« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leu accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

  • #Généathème
  • #RDVAncestral

samedi 20 mai 2017

#RDVAncestral : de cordonnier en cordonnier

Je pousse la porte de la boutique située place commune au bourg de Samoëns. Une bonne odeur de cuir m’envahit. J’admire sur les étagères en bois qui couvrent la totalité des murs les paires de souliers bien alignés ; d’un côté ceux qui sont usés et viennent d’être apportés par les clients, de l’autre ceux qui ont déjà été réparés et attendent leurs propriétaires. Il y a bien là plus d’une quinzaine de paires de souliers neufs pour différents particuliers. Le silence règne.

Comme je suis un peu en avance, je m’enhardis derrière le comptoir en bois : les outils s’étalent, bien rangés : je les effleure à peine du bout des doigts. Deux paires de pinces de cordonnier, trois marteaux de cordonnier, les formes et petits outils nécessaires à un cordonnier, un grand poids de coupe, des fers et barres, quinquaille et clous. Plus loin encore une paire de pince et un marteau. Trois tranchants de cordonnier sont côte à côte : l’acier en a été affûté de multiple fois rendant les lames plus fines qu’une feuille de papier, mais encore parfaitement coupantes. Quant aux manches, ils ont été polis par l’utilisation de plusieurs générations. Sur l’un d’eux on distingue à peine une initiale très vieille, à moitié effacée, J.M. (Jean, le grand-père de mon hôte). Quarante formes de souliers attendent qu’on les manie avec respect et amour du métier. Et dans le coin, tout au bout, s’entassent les peaux : cent seize livres de cuir [il s'agit de livres de poids, et non de monnaie] ainsi qu’un cuir fort, sans doute réservé à l’usage de la fabrication des semelles.

Outils de cordonnerie © ac-franchise.com

J’entends des pas dans l’escalier : je me dépêche de repasser derrière le comptoir. Pierre Joseph paraît. Il m’accueille à bras ouvert.
« Allons ! Montons à la maison. Laissons mon frère Jean François s’occuper de la boutique : c’est moi qui lui ai appris le travail, selon les dernières volontés de notre père : il sait donc tout ce qu’il y a à savoir sur métier. Pas d’inquiétude à avoir ! »
Je le suis dans l’escalier, regardant prudemment où je pose les pieds sur ces marches anciennes. Nous nous arrêtons au premier étage, bien que l’escalier se poursuive vers le grenier. Nous entrons dans la pièce principale.

« Louise, viens voir qui est arrivée ! » Pierre Joseph quitte la pièce, traverse le couloir et rejoint son épouse à la cuisine. Une porte est entrouverte, donnant sur la chambre. J’y entrevoie le lit à la chartreuse, garnis de ses linceuls et couvertes, tour de lit de toile avec ses pendants de filet et laine, et différents autres meubles. Pendant que je suis seule, je vais observer cette chambre d’un peu plus près. Peu de meubles, essentiellement des coffres en bois sapin, mais bien garnis : je reconnais une douzaine et demi de chemise de femme de toile de ritte presque neuves, six tabliers d’indienne, et une douzaine d’autres tabliers de toile de ritte, une douzaine de mouchoirs tant de soie que de mousseline, trois douzaines de coiffes tant dans la toile fine que de ritte, trois habits neufs complets de droguet d’Angleterre, cinq corps bas de drap de couleur avec leur jupes à tiers usés, une paire de manche de ratine presque neuve. Dans un autre coffre c’est un habit de serge, des chemises d’homme, trois habits de couleur, deux neufs et l'autre à moitié usé, plus les habits quotidiens et menus linges. Dans un dernier coffre, orné d’une belle serrure, enfin, ce sont les draps, les serviettes, les nappes, dont une de toile rayée rouge.

Je reviens discrètement dans la grande salle avant le retour de mes hôtes. Par la fenêtre, j’aperçois le petit jardin à l’arrière de la maison. Dans un coin de la salle il y a un tour à filer. J’admire la vaisselle d’étain exposée sur un vaisselier : pot, plats, assiette, cuillère, fourchette.
« Oh ! Ça c’est la belle vaisselle, me dit Pierre Joseph en revenant, mais d’habitude nous utilisons plutôt quelques écuelles et assiettes de terre de peu de valeur. Ces pièces là me viennent de mon père et mon grand-père avant lui. C’est comme les outils en bas, dans la boutique : tout ça j’en ai hérité d’eux. »

Louise nous rejoint par intermittence, partageant son temps entre la cuisine et nos bavardages tranquilles, assis autour de la table en sapin. Je ne peux m’empêcher de remarquer qu’elle porte une croix d’or et une bague d’or à pierres fines. Je vois bien que Pierre Joseph a réussi. Reprenant le métier de son père et de son grand-père, héritant de la boutique, la maison, le savoir-faire. Sans compter les terres, le grangeage situé à Vallon qu’il doit faire fructifier autant que le commerce en ville.

Mais le temps passe et il faut déjà repartir. Je vais dire au revoir à Louise qui est de nouveau repartie à la cuisine. Elle règne au milieu des chaudrons, bassin d’eau, pots à feu de gueuse, chaudières de cuivre, poêlon et poêle à frire.

Traversant la boutique pour sortir, je profite une dernière fois de la bonne odeur du cuir avant de déboucher sur la place, dans le soir qui tombe.


Rencontre avec Pierre Joseph Moccand, cordonnier à Samoëns (Haute-Savoie), dans les années 1760, comme son père et son grand-père avant lui.
Tous les éléments cités proviennent des contrats de mariage, testaments et inventaires après décès que trois générations de cordonniers Moccand ont fait rédiger.





samedi 13 mai 2017

#Généathème : ils avaient un métier

Je compte 13 notaires parmi mes ancêtres. Ils sont tous situés en Haute-Savoie, sauf un qui est à Laguiole (Aveyron). En général ils sont notaires de père en fils, épousent (parfois) des filles de notaires (exemple : mariage Baud/Grorod)  et quand l’héritière est une fille, elle se marie avec un notaire (exemple : les Baud/Tavernier) !
Je les connais grâce aux actes d’état civil, quand leur profession y est signalée, ou par d’autres sources, plus ou moins directes, comme l’état des âmes de Morzine (le but de ce type de document était d’établir la liste de toutes les personnes -les âmes- qui dépendaient spirituellement du curé : il importait donc de procéder à la reconstitution des familles de la paroisse) ou la notice généalogique de John Baud (document réalisé par un descendant Baud au XXème, contenant divers citations d’actes, sceaux et arbres généalogiques des familles Baud et alliées). [*]

Rappelons que le notaire est un officier public chargé de rédiger ou de recevoir les actes et contrats auxquels les personnes doivent ou veulent faire donner un caractère d'authenticité, et particulièrement tous actes relatifs à la vente d'un immeuble, au règlement d'une succession. Contrairement à une idée reçue, nos ancêtres allaient très souvent chez le notaire, pour officialiser une quittance, un achat de terre, une vente, et bien sûr les contrats de mariage ou testaments qui étaient autrefois très courants.

On distingue différents types de notaires :
  • le notaire « simple ».
  • le notaire ducal.
  • le notaire royal.
  • le notaire collégié : notaire qui a fait ses études dans un collège de droit, probablement religieux, mais qui n’est point ecclésiastique ni astreint à l'habit ecclésiastique.
  • le notaire curial : clerc de justice qui possède une place prédominante, à l’échelon supérieur du notariat. Il « assiste le châtelain dans l’exercice de toutes ses fonctions dès qu’il peut y avoir lieu à la rédaction d’un procès verbal car c’est lui qui le rédigera et la signera. » (d’après  G. Pérouse via La Salévienne, revue d'histoire locale du Bas-Genevois, Gallica). Il joue le rôle de greffier de notre justice actuelle. Par conséquent deux missions complémentaires lui incombent : l’archivage des minutes et la délivrance d’expédition (c'est-à-dire les copies d’actes).

Ces notaires tiennent une place privilégiée dans leur communauté. On le voit car, en plus d’être lettrés, ils occupent souvent d’autres fonctions :
- BAUD Estienne (sosa n°6520), décédé avant 1617, Notaire ducal
Selon l'état des âmes de Morzine il était notaire ducal mais aussi greffier d'Aulps (Saint Jean d’Aulps) en 1604 et procureur du prince Henri 1er de Savoie, Duc de Nemours, Chartres et Genevois (1595-1632). Il a rempli d'importantes missions en Valais (1615).
Le prince Henri 1er de Savoie a hérité à la mort de son frère Charles-Emmanuel de Savoie-Nemours des duchés de Genève et de Nemours. Les titres de comte de Genève a été porté par les seigneurs ayant l'autorité sur le comté et sa ville principale, Genève. Il est ensuite entré dans les possessions de la maison de Savoie.
Le greffier est un fonctionnaire qui dirige les services du greffe et qui assiste le juge dans l'exercice de ses fonctions. Le rôle de procureur est celui d’un mandataire, fondé de pouvoir, doté d'un pouvoir de procuration pour agir au nom d'une autre personne ou d'une société. Le fait qu’Etienne Baud ait travaillé pour une maison aussi prestigieuse donne une idée de son statut.

- BAUD Jacques,  (sosa n°12928), milieu du XVIème siècle,  Notaire
"Une des familles les plus importantes de Morzine, tant par sa situation prépondérante aux XVI-XVIIème siècles que par sa nombreuse descendance actuelle, est celle des Baud de la Plagne (sans rapport, à priori avec le précédent).
Jacques Baud, notaire, fut chargé en 1548, par les Valaisans qui occupaient le pays, de délimiter la montagne de Nion avec les communiers de Samoëns.
Celui-ci eut deux fils, tous deux notaires : l'un, maître Garin, alla s'établir dans le pays de Gavot ; le second, maître Jean (mon ancêtre), qui prit l'étude de son père, à Morzine.
Maître Jacques Baud apparaît comme le plus important de l'histoire de la vallée. Il joua un grand rôle au temps où notre région faisait partie de la République du Valais." 
[Source : notice généalogique de John Baud] 
John Baud signale même que, parmi les différentes familles Baud, certaines possédaient leurs propres armoiries.  

- GROROD Pierre (sosa n°6522), décédé avant 1641, Notaire ducal, x PLAGNAT Claudine
Reçu confrère du Saint Sacrement en 1637 [selon la notice généalogique de John Baud].
La confrérie du très saint Sacrement est fort ancienne puisqu'il en est déjà fait mention dans la première visite de l’Église faite par monseigneur Jean François de Sales le 25 août 1624. La Confrérie est une association de laïcs fondée sur des principes religieux dans un but charitable ou de piété. Concernant celle du Saint Sacrement de Morzine, plusieurs confrères récitaient l’office les 3e dimanche de chaque mois, et les principales fêtes de l’année, assistaient aux processions et aux sépultures de leurs confrères. [**]

- TAVERNIER Jehan (sosa n°51728), fin du XVème siècle, Notaire ducal x (Personne inconnue) 
 En 1499, Me Jehan Tavernier était notaire ducal et syndic de la communauté de St Jean d'Aulps - le syndic étant la personne chargée de gérer les affaires, les intérêts communs d'une collectivité.
[notice généalogique de John Baud]


- VULLIEZ Garin François (sosa n°1612), °1657  †1728,  Notaire royal, Procureur d'office, Notaire ducal x BARDY Françoise Louise,  (1613), °~1667   †1714 
Dit "procureur d'office de la vallée d'aux [= d'Aulps]" et "notaire ducal" en 1697 et 1702.
Le procureur d'office est un officier nommé par le seigneur, chargé de conduire un justiciable devant la cours de justice seigneuriale (ministère public). Il pouvait et devait le faire s'il estimait défendre l'intérêt général, ou celui du seigneur. Par opposition, un simple procureur ne pouvait agir en justice qu'au nom d'un plaignant en qualité de représentant mandaté (avocat ou avoué).

- VULLIEZ Jean Pierre (sosa n°806), °~1690 †1745,  Notaire royal, x PERRIERE Peronne
Dans l'acte de décès de son épouse il est dit "Maître, châtelain de St Jean d'Aulps".

Ils portaient différents titres complémentaires :
  • noble (BAUD Estienne) : Noble souvent sans juridiction, parfois même sans fief. 
  • spectable (BAUD Estienne) : Titre donné aux docteurs en droit ou en médecine, dans le duché de Savoie (XVIII-XIX siècles).
  • « Maistre » (BAUD Charles Melchior, GROROD Pierre), « magister » (VULLIEZ Jean Pierre: Titre donné aux hommes de loi (procureurs, praticien, huissier...)
  • honorable (VULLIEZ Claude) : Titre que l'on donne à ceux qui n'en ont point d'autres, et qui n'ont ni charge ni seigneurie qui leur donne une distinction particulière, mais qui bénéficient d'une certaine aisance (donc élevés dans l'échelle sociale).
  • égrège (VULLIEZ Garin François) : Titre donné aux personnes exerçant des professions du droit telles que les notaires, surtout employé en Savoie du nord, presque jamais au sud, plus ou moins synonymes de sieur ou honorable (disparaît en principe à la fin du XVIIe). 

Ils possédaient :
  • des sceaux (les TAVERNIER). Le sceau est un cachet où sont gravés en creux des signes propres à une autorité souveraine, à un corps constitué ou à un simple particulier, et qu'on applique sur une matière molle, cire ou plomb, afin que l'empreinte en relief ainsi réalisée atteste l'authenticité, l'autorité, la validité des documents sur lesquels il est apposé, ou les close afin d'en tenir caché le contenu.
Sceau des Tavernier , reproduit sur l’État des âmes de Morzine

  • un seing manuel  (BAUD Jacques). Le seing manuel est une marque professionnelle apposée par les notaires aux fins de conférer l'authentique aux actes reçus par eux.

Seing manuel de Jacques Baud, reproduit sur l’État des âmes de Morzine

  • un cachet (GROROD Pierre). Cachet : Petit objet de métal ou de pierre fine, souvent monté sur un anneau ou un manche, gravé en creux ou en relief d'initiales, d'emblèmes ou d'armes, que l'on imprime sur de la cire (ou autre matière malléable) pour fermer une lettre ou servir de marque distinctive.

Cachet de Pierre Grorod, reproduit sur l’État des âmes de Morzine

Je n’ai retrouvé que 3 de ces notaires en activité (et leurs signatures au bas des actes), les autres étant trop anciens (en tout cas pour les documents en ligne).

Signature Garin François Vulliez , 1699 © AD74

Signature Jean Pierre  Vulliez , 1732 © AD74

Signature Brunel Antoine, 1666 © AD12


Notaires de mon arbre :

1. Branche 1
BAUD Amédé, Notaire x (Personne inconnue)
BAUD Estienne, Notaire ducal x DUBOIN Claudine, 
BAUD Charles Melchior, Notaire ducal x GROROD Claudine Françoise, 
BAUD Jean, Notaire x GARIN Jeanne Humberte

2. Branche 2
BAUD Jacques, Notaire x (Personne inconnue)
BAUD Jean, Notaire, Notaire ducal

3. Branche 3
BRUNEL Antoine, Notaire, Notaire royal x DE CHAUNET Jeanne

4. Branche 4
GROROD Pierre, Notaire ducal, Notaire curial x PLAGNAT Claudine

5. Branche 5
TAVERNIER Jehan, Notaire x (Personne inconnue)
TAVERNIER Antoine, x (Personne inconnue)
TAVERNIER Nicod, Notaire

6. Branche 6
VULLIEZ Claude, Notaire royal x TAVERNIER Noella
VULLIEZ Garin François, Notaire royal, Notaire ducal x BARDY Françoise
VULLIEZ Jean Pierre, Notaire royal x PERRIERE Peronne



[*] Ces deux documents ont été mis en ligne sur Geneanet par « fouderg ».
[**] Chronique de Morzine, Jean Christophe Richard,  citant les notes de l'abbé Grillet retrouvées à la cure de Morzine 


samedi 6 mai 2017

C'est ma cousine

En navigant sur Geneanet, j’ai trouvé un certain nombre d’arbres (ou de branches) qui correspondait à mes propres ancêtres [*]. On peut considérer que 90 ou 95% peut-être des déposants sont les descendants des personnes citées (le pourcentage restant concernant ceux qui dépouillent systématiquement leur village par exemple). Donc, tous ces descendants et moi-même entretenons un lien particulier : quelque part, à une époque donnée, nous avons eu un, ou des, ancêtres communs.
Logiquement, cela signifie que nous sommes de la même famille. 

Chanson Bonjour ma cousine © mespetitsbonheurs.com

Mais qu’est-ce que cela veut dire à ce niveau ? Quand l’ancêtre commun date du XVII ou XVIIIème siècle, que dix ou douze générations nous séparent ? Est-ce que cela a encore vraiment un sens ? Avec une grande majorité de ces déposants je n’ai pas eu de relation. Avec quelques uns, mes demandes de contact sont restées lettres mortes. Avec d’autres, je corresponds régulièrement, par différents biais.

Une seule d’entre elle, je crois, je tiens un blog de généalogie : c’est Françoise, alias Feuilles d’ardoise. Ce qui me permet d’avoir de ses nouvelles régulièrement, et accessoirement, de nos ancêtres communs car il arrive couramment qu’elle fasse des articles sur eux. En effet, nous partageons 65 couples en commun : parfois il s’agit d’une seule paire de mariés, d’autres fois nous faisons un petit bout de chemin ensemble et nous nous suivons sur plusieurs générations. Pour moi, ce sont des ancêtres qui se situent plus ou moins autour de la Xème génération ; ce qui, vous en conviendrez, fait un peu ancien tout de même. Mais finalement, et irrémédiablement, nos arbres se séparent dans la seconde moitié du XVIIIème.

Techniquement ce n’est pas ma « cousine » (fille de mes oncles/tantes), ni ma « cousine issue de germain » - ou « remuée de germain », expression synonyme - (fille de mes cousins germains). Je l’appelle amicalement ma « multiple cousine », du fait de nos nombreux ancêtres communs, mais il n’y a pas, je crois, de mot officiel pour décrire notre degré de relation familial. D’ailleurs je ne la connais pas vraiment : hormis quelques détails qu’elle a laissé échapper sur les réseaux sociaux, je ne sais rien de sa vie privée. Elle n’en connait sans doute pas davantage sur moi d’ailleurs. Mais le hasard a fait qu’elle a pris un pseudo, « Feuilles d’ardoise », moi qui suis née à Trélazé, capitale des ardoisières d’Anjou… Hasard ou coïncidence ? Un point commun de plus en tout cas. Pourtant, malgré ces maigres informations dont je dispose, je la connais finalement mieux que certains de mes « véritables » cousins (ceux issus de germains, en particulier, qui sont pourtant plus proches « techniquement »). Paradoxe de la vie.

Françoise n’est pas un cas unique : grâce aux arbres en ligne j’en ai repéré plusieurs, de ces « multiples cousin(e)s ». Notamment une en Haute-Savoie qui la « bat » d’un cheveu avec 66 couples en commun et un en Anjou qui la laisse sur place avec 80 couples en commun. La palme revient à Bernadette, la cousine de mon père (la vraie : la « germaine » !) qui, elle, tient le record de la plus proche parente en ligne et du plus grand nombre d'ancêtres communs - logique - 165 couples ! Et même s’ils sont plus ou moins éloignés, j’ai toujours plaisir à lire les commentaires de M@g ou les mails de Jean-Pierre, comme lorsqu’on rentre chez soi après un long voyage et qu’on retrouve son univers familier. C’est normal, docteur ?

Et puis il y a tous les autres : ceux que je n’ai pas encore localisés et que je ne connaitrai jamais peut-être.

Est-ce que ce rapport particulier d’avoir un ancêtre commun qui nous lie fait de nous une famille ? Est-ce qu’il y a une différence avec mon boucher ou ma fleuriste ? (qui sont peut-être aussi de ma famille, sans que je ne le sache encore d’ailleurs…). Ou ces liens sont-ils une simple vue de l’esprit ? Est-ce qu’il y a un moment, officiel, où l’on décrète qu’on n’est plus de la même famille car trop de temps nous sépare ?
Et finalement, est-ce que ça a une importance ? Est-ce qu’on ne peut pas « choisir » sa famille ?


[*] Que les déposants soient d’ailleurs chaleureusement remerciés puisqu’ils m’ont permis de progresser dans mes recherches… enfin, pas tous, mais ça c’est une autre histoire (je ne remercie pas les « fantaisistes » qui y mettent n’importe quoi !).

dimanche 30 avril 2017

#Centennaire1418 pas à pas : avril 1917

Suite du parcours de Jean François Borrat-Michaud : tous les tweets du mois d’avril 1917 sont réunis ici.

Ne disposant, comme unique source directe, que de sa fiche matricule militaire, j'ai dû trouver d'autres sources pour raconter sa vie. Ne pouvant citer ces sources sur Twitter, elles sont ici précisées. Les photos sont là pour illustrer le propos; elles ne concernent pas forcément directement Jean François.


Les éléments détaillant son activité au front sont tirés des Journaux des Marches et Opérations qui détaillent le quotidien des troupes, trouvés sur le site Mémoire des hommes.


Toutes les personnes nommées dans les tweets ont réellement existé.

___ 

1er avril
Détachement du 2e train : étape de Montreuil à Corrobert.

2 avril
Instruction. Douches.

3 avril
Le commandant de Fabry-Fabrègues rentrant de permission reprend le commandement du bataillon.

4 avril
Exercice par compagnie. Ordre de bataillon n°150.

5 avril
Conférence aux officiers montés à la mairie et Montmirail, par le Général Lebrun, commandant le 3e Corps.

6 avril
Manœuvres de division ayant pour but de familiariser le commandement et le personnel de liaison avec les différents signaux et moyens de liaison.

7 avril
Exercice de détail dans les compagnies.

8 avril
Repos.

9 avril
Le bataillon prend le paquetage n°2 (troupes d’exploitation stratégique). Le matériel en excédent est déposé à Verdon.
Effectif du bataillon à 5 Compagnies : 1441 chasseurs, 262 animaux, 42 voitures.

10 avril
Étape de Corrobert à Courbain. Départ 7h30. Itinéraire : Pargny la Dhuys, Montlevon.

Carte Corrobert Montlevon

Le Bataillon défile près de Montlevon devant le Général Lebrun, commandant le IIIe C.A.

11 avril
Stationnement.

12 avril
Étape de Courboin à Mont Saint Père.

13 avril
Repos. Travaux de propreté. Nous avons appris que l’Amérique est entrée en guerre : peut-être que la fin de l’enfer est enfin en vue ?

14 avril
Distribution de grenades et artifices. Nous recevons la dotation de cartouches prévue au paquetage n°2.

15 avril
Départ pour Villers-Argon. Itinéraire : Jaulgonne, Le Charmel, Goussaucourt, Villers-Argon. Cantonnement à Forzy (2 km NE de Villers).

Carte Courboin Villers

16 avril
Arrivée au cantonnement à 3h après une marche de nuit pénible, sous une bourrasque de neige. Départ 7h vers la vallée de la Vesle. Itinéraire : Aougny, Lagery, Brouillet, Crugny. Grands-haltes à 12h et 17h entre Brouillet et Crugny. Cantonnement au camp de Lagery.

17 avril
Départ à 18h. On revient à Aougny à 19h45, où nous passons la nuit au camp. Nous avons fait une boucle de près de 30 km et on nous annonce qu’il faut repartir demain.

18 avril
Départ à 10h vers le Sud (pour être porté plus rapidement vers le NE). Itinéraire : Villers-Argon, Ferme le Temple (grand-halte à 12h), Verneuil, Vincelles, Chassins. Nous cantonnons à Chassins.

Carte Aougny Chassins

19 avril
Travaux de propreté.

20 avril
Nous somme maintenus pendant quelques jours dans nos cantonnements.

21 avril
Au programme : révision de l’instruction, réparation des routes, remise en état du matériel : armes, effets, voitures…

22 avril
Aucune note pour ce jour.

23 avril
Concours de lancement de grenades.

24 avril
Aucune note pour ce jour.

25 avril
Les soldats que nous sommes ne sont pas au courant de l’évolution de la situation générale : nous nous contentons de quelques échos. [*]

26 avril
Le moral de la troupe n’est pas au plus haut. La relative inactivité des hommes les fait réfléchir à la situation. Moi, j’évite de penser. [*]

27 avril
Ordre de bataillon n°152.

28 avril
Manœuvre de bataillon : combat de rupture, étude de l’attaque d’une position ennemie.

29 avril
C’est ça le plus pénible finalement : ces allées et venues auxquelles on ne comprend rien. [*]

30 avril
Le Général commandant le 3e corps d’armée passe en revue la 47e division dans un terrain situé au Nord du Charmel.



[*] Inspiré de « Ils rêvaient des dimanches » de Ch. Signol

samedi 22 avril 2017

#Généathème : mes ancêtres paysans

Parmi les 175 métiers (connus) de mes ancêtres, il y a un certains nombre de travailleurs de la terre. Par commodité, nous les appellerons « paysans ». Ils ne sont devancés, dans le peloton de tête des métiers de mes aïeux, que par les domestiques, tisserands, charpentiers, maçons, tailleurs d’habits, meuniers, « sans » (sans profession) et notaires. On distingue aussi des marchands et propriétaires (ou rentiers), mais il est possible que ceux-là (81 ancêtres au total) soient aussi rattachés au monde agricole. J’y reviendrai plus tard.
Au sein de ce groupe de « paysans » nous trouvons différentes dénominations de métiers, recouvrant des réalités de vie très disparates.

 Vannage du blé en Vendée © Delcampe

J’ai dénombré en effet 37 métiers distincts dans ce groupe de paysans.

Les plus nombreux sont les laboureurs (165 ancêtres), détrônant d’une courte tête les vignerons (143 vignerons et 1 vigneronne).

Les laboureurs se situaient plutôt en bas de l’échelle sociale paysanne. Au pire ils sont propriétaires d'animaux de labour, et se louent avec leurs bêtes pour les travaux agricoles. Au mieux ils sont propriétaires de terres qu'ils cultivent, ou locataires à la façon d’un métayer (cf. plus bas : métayers et fermiers). On trouve parfois la mention complémentaire « laboureur à bras » (2 ancêtres) [*] : c’est un laboureur qui n'a d'autres moyens de travail que ses bras. Un curé charitable a précisé que l’un de mes ancêtres était « laboureur de terre », des fois qu’on le confondrait avec un laboureur de nuages… On peut les comparer aux bordiers (19 bordiers, 4 bordières) : paysans exploitant une borderie et payant une rente annuelle au propriétaire. Les borderies, inférieures en général à 10 ha, étaient plus petites que les métairies et le bâtiment principal ne comportait qu'une ou deux pièces. Dans la même veine le closier (18 ancêtres), qui est un petit métayer dont le terrain est en général trop petit pour faire travailler une paire d'animaux, ou le brassier (4 ancêtres) qui est le synonyme du laboureur à bras (quand il ne désigne pas un bûcheron ou un manœuvre).

« Mes » vignerons sont originaires de Conques en Rouergue, des hauts plateaux de l’Ain, de la Brie et de l’Anjou. Hormis en Anjou, où la culture de la vigne est toujours restée active, les autres régions ont vues peu à peu leurs treilles disparaître, pour différentes raisons (maladie, qualité médiocre due à des sols peu favorables, vin finalement concurrencés avec l’arrivée de meilleurs crus grâce au développement du chemin de fer…).  De nos jours, quelques vignerons ont à nouveau planté des ceps, mais la vigne reste une exception.
Certains de mes ancêtres ont eu la vigne dans le sang, se transmettant le métier de génération en génération :
- 5 générations pour les Astié à Conques de 1671 à 1841 environ (une sixième génération vient se glisser avant la dernière : un « renégat » qui s’est fait chapelier !). Le dernier, d’abord vigneron, deviendra ensuite gendarme quittant pour la première fois dans l’histoire de sa famille et le métier et le pays.
- 6 générations pour les Macréau à Guérard en Seine et Marne, de 1656 à 1840 environ. Les hommes des générations suivantes sont manouvriers (entre autres).
- 5 générations pour les Noel (dont plusieurs enfants sur une même génération), eux aussi à Guérard, de 1641 à 1781 environ. Le métier se poursuit peut-être chez les hommes des générations suivantes, mais c’est une fille qui arrive après dans mon arbre. Elle épousera… un vigneron nommé Macréau (celui de la 4ème génération). Tiens, tiens ! Après tout ce temps, les familles ont fini par se réunir. On n’en ne s’en étonnera guère.
Aucun de mes vignerons n’était encore en activité quand le phylloxera a fait son apparition en France (à la fin des années 1860) : ce n’est donc sans doute pas cette raison qui a poussé les fils à quitter le métier de leurs pères.

Viennent ensuite, loin derrière, les cultivateurs (83 cultivateurs et 25 cultivatrices – souvent les épouses desdits cultivateurs) ; terme très en vogue aux XVIII et XIXème siècles, recouvrant des réalités un peu floues, changeantes selon les époques et les régions. Difficile de dire s’ils possédaient leurs terres, leurs matériels, leurs bestiaux…

Métayers (47 métayers et 7 métayères) et fermiers (19 et 4) se valent : les premiers exploitent une terre avec les matériels et animaux du propriétaire et partagent avec lui la moitié des fruits de leur labeur. Les seconds payent une somme à un propriétaire pour en exploiter son bien.
Les métairies pouvaient être assez importantes et l'exploitation pouvait aller jusqu'à 50 ha, mais bien souvent on n’a pas conservé suffisamment d’informations pour déterminer la taille des domaines cultivés. Dans l’Ain j’ai trouvé les termes de granger (2 ancêtres) et grangier (idem) : il désigne un paysan exploitant un grangeage, à la façon d’une métairie.

Les journaliers sont des ouvriers agricoles employés à la journée. Ils représentent un contingent assez important parmi mes ancêtres : 45 journaliers, 5 journalières, auxquels ont peut ajouter les 15 manouvriers et 5 manouvrières, ainsi que les 5 travailleurs. Ces dénominations recouvrent des réalités assez proches.

14 fois je trouve le terme de paysan et une seule celui d’exploitant agricole.

17 bêcheurs figurent dans mon arbres, tous en Anjou, sauf un dans l’Orne. D. Chatry [*] donne comme définition un ouvrier employé dans l'exploitation d'une tourbière, qui extrayait les pains de tourbe employés ensuite comme engrais ou chauffage à l'aide d'une pelle spéciale. Or en Anjou (où se trouvent mes bêcheurs, donc), il n’y a pas de tourbière. Ce sont donc plus vraisemblablement des paysans ne possédant que leur bêche pour travailler ( ?).

Parmi les pauvres paysans on peut classer les bergers (7 ancêtres), personne qui garde les moutons mais aussi les oies, vaches, cochons et en général tous les animaux de la ferme quand ils sont dans les pacages et pâtures ; les vachers (1) et vacherons (1) – petits gardiens de vaches - spécialisés dans la surveillance des troupeaux de vaches, comme on peut s’en douter, et parfois responsable de la fabrication du fromage.

J’ajouterai dans la catégorie « paysan » les deux jardiniers de mon arbre, mais pas l’employé des fermes du Roy qui est un faux ami : ce n’est pas un paysan, mais un collecteur d’impôt !

Quant au terme de ménagère (qui n’a pas forcément moins de 50 ans), il désigne celle qui tient le ménage. En gros l’épouse, la « mère au foyer », mais selon les époques, ce terme désigne aussi un métier de la terre : lorsque l'agriculteur dispose d'une grande surface de terres, qu'il est riche, il est qualifié de "ménager", c'est à dire chef de maison. Son épouse est donc la ménagère. On peut donc ajouter mes 16 ménagères au groupe des paysans.

Enfin, il y a trois catégories spécifiques : les « inconnus », les originaux et les « cumulards ».

Dans la première catégorie, on trouve les métiers de :
- marchand. A part deux de mes ancêtres qui sont spécifiés marchands fermiers et un couple dits marchand/e de vin, je compte 63 marchands dont j’ignore la nature des marchandises vendues. Peut-être font-ils parti du groupe des paysans au sens large… ou pas.
- propriétaire. 16 de mes ancêtres sont dits propriétaires… mais de quoi ? d’une ferme ? d’une boutique en ville ? d’un château ?
A part, les deux marchands fermiers, les autres n’ont pas été comptabilisés parmi les paysans : trop d’incertitudes ; même si certains d’entre eux en faisaient sans doute partie.

Viennent ensuite quelques métiers représentés par un seul ancêtre dans mon arbre :
- le botteleur : désigne un fermier en Aunis et dans le Bas-Poitou.
- le cabanier : est aussi un fermier, terme de l’Ouest de la France, en Vendée particulièrement.
- la campagnarde : bon, disons que c’est une variante de fermière (faute de mieux).
- l’herbager : éleveur de bovins dont le métier était de faire ré-engraisser, aux portes des grandes villes, les animaux un peu fatigués provenant de l’arrière-pays.
- le poulailler : négociant en volaille allant généralement de ferme en ferme. A ne pas confondre avec le lieu où sont élevées les gallinacées…
- le bonnier : celui-ci nous pose problème. Le bonnier est une mesure agraire, anciennement utilisée dans les Flandres, représentant environ 1 hectare (selon les époques). Est-ce que le métier correspondant serait celui qui travaille/loue/possède une terre d’un bonnier ? Affaire à suivre.

Dans la dernière catégorie, on trouve les « cumulards », c'est-à-dire ceux qui ont été désignés par plusieurs métiers au cours de leur vie, dans les différents actes les concernant. J’en trouve 25 parmi mes ancêtres. Ils peuvent être toujours en rapport avec le travail de la terre :
- laboureur, cultivateur.
- laboureur, journalier.
- vigneron, laboureur.
- bêcheur, closier, bonnier.
Ou bien varier les plaisirs :
- blanchisseuse, domestique, cultivatrice.
- métayer, tisserand.
- tissier, journalier.
- etc…
Pour les premiers, est-ce juste une dénomination différente adoptée par le rédacteur de l’acte ou un véritable changement de statut ? Et pour les seconds, est-ce un changement de métier ou une activité annexe ? Difficile à dire…

Parmi ces cumulards on peut, si on lit entre les lignes, deviner ceux qui ont probablement bien géré leurs affaires et prospéré :
- d’abord journalier, il devient ensuite marchand ou propriétaire.
- de cultivateur il est ensuite qualifié de propriétaire ou rentier.

Les travailleurs de la terre de mon arbre

Bref, des paysans il y en a. Mais il n’est pas toujours facile de déterminer leur profil spécifique, leur véritable activité et le niveau de vie qui en découle.


[*] La plupart des définitions de métiers est donnée par D. Chatry, Les métiers de nos ancêtres.


 


samedi 15 avril 2017

#RDVAncestral : rencontre au Ralliement

Petite entorse au principe du Rendez-Vous Ancestral : ce n'est pas moi qui vais à la rencontre d'un(e) ancêtre, mais l'inverse...

J'ai rendez-vous Place du Ralliement à Angers. Le nom est prémonitoire et parfaitement adapté à la situation. Je ne sais pas exactement à quoi elle ressemble car j'ignore à quel âge de sa vie elle a décidé de me rencontrer.
Elle, c'est la Louise. Louise Châtelain, épouse Lejard, est née en 1857 et nous a quittée en 1919. C'était l'arrière-grand-mère maternelle de mon père. La place est grande et il y a du monde qui circule. Je me rappelle, enfant, la sculpture-fontaine métallique en forme de rose des sables qui datait du réaménagement des années 1970, remplaçant l'immense parking moche qui avait fini par envahir la place. Elle a été replacée place Saint Serge aujourd'hui.

Je me dirige vers le "nouveau" théâtre, bâtiment signal de la place inauguré en 1871, où je pense pouvoir trouver la Louise. La Place du Ralliement était autrefois l'adresse prestigieuse d'Angers avec ses grands magasins (Nouvelles galeries, Dames de France...), ses beaux immeubles, vitrine de la vie mondaine.

Angers, place du Ralliement © cparama.com

Mon aïeule n'y est peut-être pas venue souvent, elle qui était d'extraction modeste. A moins qu'elle ait fréquenté le marché aux grains ou les foire de la Saint-Martin. Mais j'imagine qu'on ne la trouvait sans doute pas dans les nombreux cafés qui bordaient et animaient la place. Elle a qui vécu dans plusieurs petites villes ou villages des alentours (Chaumont d'Anjou, Saint-Barthélémy d'Anjou, Villevêque, Brain sur l'Authion), comment a-t-elle vécu le fait d'emménager à Angers, faubourg Saint-Michel, à la fin de sa vie ?

Je jette un coup d’œil en passant à la rue de la Roë, qui accueilli l'épicerie d'un autre de mes ancêtres.
Avec l'implantation du tramway en 1896, la place a connu la circulation la plus intense de la ville, toutes les lignes aboutissant ici. Mais cela n'avait sans doute rien à voir avec la ville d'aujourd'hui ! Je m'inquiète du tramway moderne qui, s'il porte le même nom, n'a plus rien à voir avec les véhicules qu'a connu la Louise.

 Angers, place du Ralliement de nos jours © Jean-Sébastien Evrard, tourisme.fr

Et la voici ! Elle, toute recroquevillée aux pieds des colonnes du théâtre. Je la reconnais facilement car elle a l'apparence que je lui connais sur un cliché en ma possession. De toute manière, elle tranche tellement dans le paysage, qu'il faudrait être aveugle pour ne pas savoir que c'est elle. Elle porte sa robe noire et sa coiffe angevine blanche.

Louise Châtelain épouse Lejard, 1917 © Coll. personnelle

Elle semble inquiète, effarée, effrayée : je me rapproche pour la rassurer. Nous traversons la place. Je la tiens par coude pour la réconforter. Durant ce court trajet, tout lui semble étrange : la foule, les vêtements des passants, cette drôle de fusée (le nouveau tramway), cette halle en verre où il n'y a pas de marché, ces véhicules avec le bruit et l’odeur qui les accompagnent (la place est piétonne mais cernée de rues où les voitures circulent), les enseignes colorées et inconnues, l’allure de la place qu’elle ne reconnaît pas vraiment. Où est (l'ancien) tramway ? Les voitures hippomobiles ? ...

Nous nous engouffrons dans un café, au fond de la salle, pour être un peu au calme. Mais là encore que de bizarreries :
- Cette chose rectangulaire et plate qui montre des images qui bougent mais qui défilent si vite qu’on n’a pas le temps de les voir, avec des écritures partout (la télé est branchée sur une chaîne d’information en continu).
- Tous ces gens qui sont à la même table mais qui ne se regardent pas, ne discutent pas, tout entièrement absorbés qu’ils sont par le petit rectangle qu'ils manipulent sans cesse. Ils rient et parlent fort… mais à qui ?
- Ces jeunes filles qui sortent sans chaperon, en cheveux qui plus est !
- « L’orangeade » pétillante que j’ai commandée.
- La  monnaie que je sors de mon sac pour régler nos consommations.
- Le bruit encore.
- Le décor, les couleurs, les matières.
- Ceux qui viennent acheter des cigarettes, d’autres jouer à « la loterie nationale ».
- Un groupe de jeunes gens vienne de faire "leur marché" (du shopping) sans même s'être déplacé et vantent les vêtements et chaussures qu’ils viennent d’acheter en un clic ! Mais qu'est-ce que c'est un clic ?

J’essaye d'expliquer à la Louise ce qu'elle voit, et puis les voitures, les téléphones, les modes vestimentaires, les mœurs mais il y a eu tellement de changements en 100 ans. Trop de choses nous séparent. Je ne sais pas si nous serions capables de vivre à la fin du XIXème ou au début du XXème siècle, mais une chose est sûre, une personne de cette époque serait incapable de trouver sa place dans le monde d’aujourd’hui.

Au bout d’un moment la Louise n’en peut plus. Elle a mal à la tête avec toutes ces étrangetés. Tout ça c’est trop pour elle. Elle préfère retourner d’où elle vient. Je propose de la raccompagner, mais elle décline. Elle s’en va, toute seule, traversant cette grande place du Ralliement. Je regarde sa silhouette qui paraît bien petite, comme écrasée, jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Aujourd’hui le Ralliement porte bien mal son nom finalement…