« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. C’était après un orage, dans cette odeur de terre et de pierres mouillées qui réveille si bien en nous un écho oublié, venu du fond des âges. Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression – la conviction ? – qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

— Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

vendredi 21 novembre 2014

Machine à voyager dans le temps

J'ai inventé la machine à voyager dans le temps. Si, si ! En fait, j'en ai même inventé plusieurs.

Alors non, je n'ai pas passé mes nuits dans mon garage à bidouiller des machins et des bidules électroniques. Non, je suis beaucoup plus subtile que ça ! Mes machines à remonter le temps à moi sont adeptes du camouflage et prennent l'apparence d'objets du quotidien.

La plus efficace se glisse dans un simple carré de chocolat blanc. Du Galak, pour ne pas le nommer. En croquant ce carré de chocolat blanc, je me retrouve immédiatement propulsée dans le temps. Le temps de mon enfance. C'est très efficace et rapide. Ça commence par un frisson. Je ferme les yeux. Et puis soudain, l'enfance est là. Sur le bout de la langue. Plus rien n'existe autour de moi. Je suis ailleurs. Ailleurs dans le temps. Une véritable machine à voyager dans le temps.

Bon celui-là, j'en abuse pas. Parce que, quand même, il ne faut pas oublier que le chocolat blanc c'est juste du beurre, du sucre et du lait. Même pas de fève de cacao dedans. Quand on y réfléchit... beurk !

Je possède aussi une autre machine à voyager dans le temps. En fait, non, ce n'est pas exacte : je ne la "possède" pas. Mais d'autres la possèdent à ma place et, de temps en temps, en passant à proximité, je voyage. On la nomme thuya. Une haie de thuya, surtout au printemps, me propulse automatiquement en Anjou, dans la maison de mes grands-parents. 

Thuya, PhotoPin

Cette maison s'appelait l'Aubancière et était située à Saint Melaine sur Aubance, près d'Angers.

Pourquoi ce voyage ? J'ai le souvenir d'une partie de cache-cache où je me suis enfouie profondément dans la haie de thuya de la propriété. Est-ce la réalité ? Je ne sais même pas, car je ne peux pas véritablement la situer dans le temps. Les chemins de la mémoire sont parfois trompeurs et perfides. Je sais que je ne suis pas allée là-bas très souvent. Mais rien à faire, l'odeur des thuyas est si puissante et efficace. 

C'est bizarre quand même : élevée dans la campagne creusoise, la haie de thuya, bien propre, bien taillée, est pour moi une totale incongruité. Un truc qui ne devrait même pas exister. Et pourtant, quand je marche le long d'une haie (moche) de thuya, son pouvoir est si puissant que pas une fois je ne reste sur place et je me reporte systématiquement à l'Aubancière. 

Et dire que je n'ai même pas une photo de cette maison. De toute évidence, le pouvoir olfactif des thuyas est plus fort encore qu'une photo.

Bon, d'accord, les esprits chagrins diront que les machines à voyager dans le temps que j'ai inventées, Proust en a inventé une tout aussi efficace, et bien avant moi. Madeleine qu'il l'a appelée. Et qu'en plus, mes machines ne vont pas plus loin que l'enfance. Tant qu'à faire de voyager on pourrait aller visiter le temps des rois, aller directement au 5 novembre 1955 (pour les amateurs de cinéma), ou juste dans une très vieille ferme en Vendée pleines d'ancêtres. Mais bon, nul n'est parfait, hein ?

Et vous, avez-vous aussi des machines à voyager dans le temps personnelles ?


vendredi 14 novembre 2014

#Généathème : Hommage aux Poilus

Pour rendre hommage aux Poilus de mon arbre, j'ai choisi le point de vue... d'une mère : Cécile Marie Augustine Rols, épouse Astié, a eu 8 enfants, dont 7 fils. Hormis celui mort en bas âge (Ernest), ils ont tous participé à la Grande Guerre.


"Ivry, septembre 1912,
Ma chère petite,

Cela fait longtemps que je ne t'ai pas écrit et tu dois t'inquiéter de mon silence. Ne te fais pas de souci : tout va bien. C'est juste, qu'une fois encore, nos vies ont été bouleversées. Ne trouvant plus d'ouvrage à Angers, mon Augustin est parti, à pied, en région parisienne pour trouver un emploi. Il a été chanceux : il est maintenant journalier et nous nous sommes installés à Ivry, où nous avons trouvé un petit logement tout simple. Bref, après l'Anjou, le Rouergue, une nouvelle page se tourne : nous voilà Parisiens !
Des nouvelles des enfants : Marie et François sont déjà mariés, comme tu le sais, et sont restés à Angers. Augustin, notre fils, vient tout juste de se marier lui aussi, en août, avec Louise Lejard. Malheureusement nous n'avons pas pu nous rendre à la noce, à Angers; alors on a envoyé notre consentement, passé devant le maire d'Ivry. De fait, il nous reste avec nous Elie, Benoît et Alexandre.
Je t'embrasse,
Affectueusement, 
Cécile."


"Paris, 13ème, mai 1914,
Ma chère petite,

Tu sais qu'on a déménagé à Paris ? Mais ce n'est pas pour te dire cela que je t'écris.
Cette lettre est, hélas, porteuse de tristesse : Augustin nous a quitté le dix de ce mois. Je me retrouve seule. Heureusement les trois garçons qui sont près de moi me soutiennent dans cette épreuve.
Je t'en écrirai davantage très bientôt.
Affectueusement, 
Cécile."


"Paris, 13ème, 31 juillet 1914,
Ma chère petite,

Le climat est lourd. Depuis l'assassinat de cet archiduc qu'on ne connaissait même pas, tout le monde parle de guerre. Comment un événement aussi insignifiant pourrait avoir de telle conséquences ?
Je m'inquiète pour mes fils.
Louis, l'aîné, a déjà fait son service en 1898 et a été envoyé dans la territoriale en 1911. Mais il a 37 ans et on dit que ce n'est pas trop vieux pour partir, en cas de conflit.
François a été ajourné en 1905 et à nouveau en 1906. L'année suivante il a été classé dans les services auxiliaires. Faiblesse générale, qu'ils ont dit. Le premier octobre 1908 ils l'ont finalement envoyé dans la réserve de l'armée active. Il a 30 ans.
Elie n'a que 28 ans. Ajourné en 1907, il a été exempté en 1908. Au moins, comme ça, nous pourrons le garder à la maison.
Augustin a lui aussi déjà fait son service, au 10è Bataillon de chasseurs à pied, à partir de 1909. Renvoyé dans la disponibilité en 1911, il est reparti vivre à Angers. Il est père d'un petit garçon né l'année dernière, Daniel. Il a 26 ans.
Benoît, mon petit vaurien, après avoir subi sa première peine (un mois de prison pour vol en 1911), a été incorporé en octobre 1913 dans un bataillon en Afrique; il doit cette curieuse affectation à son passé de prisonnier. Il a aujourd'hui 22 ans, mais ne s'est pas assagi : il a été à nouveau condamné ; cette fois par le Conseil de guerre de Tunis, pour un mois. Il a, semble-t-il, abandonné son poste alors qu'il était de garde (je n'ai pas eu beaucoup de détails sur cette affaire).
Et Alexandre n'a pas encore fait son service : il n'a que 19 ans. Il ne devrait être appelé que l'année prochaine normalement.
En espérant que tout s'arrange.
Je t'embrasse, 
Cécile."


"Paris, 13ème, 17 août 1914,
Ma chère petite,

C'est effroyable ! Cette déclaration de guerre ! As-tu entendu toi aussi ce lugubre tocsin qui a sonné la mobilisation de nos hommes le 1er août dernier ?
Bien sûr, Benoît qui est en plein service militaire "normal", reste naturellement à l'armée.
Mais hélas, comme on le craignait, ils ont rappelé de nombreux hommes ayant déjà fait leur temps militaire. Louis a été le premier à partir : le 6 août, il a été envoyé au Régiment d'Infanterie d'Angers et dès le lendemain envoyé sur le front (puisqu'il avait déjà fait ses classes lors de son service). Sa pauvre fiancée, Augustine, ne cesse de pleurer.
Et il y a deux jours, c'est Augustin qui a été remobilisé à son tour, dans la 22è section de Commis et Ouvriers d'Administration. Tu te rend compte. Son petit garçon n'a qu'un an : il à peine eu le temps de connaître son papa.
Maintenant, je tremble pour eux.
J'espère que je n'aurai pas à t'apprendre de mauvaises nouvelles.
Cécile."


"Paris, 13ème, Noël 1914,
Ma chère petite,

Déjà cinq mois de guerre. Ceux qui avait prédit que nos soldats seraient de retour dans leurs foyers avant Noël se sont trompés, hélas. Cette année, les fêtes ne seront pas joyeuses comme à l'habitude. L'absence se fait douloureusement ressentir. 
Je n'ai pas de nouvelle de Benoît ni d'Augustin. Le courrier ne passe pas toujours bien.
Louis a pu se marier avec Augustine à la fin du mois d'août à Ivry, mais il est reparti aussitôt.
Elie et François ont finalement été reconnus aptes, bien qu'ils aient été ajournés et exemptés à plusieurs reprises : la commission spéciale de réforme de la Seine a décidé de les envoyer au front. On doit bien manquer d'hommes pour envoyer se battre ceux qui n'étaient pas jugés aptes à le faire il y a moins de 10 ans. Ils doivent partir d'ici une quinzaine de jours rejoindre leurs régiments d'infanterie respectifs. Contrairement à Louis, on ne les enverra pas directement sur les premières lignes puisqu'ils n'ont pas fait leurs classes.
Dans le même temps, ils ont appelé la classe 1915 à la mi-décembre, par anticipation (au lieu d'octobre 1915) : presque un an d'avance ! Du coup, ça y est : Alexandre, mon petit denier, a été mobilisé à son tour. Il est parti faire ses classes au dépôt de Lons le Saulnier le 19 décembre.
Maintenant je tremble pour mes 6 fils qui ont tous été appelés par l'armée.
Avec toute mon affection,
Cécile."


"Paris 13ème, 25 mai 1915,
Ma chère petite,

Des nouvelles du front, si je puis dire ! Je viens de recevoir une lettre de François : il y explique comment il est arrivé au corps le 12 janvier et sa préparation accélérée jusqu'au 19 mars, date à laquelle il a rejoint le front. Mais tiens-toi bien : il a été blessé ! Déjà ! Si tu avais vu ma frayeur en lisant son courrier. Heureusement il m'a rassuré sur son état : il dit que ce n'est qu'une plaie superficielle au genou gauche, provoquée par un éclat d'obus. Un éclat d'obus, tout de même ! Il s'en est fallu de peu... J'en tremble encore rien que d'y penser. Enfin, je lui prépare un colis pour lui remonter le moral dans son hôpital.
Tendrement,
Cécile.
PS : au moment où j'allais sceller ton enveloppe pour te l'envoyer, j'apprends que Benoît a aussi été blessé à la jambe à cause d'un éclat de schrapnel. Il a fait une hémorragie assez sérieuse. Mais on l'a bien soigné dans son hôpital belge - il est en Belgique !
J'ai l'impression que je m'habitue. C'est terrible, non ?"


"Paris 13ème, 10 novembre 1915,
Ma chérie,

C'est le cœur brisé que je prends la plume aujourd'hui. Après le retour au front en juillet de François, j'ai appris début septembre que Louis avait été blessé. J'ai à peine eu le temps de m'inquiéter pour lui, qu'un grand malheur m'a frappé. C'est une simple enveloppe de papier bleu, portée par le maire encadré de deux gendarmes, qui a été la messagère de cette épreuve. Mon fils Alexandre, mon tout petit, est décédé. Disparu, il a été déclaré "tué à l'ennemi" par avis ministériel. Ça s'est passé dans le Nord Pas de Calais, dans une petite ville qui s'appelle Neuville Saint Vaast, le 28 septembre dernier. Je n'ai pas de détails sur ce qui s'est passé et la mention laconique, toute militaire, ne peut guère m'apporter de réconfort. Mon Dieu, il avait tout juste 20 ans !
Pourquoi a-t-il fallu que ce soit mon petit dernier qui parte si vite ?
Je suis inconsolable.
Tristement,
Cécile."

Fiche Mort pour la France, Mémoire des Hommes


"Paris 13ème, 15 septembre 1916,
Ma tendre petite,

Ne me reproche pas de ne pas t'écrire plus souvent. J'ai passé une année difficile. Comment se remettre successivement du décès de son époux puis de son jeune fils ? A chaque fois que j'entends un pas dans l'escalier, la frayeur me prend et mes jambes me lâchent. Je suis parfois obligée de m'assoir. Et des mauvaises nouvelles, j'en ai eu plus qu'à mon tour.
D'abord, Benoît a à nouveau été condamné en février, par le Conseil de guerre de Tunis : encore un mois de prison, à cause de coups et blessures qu'il a volontairement donné à un chasseur nommé Vasse. Ce petit me fera tourner chèvre avec ses turpitudes !
François, quant à lui, a été blessé à nouveau : le 30 avril, cette fois par balle, au pied gauche. Il est resté à l'hôpital jusqu'au 21 août. Mais il s'est bien remis. Tellement bien qu'on la renvoyé une nouvelle fois au front. Cette fois-ci il est en Orient !
Ensuite... Ah ! Mon Dieu, je n'arrive même pas à l'écrire. C'est Elie qui nous a quitté à son tour. Il était dans la Somme lorsque le 30 juillet il a disparu; officiellement déclaré, lui aussi, tué à l'ennemi, début septembre. Il n'avait pas 30 ans. Cette maudite guerre m'a pris un deuxième fils. 
Est-ce que cela ne finira donc jamais ?
Ta Cécile." 
Fiche Mort pour la France, Mémoire des Hommes


"Paris 13ème, 25 octobre 1917,
Ma grande (tu as dû bien grandir depuis le temps !),

Les années passent et le conflit s'éternise. On raconte des choses horribles sur ce qui se passe dans ces tranchées. Lorsque les hommes reviennent en permission, ils n'arrivent même pas à en parler. Ce doit être terrible. 
Ici la vie est dure (et de plus en plus chère !), mais rien de commun avec ce qu'ils peuvent vivre là-bas.
Quelques nouvelles un peu plus gaies : les garçons changent régulièrement d'affectation : Augustin dans différents groupes d'aviation, Louis dans des régiments d'infanterie et François qui a rejoint un régiment du génie.
Augustin souffre parfois de fièvres mais dit bien se porter. Augustin et François ont été nommés caporaux. 
Benoît (enfin assagi ?) a reçu la "médaille coloniale" en février. François a été nommé à l'ordre du régiment "Bon soldat ayant toujours eu une belle conduite au feu. A été blessé deux fois dans l'accomplissement de son devoir." Cela m'a rendu fière et a adoucie un peu ma peine.
Je t'embrasse,
Affectueusement, 
Cécile."


"Paris 13ème, 25 avril 1918,
Ma grande,

Un troisième ! La guerre m'a pris un troisième fils ! Benoît a été emporté le 5 de ce mois, dans la Somme lui aussi, à Cantigny. 25 ans : c'est beaucoup trop jeune pour mourir, même pour sa patrie.
Je suis dévastée par la peine et le chagrin. Combien en faudra-t-il pour que cela cesse ?
Douloureusement,
Cécile."


Fiche Mort pour la France, Mémoire des Hommes


"Paris 13ème, le 11 novembre 1918,
Ma grande,

Enfin ! Je suis si heureuse que ce cauchemar cesse que je veux t'exprimer mon soulagement dès aujourd'hui ! Quatre ans ! Mon Dieu, il aura fallu quatre ans ! Quatre ans et trois fils !
J'en ai encore trois autres sur le front, j'espère qu'il seront vite démobilisés et qu'ils me reviendront entier.
Je t'embrasse.
Cécile."


"Paris 13ème, 26 janvier 1919,
Ma grande,

Louis m'a appelé ce matin : il est en route ! En effet il a été démobilisé hier. Il revient à Ivry.
J'ai eu des nouvelles de la triste fin de Benoît, par un camarade de retour du front qui est gentiment venu me voir (ils s'en étaient fait la promesse mutuelle en cas de disparition). Le général Pétain a donné le mot d'ordre : "L'ennemi [...] veut nous séparer des Anglais ou s'ouvrir la porte de Paris. Il faut l'arrêter; cramponnez-vous au terrain. Tenez ferme. Il s'agit du sort de la France." 
Les Allemands s'étaient emparé du village de Cantigny : le but de l'opération était de l'en déloger. Mais ils possédaient des mitrailleuses en nombre et un déluge de feu s'est abattu sur nos braves soldats. Terrés dans des trous, il leur était impossible de lever la tête tellement le feu ennemi était violent. La situation s'est prolongée toute la nuit et c'est seulement au matin qu'on a pu récupérer les blessés. Hélas, nombreux sont ceux qui ont été touchés dans les trous. Le Bataillon n'a pas pu faire reculer l'ennemi, mais l'a au moins empêché de progresser. Pour son action, il a reçu cette citation à l'ordre du corps d'armée : Il "s'est élancé avec un entrain remarquable à l'assaut d'un village puissamment défendu par l'ennemi, a progressé dans le plus grand ordre, sous un feu violent de mitrailleuses, témoignant d'un moral à toute épreuve et d'une parfaite discipline de combat. A tenu le terrain conquis malgré la persistance des rafales ennemies, et ne s'est replié que sur un ordre reçu. Signé De Mitry, Général commandant le 6ème corps d'armée". 
Hélas mon fils n'en aura pas profité. On ne sait pas exactement quand Benoît a été fauché, les occasions ayant été nombreuses lors de cette funeste journée. Je remercie ce brave homme d'être venu me raconter cela. Même si cette journée a été terrible, savoir ce qui s'est passé est important pour moi.
Je m'arrête ici. J'espère t'apprendre la démobilisation d’Augustin et François très prochainement.
Affectueusement,
Cécile."


"Paris 13ème, 15 avril 1919,
Ma grande,

Ça y est ! Enfin nous allons pouvoir refermer la page de cette affreuse tragédie. Augsutin a été démobilisé le 20 mars. En revenant d'Orient, où il était basé, il est passé me voir avant de rentrer à Angers, retrouver sa femme et son petit garçon. François, quant à lui, a été démobilisé la semaine suivante, le 27. Il est revenu s’installer à Ivry, rue de Choisy.
Quel soulagement. 
Je t'embrasse.
Cécile."


"Paris 13ème, 11 novembre 1921,
Ma grande,

Augustin a reçu une pension de l'armée : des séquelles de paludisme qui se produisent tous les mois environ et le laissent sans force, terrassé par la fièvre. Un souvenir de plus de ces années de cauchemar. Les 365 francs de pension compenseront-ils ces années volées à nos enfants ? Sais-tu que, lorsqu’il est rentré à la maison, son petit garçon Daniel a demandé, fort fâché, à sa maman "mais qui c'est ce monsieur qui habite avec nous maintenant ?". Le pauvre petit, il ne se rappelait pas de son son propre père qui était parti trop tôt à la guerre.
Je vais régulièrement au monument au mort d'Ivry me recueillir et me souvenir de mes trois garçons qui m'ont été enlevés par la folie des hommes. Peut-être un jour irai-je jusqu'à la Nécropole Nationale de Montdidier, dans la Somme, voir le lieu où repose Benoît. J'ai obtenu le numéro de sa tombe : le 4808.
Puisses-tu ne jamais connaître de telles années d'atrocité.
Affectueusement,
Cécile."
Monument aux morts d'Ivry, via Généanet



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Hélas, je n'ai pas eu la chance, comme Olivier, de trouver des lettres centenaires dans un grenier... Alors je les ai inventées ! Mais les événements cités ont réellement existé : je les ai trouvés grâce aux actes d'état civil, fiches matricules militaires, journaux des marches et opérations des corps de troupes, fiches des Morts pour la France et tradition orale familiale.
Alexandre figure sur l'Anneau de Mémoire de Notre-Dame de Lorette, récemment inauguré.

vendredi 7 novembre 2014

Les monuments aux morts, patrimoine et mémoire de guerre

En ces temps de commémoration de la Grande Guerre, je vous fait partager une fiche de lecture faite il y a plusieurs années au sujet des monuments aux morts.


Les monuments aux morts érigés après la Première Guerre mondiale sont un double témoignage sur le déroulement de la guerre et sur les mentalités des survivants. On distingue plusieurs types de représentations :
  • les hommes au combat,
  • la souffrance de civils (surtout les femmes),
  • la ferveur religieuse ou patriotique,
  • la haine à la guerre.
Certains monuments furent simplement achetés sur catalogue, d’autres furent commandés aux sculpteurs célèbres de l’époque (Maillol ou Bourdelle par exemple).

I) Un univers d’hommes : les combattants

Devoir, gloire, enfants morts pour la France, mémoire, sacrifice, patrie... tels sont les mots qui président à l’élaboration de ces monuments. Une politique de mémoire de la guerre, donc de la mort, se développe alors.
Beaucoup de familles ont souhaité récupérer les corps pour les enterrer dans les caveaux de familles : les monuments aux morts ne sont donc pas vu comme des tombeaux, mais comme des tableaux d’honneur, destinés à proclamer les noms de ceux tombés au champ d’honneur. Ce sont des cénotaphes : les morts y sont honorés mais leurs restes n’y sont pas. Ce sont les autorités communales ou les anciens combattants qui se préoccupent de l’érection de ces monuments civils/civiques.
Les noms sont presque toujours gravés par ordre alphabétique, parfois dans l’ordre chronologique des années de guerre, les grades sont rarement indiqués. Cela donne un aspect égalitaire, unificateur.

La simplicité dépouillée des stèles en pierres a été choisie pour la majorité des monuments. Le manque d’argent des petites communes, joint aux penchants esthétiques de l’époque explique facilement ce choix. Des souscriptions publiques ont souvent été lancées pour soutenir un budget communal trop faible. On ne peut juger du patriotisme d’une commune en fonction de la taille de son monument (justement à cause de cette nécessité financière).
Le monument est souvent composé d'une stèle de pierres. C’est avec des formes antiques (obélisque, pyramide, fronton), bases de la grammaire des styles néo-classiques, qu’on célèbre le sacrifice des héros. Des palmes de victoire, en métal ou gravées dans la pierre, sont le symbole du martyre. Des coqs gaulois complètent l’iconographie. Les stèles sont entourées d’un jardinet et souvent d’une clôture en métal : on délimite ainsi le lieu où on commémore les absents, on en a fait un enclos sacré. Le portillon, fermé (il ne s’ouvre que pour les commémorations officielles), rappelle ce rôle.
Des cyprès ou autres conifères, symbole d’éternité, sont parfois plantés à proximité. 
La Grande Guerre a été celle de l’artillerie. On associe donc souvent des armes aux stèles de pierre : canons, obus... Les monuments peuvent aussi être entourés de chaînes, souvent alors accrochées à des obus. Les obus enchaînés signifient qu'ils ne seront plus jamais utilisés. C'est donc, paradoxalement, un symbole de paix. Il y a comme un paradoxe de voir ces objets de morts devenir des objets décoratifs.

Avec le choix de l’œuvre, s’est posé celui de son emplacement. Les solutions sont diverses selon les régions françaises, révélatrices de tensions existant entre l’Église et l’État.
En Bretagne, l’intimité historique avec la mort, la force du catholicisme, expliquent le choix massif des cimetières. Ailleurs, il oscille entre la place de l’église et celle de la mairie qui, dans les villages, a l’avantage d’être commune. Un troisième pôle peut s’ajouter : l’école (il s’agit souvent d’une mairie-école). Dans les villes ayant une fortification plus ou moins anciennes, les monuments peuvent s’y adosser (rappel de sa symbolique militaire). Un parc public (surtout s'il remplace d’anciennes fortifications) peut aussi accueillir le monument.
S’il est près de la mairie, c’est que les morts sont vus comme des héros. Au contraire s’il est proche de l’église, c’est qu’ils sont vus comme des saints. Dans un lieu apparemment neutre, comme un parc public, ils créent un nouveau pôle civique.
Les prêtres ont par ailleurs souvent fait apposer une plaque, au cimetière ou à l’église (« La paroisse à ses morts Priez pour eux »). Geste indépendant de l'érection du monument aux morts, voire concurrentiel lorsque le climat entre Église et État est houleux.

Les obus ne sont pas les seules armes autour du monument. Souvent l’uniforme est précisément sculpté, avec son équipement au complet. Qu’ils soient représentés au combat, de garde dans la tranchée, blessés ou mourant, tous les soldats sont représentés armés d’un fusil. Les canons sont parfois présents, ainsi que des tanks.
Les poilus sont les plus nombreux sur les monuments à sujet : ils sont au centre de la commémoration. Les hommes sont soit représentés au combat, soit blessés (on honore le courage, mais on n’oublie pas la blessure et la mort), ou les deux à la fois. Les monuments qui représentent la mort sont toutefois plus rares (la réalité est difficile à assumer : l’allégorie triomphante ou le fusil brandi était plus supportables).

Les Grecs anciens, après la bataille, dressaient des trophées sous la forme d’arbres dont ils avaient coupé la tête et les branches latérales, la mutilation de l’arbre symbolisant celle du blessé.
Les soldats représentés mourants ou morts sont rarement seuls : d’autres soldats ou des femmes (mères, épouses) sont présents. Le mort est soutenu par des camardes, porté sur une civière, au sol pendant que les autres continuent à se battre.

II) Messages dans la pierre : les morts parlent aux vivants

Les morts ont parfois été honorés selon leur métier : cheminots, portiers… Ils peuvent avoir une plaque dans les gares, les postes

Certains monuments reprennent une iconographie historique connue : Vercingétorix, Clovis (à Soissons), Jeanne d’Arc, des chevaliers ou blasons médiévaux 

Les animaux sont aussi utilisés : le coq gaulois, parfois terrassant l’aigle (contre toute attente biologique), les colombes de la paix, les chiens fidèles, les lions

III) Et les civils ?

Beaucoup de civils sont représentés sur les monuments : mères, épouses, enfants, vieillards.
Si l’on excepte les scènes purement guerrières, les femmes sont presque toujours présentes sur les monuments figuratifs. Casquées, voilées, vêtues à l’antique, elles sont moins des femmes que des symboles de la Victoire, la République, la Liberté, voire la Guerre.
Maillol n’a sculpté que des femmes (à trois exceptions près).
La femme représente parfois la Ville, mais on ne trouve guère de Marianne sur les monuments (on lui a préféré la Victoire ou la Liberté) ; hormis sur les monuments glorifiant les étrangers morts en France.
Sous l’allégorie de la Victoire ou de la Liberté, on représente souvent des soldats ou des civils, car à la sortie de la guerre, les allégories ne suffisent pas : on a aussi besoin de la réalité.
Des drapeaux tricolores flottent parfois au-dessus des monuments : le rouge rappelle que tous doivent être prêts à donner leur sang pour la patrie ; le blanc qu’ils doivent être purs, c’est-à-dire sans haine ; et le bleu rappelle le ciel, la vie qui continue.

Les enfants représentés ont souvent entre 4 et 10 ans : ce sont des enfants d’avant-guerre ou de première permission, qui ont connu leur père
Parfois la mère ou l’aïeul(e) fait une leçon de patriotisme à l’enfant (le doigt ponté vers le nom de son père, par exemple). Les enfants accompagnent aussi parfois leur mère sur la tombe du père.

Les régions rurales (Bretagne, Massif Central) ont payé le plus lourd tribut à la guerre, car on mobilisait les paysans pour la « piétaille ».

Quelques monuments sont pacifiques. Exemple : à Gentioux (23), un orphelin en blaude (blouse de grosse toile) proclame « Maudite soit la guerre ». Le monument, dans son architecture, ressemble à tous les autres : un socle, une stèle une statue. Conformisme d’apparence pour mieux dénoncer le consensus : la guerre n’est pas noble, ce n’est qu’un gâchis immense. 
 
 Monument aux morts de Gentioux, Wikipedia

Les monuments ouvertement pacifistes sont rares en France (5 ou 6). Les monuments de douleurs, eux, sont très nombreux.

Les monuments ont rarement évoqué le travail des femmes pendant l’absence des hommes (de la terre ou en usine).

IV) La patrie comme passion

S’ils sont avant tout destinés à honorer les morts, les monuments servent aussi néanmoins à apaiser les vivants. La croix, symbole de mort, en est rarement absente, même si c’est sous la forme d’une croix de guerre.
Dans une église une lumière est toujours allumée en symbole de présence divine. Près des monuments, de la terre de Verdun contenue dans une urne a parfois été déposée. Elle participe du même symbolisme.

Les monuments sont aussi vus comme des manuels d’instruction civique : ils ont une allure pédagogique, destinés aux jeunes enfants. Ils délivrent le message patriotique.  


Et chez vous ? Avez-vous reconnu des éléments décrits ci-dessus sur votre monument aux morts ?



Source : A. Becker : Les monuments aux morts, patrimoine et mémoire de guerre (éd. Errance)

vendredi 31 octobre 2014

#Centenaire14/18 pas à pas : octobre 1914

Suite du parcours de Jean François Borrat-Michaud : tous les tweets du mois d'octobre sont réunis ici. 

Ne disposant, comme unique source directe, que de sa fiche matricule militaire, j'ai dû trouver d'autres sources pour raconter sa vie. Ne pouvant citer ces sources sur Twitter, elles sont ici précisées en notes.

Sa fiche militaire indique une période "Intérieur" après sa mobilisation et avant d'aller "Aux armées". J'en déduis que c'est la période où il fait ses classes.
Tous les éléments détaillant l'instruction militaire sont issus de "L'infanterie en un volume, Manuel d'instruction militaire" (Librairie Chapelot, 1914) trouvé sur Gallica.

Toutes les personnes nommées dans les tweets ont réellement existé.
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1er octobre :
- Après la journée d'exercices, la vie à la caserne est plutôt tranquille.
Caserne Chambéry, Actuacity

2 octobre :
- On s’exerce aux mouvements élémentaires sur des mannequins : déplacements, attaques, parades, emploi de la baïonnette et de la crosse.

- Plus on devient habile, plus les points d’attaque sur le mannequin se resserrent et deviennent précis.

3 octobre :
- Attaque. Parade. Attaque. Parade. De plus en plus vite. D’abord en terrain plat, puis en terrains variés.

4 octobre :
- Le dimanche, nous avons repos. On part un peu en goguette avec les copains, ça nous fait sortir de la caserne !

5 octobre :
- Y a un gars, Jean Emile [ 1 ], il arrive pas à tenir sa place dans la formation en ligne sur deux rangs qu’on a apprise aujourd’hui.
- Il est jamais correctement aligné sur les autres. Ça énerve drôlement l’instructeur.
- Il a dit que tant que tout le monde n’y arriverai pas ce soir, on restera là à recommencer. Pff ! Il fait déjà nuit. On n’en peut plus.

6 octobre :
- Quand on demande aux gradés de la caserne des nouvelles du front, ils répondent toujours que tout va bien !
- Pourtant, les gars du 97è qui sont au front nous glissent que les tranchées sont violemment canonnées et les pertes quasi quotidiennes.

7 octobre :
- Raoul, l’étudiant de Cluny, a du mal avec les exercices physiques, surtout s’agenouiller, se coucher et se relever rapidement.
- On l’aide de notre mieux.

8 octobre :
- Aujourd’hui la section au combat. Le chef a étudié la zone d’attaque sur la carte du capitaine, a vérifié les armes et donné ses ordres.
- C’est parti.

9 octobre :
- J’aime les exercices de marche d’approche. Même lourdement chargé, les longues marches dans la nature sont toujours un plaisir pour moi.

10 octobre :
- Le soir venu, dans la chambrée, je révise les formations de marche d’approche sur mon manuel : en triangle, en tête de porc, en losange

11 octobre :
- Cette nuit, des exercices très difficiles, dans le noir et le froid. Désiré et moi sommes devenus très proches. A la vie à la mort !

12 octobre :
- Lors des opérations extérieures, on nous fait marcher en différentes unités, chacune à distance respectable.
- Et cela pour éviter les influences morales (peur, panique) et matérielles (feu ennemi).

13 octobre :
- Lorsque nous marchons en opération, le chef de section nous apprend à nous « mouler » sur le terrain, comme il dit.

14 octobre :
- En l’absence de cheminement naturel, on nous apprend à marcher en colonne de demi-section, en file indienne.

15 octobre :
- Le feu est conduit par le chef de section, d’après les indications données par le capitaine.

16 octobre :
- Série d’exercices où le chef de section détermine de « faire ouvrir » ou « faire cesser le feu », à sa volonté.
Manœuvres militaires 1913, Gallica

17 octobre :
- On nous martèle le message selon lequel une troupe qui n’obéit pas strictement aux ordres donnés s’expose à subir un échec grave.

18 octobre :
- Message du jour : Pour que le feu soit efficace il faut réunir 3 conditions : surprise, rapidité, intensité.

19 octobre :
- Le feu s’exécute le plus généralement par rafales, courtes, subites et violentes. Plus exceptionnellement il s’effectue par slaves.
- La nature du feu est donnée par le chef de section.

20 octobre :
- Les différents feux sont : le feu à cartouche comptées, le feu à volonté, le feu à répétition, le feu à slaves.

21 octobre :
- Le chef de section proportionne la consommation des munitions.
Grenades prises aux Boches, Gallica

- Et ceci afin que la troupe ne reste pas désarmée.

22 octobre :
- Une bonne infanterie ne doit s’attacher à ne tirer de loin que dans les occasions favorables.

23 octobre :
- Lorsque le combat par le feu est commencé, le soldat charge son fusil de lui-même après avoir pris position.
- Il attend pour tirer l’indication de la nature du feu et le commandement de « feu ! ».

24 octobre :
- Sauf nouveau commandement, le soldat doit conserver la nature du feu et le but visé précédemment.

25 octobre :
- Le feu doit être suspendu ou cesser immédiatement au commandement du chef de section.

26 octobre :
- Tout soldat qui a entendu le commandement de « Cessez le feu » ou celui de « Déchargez » a le devoir strict de le répéter à ses voisins.

27 octobre :
- A courte distance de l’ennemi, le chef entraîne sa section aux cris de « en avant ». « En avant » est répété par tous.
- Les soldats prennent le pas de course et abordent l’ennemi à la baïonnette.

28 octobre :
- Une section ne doit jamais abandonner le terrain dont la défense lui est confiée.
- Seule l’autorité supérieure peut prescrire un mouvement de repli.

29 octobre :
- La section se regroupe au commandement de « ralliement ». Les ralliements sont d’un usage très fréquent au combat.
- Les soldats doivent se regrouper vivement, en ordre et silence, et sans souci de leur place normale.

30 octobre :
- L’infanterie conquiert et conserve le terrain. Elle chasse définitivement l’ennemi de ses positions.
- C’est à elle qu’incombe la tâche la plus rude mais aussi la plus glorieuse de la bataille. 

31 octobre :
- Les exercices sur le terrain se succèdent.
Avant poste belge, 1914, Gallica



[ 1 ] Il s'agit de Jean Emile Berger, incorporé au 97è RI depuis le 6 septembre 1914.

vendredi 24 octobre 2014

Combien de temps faut-il pour faire 50 km ?

Réponse : en Haute-Savoie, il faut 74 ans (ou 5 générations) !

En effet, entre André Perrière et Vulliez Louise Françoise, sa descendante à la 5ème génération, il a fallu tout ce temps pour faire connaissance, nouer des alliances et déménager de loin en loin. Un peu moins de 75 ans pour que mes aïeux quittent Reyvroz et s'installent durablement à Samoëns.

André Perrière réside à Reyvroz lorsqu'il décède en 1681. On ignore son métier. Son fils Nicolas s'installe à Anthy sur Léman, la paroisse de son épouse Claudine Chevalier, après leur mariage en 1666. Une erreur tragique de géographie puisqu'Anthy se trouve plein Ouest, c'est-à-dire complètement à l'opposé de Samoëns ! Leur fils Jean Pierre réside à son tour à Anthy. Il y est maître cordonnier (1709). C'est sa fille, Peronne (ou Pierrette), qui franchit un nouveau cap en s'installant au Biot après son mariage avec un notaire royal, Jean Pierre Vulliez (1729). Ils sont cette fois à 38 km de Samoëns. Et c'est finalement leur fille Louise Françoise qui s'installe à Samoëns, paroisse de son époux, lors de son mariage avec Pierre Joseph Moccand en 1755 (un cordonnier, lui aussi !). Leur fille va ensuite s'unir à la famille Jay et rester à Samoëns jusqu'à la Première Guerre Mondiale.


Google Maps personnelle

Pourquoi nos ancêtres ont déménagé ainsi ? On peut émettre quelques hypothèses.

Dans cet exemple, les déménagements se font au moment du mariage. Du moins, c'est à cette occasion qu'on les constate. Plusieurs cas de figure : l'époux emménage chez son épouse (comme Nicolas Perrière) ou, plus souvent, l'inverse (comme Peronne Perrière).

D'autres familles, au contraire, sont immuables : les Jay, identifiés dans ma généalogie, résident à Samoëns depuis au minimum le XVIème siècle (les précédents se perdent dans les méandres de l'histoire) et jusqu'au début du XXème siècle, soit 10 générations. Un bel exemple d'endogamie villageoise.

Celle-ci n'est pas "folklorique" : elle est avant tout économique. Trouver un conjoint au village, c'est mettre en valeur son avoir, agrandir ses terres. Mais il est difficile de respecter totalement cette endogamie, notamment à cause des interdits de parenté : au bout d'un certain temps on est obligé d'aller "voir ailleurs" afin de trouver un conjoint qui n'appartienne pas à sa propre famille.

Un autre facteur pour briser cette endogamie, est d'ordre social. Bien souvent, on se marie entre "gens du même monde". Or, si trouver un cultivateur dans une communauté rurale ne pose pas trop de problème, cela devient vite beaucoup délicat pour certaines professions : notaires, apothicaires, etc. On va alors chercher le conjoint dans une communauté voisine. Cette recherche est facilitée par le fait que, souvent, ces professions entretiennent des relations sociales inter-villageoises. On se connaît donc déjà, malgré la distance. Ce comportement homogame se retrouve en particulier dans les couches les plus aisées de la population (bourgeoisie), mais aussi les plus faibles (domestiques, manouvriers); même si cette dernière est plutôt subie tandis que la première est plutôt choisie. Pour le reste de la population (la classe moyenne), ces considérations de métier sont moins importantes et l'union plus libre.

C'est pourquoi les déménagements se font par "sauts de puce", de communauté villageoise en communauté villageoise. On notera toutefois que, dans une très grande majorité, cette exogamie se fait à une échelle relativement réduite : les conjoints étrangers sont rarement trouvés dans des paroisses éloignées de plus de 10/15 km. Dans le cas qui nous occupe, si le premier mariage respecte cette règle (Reyvroz/Anthy : 17 km), les deux autres unions inter-villageoises sont un peu plus éloignées (Anthy/Le Biot 26 km, Le Biot/Samoëns : 38 km). Quelle audace !

En général, les garçons sont plus aventureux : ils se déplacent davantage que les femmes pour chercher leurs conjointes en dehors des limites paroissiales.

Les statistiques d'exogamie sont un peu plus élevées pour les communautés urbaines, mais le mariage d'époux issus de la même ville reste majoritaire. Plus la ville est petite, plus l'exogamie se développe. Lorsque la ville est très grande on va moins chercher son conjoint dans une autre ville, mais on retrouve ce schéma à l'échelle des paroisses urbaines : on se marie entre personnes de paroisses différentes mais appartenant à la même ville.

Les déplacements spectaculaires, c'est-à-dire à très grande échelle, comme les Savoyards ou les Bretons émigrant à la capitale, ont, elles, souvent pour origine non un mariage, mais un manque de travail. La ferme est reprise par l'aîné, la boutique ne peut plus accueillir de co-gérant, etc. Devant un avenir bouché, on part tenter sa chance ailleurs. Souvent on tâche de rejoindre une communauté de "pays" déjà installée et l'entraide est alors précieuse. C'est l'occasion de changer de métier, bien souvent, et de faire souche, dans une région totalement différente.

Hélas, on ignore bien souvent les causes de ces déménagements, les actes d'état civil restant muets à ce sujet. On peut toujours essayer, entre les lignes, d'en deviner les raisons. Ici, par exemple, on retrouve bien deux fois des cordonniers, mais espacés de deux générations. Les paroisses sont assez éloignées les unes des autres. Il est donc difficile de trancher et de dire pourquoi nos ancêtres ont ainsi migré, peu à peu, de Reyvroz à Samoëns...




vendredi 17 octobre 2014

T'es d'où ?

Ah !!! Je ne sais jamais quoi répondre quand on me pose cette question. En général elle est posée tout à fait innocemment, mais depuis que je fais de la généalogie, ça me plonge dans des abîmes de réflexions terribles.

T'es d'où ?


Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Je suis née à Angers (49), mais je n'y est pas vécu. J'ai grandi en Creuse (avec une parenthèse de six ans en Val d'Oise). Mais j'ai habité en Haute-Vienne la majeure partie de ma vie (études comprises).

Alors : je suis d'où ?
Je suis de là où est mon adresse administrative ? Mais le lieu où j'habite aujourd'hui n'est pas celui où j'habitais hier.
Je suis de là où mon cœur bat plus vite ? Quand je reviens en Limousin après une absence et que, lorsque j'aperçois les premiers reliefs, je me dis "enfin je rentre chez moi" ? Mais j'éprouve aussi cet espèce d'étrange sentiment de bien-être lorsque j'arrive à Angers, bien que je n'y ai pas vécu.

La question "t'es d'où ?" sous-entend "tu es originaire d'où ?". Alors quand peut-on parler d'origine ?
On peut considérer que j'ai vécu (quasiment) toute ma vie en Limousin. Mais peut-on dire que je suis originaire du Limousin alors que je n'y ai pas de grand-parents, que je ne parle pas la langue locale (l'occitan), que je n'y ai pas hérité de maison possédée par ma famille depuis plusieurs générations ? Bref, que je n'y ai pas d'origine.

Et là, l'angoisse ! est-ce que je suis de nulle part ? Sans identité ?

Mais au fait, à quand fait-on remonter l'origine ? A mon vécu ? A ma naissance ? L'origine n'induit-elle pas quelque chose d'ancien, de profond ? Dans ce cas là, est-ce que l'origine s'arrête à moi ou... à mes parents ? Mes grands-parents ? Mais alors, à quelle génération faut-il s'arrêter pour parler d'origine ?

J'ai beaucoup d'ancêtres en Anjou [ 1 ] : je remonte jusqu'en 1592, avec l'acte de naissance de Charlotte Le Peintre à Jarzé. Mais il suffit d'une génération pour se retrouver :
  • dans l'Ain, grâce à Jules Assumel Lurdin, mon sosa 10 [ 2 ], 
  • en limite Vendée/Deux-Sèvres, avec Joseph Gabard, sosa 14, 
  • ou en Seine et Marne [ 3 ], par Marcelle Macréau, sosa 13
  • etc... 
Suis-je même Française, car le patronyme de ma mère vient de Suisse : Joseph Borrat-Michaud (sosa 24) passe en France probablement dans les années 1880, juste de l'autre côté de la frontière.

Bref, "t'es d'où ?" Je suis incapable de répondre à cette question.
Je peux dire où je suis née.
Je peux dire où j'ai vécu.
Je peux aussi dire où ont vécu mes parents, mes grands-parents et nombre de mes ancêtres.
Mais dire d'où je suis, c'est impossible ! Définitivement impossible.

Et vous ? Vous êtes d'où ? ...



[ 1 ] En particulier parce que les archives en ligne sont très bien faites et permettent de progresser très facilement.
[ 2 ] Système de numérotation des ancêtres. Les connaisseurs auront reconnu le père de ma grand-mère paternelle.
[ 3 ] Même si j'ai un peu plus de mal à m'identifier à cette branche car la Seine et Marne aujourd'hui c'est Disneyland (au propre comme au figuré), et la région ne ressemble en rien à celle qu'ont connu mes ancêtres depuis le milieu du XVIIème jusqu'au début du XXème siècle.

samedi 11 octobre 2014

#Généathème : 100 mots pour une vie

Pour rendre hommage à mes ancêtres meuniers [ 1 ], je relève le défi de raconter leur vie en 100 mots.

Je me lève en même temps que le soleil
Et je m'habille très vite
Je sors de la chambre
Tout seul je bois mon café
Sans bruit je rejoins le moulin
Tout est gris dehors
Je mets en marche les roues
Et la farine commence à couler
Je mets en sac la part de chacun
Et puis le jour s'en ira
Je vérifierais que tout est en ordre
Et je te rejoindrais dans la cuisine
Nous dînerons devant la cheminée
Les enfants égayeront notre soirée
Heureux du devoir accompli
Je reviendrais me coucher
Dans ce grand lit clos
Comme d'habitude

 Moulin Meunant, Le Poizat (01), coll. personnelle


Et merci à Gilles Thibaut dont je me suis inspirée, bien entendu (vous aurez reconnu la chanson française la plus célèbre du monde, Comme d'habitude).

[ 1 ] J'en ai identifié 11 dans ma généalogie :
Pierre Noury à Noëllet (49)
Pierre et son fils Jean Benetreau à Nueil les Aubiers (79)
Jean Coconier à Aviré (49)
Olivier Cadoux à Loudéac (22)
Charles et son fils René Gilberge à Candé et Loiré (49) 
François Assumel-Lurdin au Moulin Meunant commune du Poizat (01) - photo ci-dessus
Jean Mingard à Angrie (49)
Joseph Romand à Viry (39) 
Thuau Michel à Saint Sylvain d'Anjou (49) 
et ceux que je ne connais pas encore...