurons peut-être un jour… ou pas !


samedi 18 novembre 2017

#RDVAncestral : la photographie

Nous sommes en 1871. Aujourd’hui j’ai rendez-vous dans une nouvelle et belle artère de la ville d’Angers (Maine et Loire) avec une partie de la famille Rols : Alexandre, le père, Marie-Anne née Puissant, la mère, et leur petite fille, Élisabeth (la future « grand-mère Frète ») âgée aujourd’hui de trois ans. J’ignore où est mon ancêtre directe, Cécile qui a alors 14 ans (ma future arrière-arrière-grand-mère, bien éprouvée en 14/18 : voir ici).

Comme nous sommes en avance, nous discutons avec Alexandre. Il m’explique qu’à Paris, les troubles politiques ont fait une nouvelle fois vaciller le pouvoir. La IIIème République vient d’être instaurée, avec Mac Mahon à sa tête. La Révolution Industrielle est sur sa lancée, attirant dans les villes des paysans affamés qui viennent s’user la santé dans des usines dévoreuse d’hommes, de femmes et d’enfants. C’est le règne de la machine à vapeur. En parallèle, une nouvelle classe a émergé petit à petit : la bourgeoisie. Celle-ci prend ses aises, rêve d’aristocratie et de pouvoir. Ils sont hommes d’affaires, banquiers, négociants, marchands…
Comme toi, Alexandre, pensais-je.

- Le « progrès », reprend-il, comme on l’appelle désormais, s’est étendu aux grandes villes de province. On imite Haussmann (à une échelle moindre évidemment) en perçant de belles rues bien rectilignes. De belles bâtisses font leur apparition. On aspire à la postérité, mais de façon moderne : pour cela, on ne pose plus devant un peintre prenant des heures pour avoir son portrait à accrocher dans son salon (nouvelle pièce à la mode). Non, pour cela, on va chez le photographe !

C’est pourquoi nous sommes tous réunis ici. Nous entrons finalement à l’atelier. La famille s’est mise sur son 31. Marie-Anne a revêtu une ample robe de soie noire à la mode. Ses cheveux sont tirés en arrière en chignon. Elle a mis ses belles boucles d’oreille en nacre. Alexandre a revêtu le complet veston qu’il a fait tailler sur mesure, avec le nœud papillon assorti. La petite Élisabeth a revêtu sa robe claire à pompon et le bonnet assorti.

Le photographe nous propose plusieurs décors : balustrade, feuillage, toiles peintes [1]. Mais Alexandre veut quelque chose de simple.
- Oh ! Alors j’ai ce qu’il faut pour Monsieur : cette grande étoffe tendue qui rendra le plus bel effet et mettra vos personnes en valeur.

La petite Élisabeth trottine sur ses petites jambes à travers le studio. Le photographe fait un œil sévère : je la rattrape et tente de la garder tranquille.
- Attention messieurs, dames : si la technique photographique a fait d’énormes progrès ces dernières années, n’oublions pas que le procédé est encore tout récent : il n’a pas encore 30 ans ! C’est pourquoi le temps de pose est encore un peu long et la petite ne devra pas bouger.
- Ne vous inquiétez pas, nous la tiendrons bien, répondit Alexandre.

On s’essaye à différentes poses : Marie-Anne et Élisabeth assises avec Alexandre derrière elles, debout, une main sur l’épaule de son épouse ; ou bien tous debout, Alexandre tenant sa fille dans ses bras ; ou bien encore Alexandre assis et les femmes debout. Finalement, Alexandre choisi un fauteuil en velours à dossier, son épouse assise à côté d’elle et la petite assise.

Le photographe demande au couple de se rapprocher. Alexandre met une main sur l’épaule de son épouse tandis qu’elle pose la sienne sur l’avant-bras de son époux, dans un geste tendre. Au dernier moment Élisabeth, ne sachant pas s’il faut être plutôt sur les genoux de sa mère ou de son père, choisit… de ne pas choisir et se met au milieu !

Le photographe est paniqué, limite blême :
- Messieurs dames, messieurs dames, je vous en prie, gardez cette petite tranquille ou la photo sera floue !

Sa réputation est en jeu. Après tout, lui aussi vise une clientèle plus aisée : il ne peut pas se permettre de décevoir un client si important (il a fait sa petite enquête : il sait qu’Alexandre a été employé à la Banque de France et qu’il s’est maintenant installé à son compte comme négociant…).
Finalement on chapitre Élisabeth et chacun des parents lui sert une main. Bien calée entre eux deux, elle ne bouge plus. Le photographe respire à nouveau.
- Ne bougez plus, retenez votre respiration, c’est parti.
On attends quelques instants, qui paraissent interminable tant le moment est solennel.
- Ça y est ! annonce le photographe dans un cri de victoire. C’est terminé ! Messieurs dames vous pouvez à nouveau bouger, vous lever.

Je récupère au passage Élisabeth qui s’est remise à courir partout, l’immobilité prolongée qu’on lui a fait subir n’étant pas particulièrement à son goût.
- Voulez-vous un rafraîchissement peut-être ?
- Non ! Non ! réponds Alexandre, mais quand aurons-nous les photographies ?
- Je vous ferais livrer les épreuves par coursier demain dans la journée. Cela vous convient-il ?
- Oui, oui, ça ira !
Alexandre règle au photographe ce qu’il lui doit et nous sortons.

Une fois sur le trottoir je rends Élisabeth à sa mère.
- Vous voyez, c’est quand même plus rapide que de poser des heures devant un peintre ! Je te ferais parvenir une épreuve, si tu veux, me propose Alexandre.
- Avec plaisir !
Après des salutations chaleureuses, nous nous séparons.
- Zut ! dit Alexandre, je ne lui ai pas demandé son adresse pour lui faire livrer la photographie.



Famille Rols, 1871 © Coll. personnelle

Ne t’inquiète pas Alexandre, elle me parviendra bien ta photographie. Beaucoup plus tard peut-être, mais elle me sera transmise par ton arrière-petit-fils, mon grand-père, qui la conservait pieusement dans son album de famille… C’est la plus ancienne photographie familiale que nous avons conservée.


[1] Voir l’article "Toile peinte et balustrade".