« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

samedi 23 juin 2018

#Généathème : Des ancêtres

Pour ce #Généathème de juin laissons faire le hasard : la loterie des ancêtres s'est chargée de désigner le/la personne à étudier. Et c'est le numéro 73 qui est sorti pour moi !

Mon sosa n°73 est donc forcément une femme (numéro impair) [1]. Elle se nomme Michelle Dubois. Elle appartient à la branche angevine de mon arbre. Comme c’est une femme, je n’ai que peu d’information sur elle (les femmes sont toujours moins présentes dans les archives). Néanmoins, je sais qu’elle née en 1768 dans la paroisse de Jarzé, située à une trentaine de kilomètres au Nord Est d’Angers, d’où vient un grand nombre de mes ancêtres. Dans les années 1790 Jarzé compte un peu plus de 1 600 habitants.

Michelle n’a pas connu ses grands-parents, tous morts avant sa naissance. 

Ses parents, René Dubois et Jeanne Redessant  (dont on connaît une dizaine de variantes orthographiques du nom au fur et à mesure des actes) se sont mariés en 1754 et ont donné naissance à 9 enfants (3 fils et 6 filles). Michelle est la numéro 8. Comment se sont-ils connus ? Difficile à dire. Mais on ne peut manquer de remarquer que leur premier enfant naît trois mois seulement après le mariage ; il était temps ! Ce fils, hélas, ne verra pas l’âge adulte : il meurt âgé d’à peine trois ans.

La famille Dubois a quelque peu bougé : les 5 premiers enfants naissent à Echemiré, les 4 derniers à Jarzé. Il semble que, comme son père avant lui, René Dubois ait déménagé au fil des emplois trouvés : travailleur de la terre, il est tantôt dit closier tantôt cultivateur. Il est né à Jarzé. Son épouse Jeanne est dite de même, mais son acte de naissance n’y a pas été trouvé. Il semble que la famille Redessant habite Echemiré, paroisse voisine, lors du mariage de René et de Jeanne en 1754 ; c’est peut-être la raison qui explique que leurs premiers enfants y soient nés.

Au moment où « notre » Michelle naît, la famille est revenue à Jarzé depuis 4 ans ; elle n’en bougera plus. La paroisse a, selon le Dictionnaire historique et géographique de Célestin Port (1876/1878), « un sol inégal, coupé de vallons et de hauts coteaux boisés ». Vignes et bois se partagent le paysage.

La famille Dubois allait-elle aux grandes foires du 23 avril et celle du 2ème mardi de juin ? Ces foires existaient-elles seulement à leur époque ? Peut-être que les dates n’étaient pas les mêmes, mais sans doute en existait-il déjà et la famille devait s’y rendre, comme la majorité des paysans, ne serait-ce que pour vendre une partie de leur production, faire des rencontres et échanger les dernières nouvelles.

Quoi qu’il en soit, ils allaient forcément à l’église de Jarzé. Celle-ci est dédiée à deux saints peu connus, Saint Cyr et Saint Julitte. Jeanne a-telle raconté leur histoire à Michelle ? Lui a-t-elle dit qu’il y a fort longtemps, dans une ville lointaine, à Tarse, vivait un juge nommé Alexandre qui aimait à condamner les chrétiens. Que Saint Cyr avait à peine cinq ans lorsqu'il se faufila dans le tribunal en criant: "Moi aussi, je suis chrétien". Il courait dans les salles du tribunal et personne ne pouvait le rattraper. Il fallut plus d'une demi-heure pour que le juge mette la main dessus. Devant les exclamations de l'enfant, il lui fracassa la tête contre un mur. Sainte Julitte (ou Julienne), la mère de saint Cyr, fut également martyrisée [2]. De quoi calmer les ardeurs d’une enfant trop remuante sans aucun doute…

L’église s’élève un peu à l’écart du bourg, sur un sol fortement incliné. Une simple église de quatre travées, ajoutées au XVIème siècle à l’édifice primitif, où la petite Michelle Dubois a sans doute contemplé les voûtes en croisées d’ogive ornées de clés armoriées. Peut-être s’est-elle laissée distraire de l’office par la lumière qui entre dans l’édifice par des fenêtres à double meneau. Sa mère l’a peut-être légèrement poussé du coude pour qu’elle recentre son attention sur le prêtre officant dans la nef antique, composée de trois travées, servant de chœur. En partant, la famille a peut-être fait des dévotions particulières à la Vierge, dont une chapelle latérale lui est dédiée .Michelle a-t-elle été impressionnée par le chanoine Grippon dont le cadavre, couché nu, les mains croisées, étaient représenté sous son épitaphe datée de 1524 ? Ne préférait-elle pas contempler les belles statues de Saint Christophe et celle de Notre-Dame qui ornaient, plus loin, la chapelle seigneuriale ? Dans le chœur, a-telle pu s’approcher des stalles dont les miséricordes étaient ornées de feuillages, chauves-souris, « têtes de sauvages et bêtes fantastiques » ?

Église de Jarzé, lithographie de Deshayes et Bachelier, XIXe © AD49

Je n’ai trouvé aucune information particulière sur l’enfance de Michelle. Sans doute s’est-elle écoulée comme toutes celles des enfants de cultivateurs, au milieu d’une nombreuse fratrie. La seule anecdote notable est que le curé s’est trompé en rédigeant son acte de naissance : il a noté que le nom de sa mère était Dubois (son nom d’épouse) et non Redessant (son nom de jeune fille).

Est-ce qu'à la veillée on racontait des histoires à faire peur, des anecdotes du passé ? comme les épisodes de peste qui ont décimé la population angevine, notamment celle des années 1640 ; ou bien encore l’histoire de cette femme tuée en 1611 à coup de bâton et achevée d’un coup de pistolet parce qu’on l’accusait d’être une sorcière (et cependant enterrée dans le cimetière de Jarzé) ? Est-ce que pour garder les enfants à la maison on leur parlait de la « bête féroce » qui dévorait les enfants isolés de la paroisse quelques 70 ans plus tôt ?

Lorsqu’elle a 26 ans, Michelle et sa famille vont sans doute assister à l’ouverture de l’enfeu seigneurial : formant deux caveaux, on y trouva quatre cercueils « usés et vétustes », dont deux étaient brisés. Le tout fut transporté à Baugé. Cela a dû représenter un événement important dans la vie paroissiale et alimenter bien des conversations.

Est-ce que la période troublée de la Révolution a eu un impact direct sur leur vie ? Difficile à dire. Le château seigneurial, par manque d’héritiers mâles, avait déjà été plusieurs fois vendu. Il est loin le temps où le roi Charles IX s’y était arrêté pour dîner. Jarzé connu bien quelques troubles, notamment en 1794 lorsque l’armée vendéenne incendia le château, mais on ne signale pas d’autres événements graves.
La famille ne semble pas avoir déménagé à cette période, ni changé d’emploi, mais les sources la concernant sont assez lacunaires et il est délicat de combler les trous.

Michelle se marie assez tard, à 29 ans, avec un cultivateur nommé Louis Lejard (en 1798). La famille Lejard est aussi un peu nomade, même si elle reste dans un cercle géographique relativement restreint : Vieil Baugé, Le Plessis Grammoire, Fougéré, Clefs, Saint Quentin les Baurepaire… Les nombreuses variantes orthographiques de leur patronyme m’ont souvent causé quelques difficultés pour les pister (sans compter les nombreux déménagements). Louis est né au Vieil Baugé, un peu par hasard puisque ses parents déménageait environ tous les 5 ans. Il a 27 ans lorsqu’il épouse Michelle. Celle-ci a perdu son père 6 ans plus tôt : est-ce l’un de ses frères (tous deux témoins de son mariage) qui l’a menée à l’autel ? Je ne connais au couple que trois enfants, nés entre 1799 et 1806, mais peut-être d’autres m’ont-ils échappé lors de déménagements demeuré inconnus. Entre temps, Michelle assistera au décès en sa mère, en 1800.

Le fils aîné des Lejard, Louis, né en 1799, est mon ancêtre direct. Il est l’arrière-grand-père maternel de mon grand-père. Michelle assistera à son mariage en 1826 à Saint Barthélémy d’Anjou, avec Marie Pillet. Celle-ci est aussi issue d’une famille de cultivateurs qui a un pied à Jarzé, un pied ailleurs selon les circonstances. Michelle verra la naissance de ses 4 petits-enfants.

Elle s’éteindra à Jarzé en octobre 1840, dix ans avant son époux, à l’âge de 71 ans.


[1] Pour mémoire les numéros sosa sont une façon de compter et d’identifier les ancêtres : la souche de l’arbre est le n°1, son père le 2, sa mère le 3, son grand-père paternel le 4, etc… De cette façon tous les numéros pairs sont des hommes et les numéros impairs des femmes.
[2] Ce qui fait de Saint Cyr l’un des plus jeu martyr de la chrétienté. Des variantes existent sur l’histoire, mais le crâne de l’enfant finit toujours par être fracassé. De même, son nom connaît plusieurs formes : Cirgues ou Cirq par exemple. 42 localités portent ce nom (Saint Cirq Lapopie, dans le Lot, est l’une des plus connue). Source : Nominis.

samedi 16 juin 2018

#RDVAncestral : Le notaire infatigable

Lundi le 21 octobre 1726, après-midi, village de La Mollie, paroisse du Biot

J’ai rendez-vous aujourd’hui avec Garin François Vulliez, un de mes ancêtres notaires qui demeure en vallée d’Aulps (Haute-Savoie actuelle). Garin est notaire depuis presque 50 ans. Il est lui-même âgé de 69 ans, mais continue de courir la campagne pour servir ses clients. Il a plutôt belle prestance, tout de noir vêtu : habit de drap noir coupé droit, avec collet, parements, poches en velours, gilet de soie noire à boutons, pantalon de drap noir. Seule la canne qu’il utilise désormais pour l’aider à marcher trahit son âge avancé.

J’entre, bien que je sois un peu en avance. Il discute avec un autre notaire, sans aucun doute son fils Pierre François (communément prénommé seulement François) avec qui il travaille fréquemment depuis quelques années. Mon ancêtre direct, son frère Jean Pierre, notaire royal lui aussi, n’est pas là. Je reste sur le pas de la porte mais, tout en continuant de parler, Garin me fait signe d’entrer et de m’assoir.

J’obéis et tandis qu’ils continuent à parler ensemble, j’observe le décor : deux pupitres en bois sapin, dont l’un est pourvu d’une grosse serrure ouvragée, des layettes (tiroirs ou coffrets servant à ranger des papiers) et des étagères sur lesquelles s’entassent d’épais registres reliés, des liasses de parchemins plus ou bien rangés, un tas de feuillets vierges, des sacs en toiles où l’on range les pièces d’un procès déjà jugé (ce qui nous donnera la fameuse expression « l’affaire est dans le sac »). Les deux notaires sont devant une belle table en bois de noyer, couverte de papiers au sujet desquels ils discutent tout bas. A un bout de la table une écritoire et tout le nécessaire à écrire : plume, encrier, sabloir (le sable répandu sur l’encre encore humide servait encore de buvard à cette époque). De l’autre coté un joli coffret, de dimension modeste, mais agréablement décoré, muni d’une grosse clé engagée dans la serrure ; c’est sans doute là que Garin conserve son argent liquide et peut-être des documents de valeur. Des chandeliers sont là pour éclairer les longues soirées de travail. Devant la table, trois belles chaises ouvragées, couvertes d’étoffe bleue. Dans un angle de la pièce une imposante armoire à trois portes, fermant à clé, servant probablement à conserver les minutes notariales. Le long du mur un banc couvert d’étoffe rouge et verte ; nécessaire en cas d’affluence des quémandeurs probablement. En face, une bibliothèque présentant de beaux volumes aux tranches ouvragées et dorées : des livres de droits sans doute, peut-être aussi de piété et d’histoire comme on en trouvait dans les bibliothèques des lettrés, mais je suis trop loin pour en distinguer les titres. Je suis moi-même assise sur une chaise en noyer, assez simple, mais dont les finitions ne laissent aucun doute sur la qualité du travail. Un tapis aux couleurs chaudes réchauffe la pièce. Un poêle permet d’affronter l’hiver et d’éviter que l’encre ne gèle dans l’encrier. Enfin, trois petites tapisseries, un portrait (l’un de mes ancêtres ?) et quelques gravures ornent les murs et donnent un aspect chaleureux et confortable à la pièce. Le tout traduit un goût sûr mais pas tapageur.

Un petit homme, tout de noir vêtu entre. Il marque un léger temps d’arrêt en me voyant, puis se dirige rapidement devant l’un des pupitres et commence sa journée de travail. Le clerc, sans aucun doute. A force d’observer le notaire, de recopier les documents, de lire pour parfaire sa culture, le clerc apprend à connaître les coutumes, les formulations, et  développer l’art d’écrire et de signer avec assurance. C’est ainsi qu’il s’initie à son futur métier. Le clerc commença à manipuler règle, équerre, aiguilles et fils pour relier des parchemins et former des cahiers plus facile à manipuler ou expédier. Pas un mot n’avait encore été prononcé, à voix haute tout au moins.

- Bienvenue dans ma banche ! me dit finalement Garin en relevant la tête.
- Heu… la banche ? Je ne voudrais pas paraître impolie, mais qu’est-ce que c’est ?
- Ah ! C’est un terme du pays. L’histoire veut que ce terme provienne d’une espèce de bureau où les avocats donnaient rendez-vous à leurs clients. On peut aussi dire banc ou banque. Une sorte de comptoir quoi. Enfin, maintenant on est installé plus à notre aise. Il se penche vers moi : et dans un lieu clos, c’est aussi plus discret pour traiter certaines affaires, hum, hum… Tu vois ce que je veux dire ? Sans me laisser le temps de répondre, il enchaîne :
- Certains utilisent même le mot boutique ou cabinet, dit-il en pouffant.
Je ne saisis pas tellement la plaisanterie mais sourit poliment. Redevant plus sérieux, il ajoute :
- Depuis quelques temps on dit aussi étude. Enfin, tout ça c’est bien la même chose au fond.
Je ne lui avoue pas que le terme d’étude m’est plus familier et que c’est lui qui l’emportera au fil des siècles.

- Allons-y ! Nous avons fort à faire aujourd’hui. Il prend soin de retirer la grosse clé du coffre de son bureau et la glisse dans une poche de son gilet. Il enfile prestement sa robe noire, jusque-là pendu à une patère, qui lui sert de manteau et son bonnet carré assorti.
- Nous avons plusieurs rendez-vous au Biot aujourd’hui : ce n’est même pas à quart de lieue [1] : nous irons à pieds !

Régulièrement les gens de passage le saluent. Certains ôtent même leur chapeau en signe de respect. A vrai, tous ces saluts nous ralentissent quelque peu car il faut dire un mot aimable à chacun.
- Eh oui : depuis le temps que j’exerce dans la vallée, j’ai vu défiler tout le monde, toutes les familles, des plus humbles au plus puissantes : qui pour une quittance, qui pour un testament ou un acquis. C’est ce qui explique ma popularité.
Garin est fort modeste : avec le seigneur et le curé, il est un des personnages les plus importants de la paroisse. Sa fortune, son savoir, ses titres, et ce rang qu’il occupe dans la société, expliquent aussi sans aucun doute sa popularité. Consignant tous les actes qui rythment la vie quotidienne des populations, il est omniprésent et son rôle très important au sein de la communauté. Sans compter qu’il est aussi « le gardien des secrets » : avec tout ce qu’il sait sur tout le monde, il vaut mieux lui devoir le respect.

- Nous allons au village du Biot, en la maison de messire Philippe Faurat, châtelain de Saint Jean d’Aulps. Il a plusieurs affaires à traiter. Puis nous irons chez François Mudry qui m’a fait mander pour un acquis.

Le temps de s’assurer de la présence des témoins requis, de rédiger les différents actes, de relire les documents et de les faire signer, l’après-midi était bien avancée. Un détail me rappelle l’âge avancé de Garin : c’est son fils François qui a rédigé tous les actes, comme Garin le fait préciser à la fin de chacun d’eux : « le présent acte reçu et signé par le tabellion quoique écrit de la main de François Vulliez mon fils » ; sans doute son écriture n’est plus aussi sûre qu’avant, pourtant sa signature a encore belle prestance).


 Signature de Maître Vulliez Garin François, 1726 © AD74

- Reviens demain si tu veux : j’ai un autre rendez-vous prévu à 8h.
- Avec plaisir !

Mardi 22 octobre 1726, avant 8h

- Aujourd’hui nous allons à St Jean : c’est à un peu plus d’une lieue. Nous emprunterons donc une charrette car cela fait trop loin pour mes vieilles jambes. Quand j’étais jeune, je pouvais parcourir toutes les distances à pieds, mais maintenant… Sans compter qu’il faut porter avec soi une écritoire de campagne (dans certaines maisons il y a à peine une table pour écrire convenablement), les plumes, encre, sable ou poudre à sécher l’encre, papier, etc… C’est un métier d’itinérant : pire qu’un colporteur, allant de foyer en foyer ! Je rédige plus d’actes à travers la campagne que dans ma propre banche !

Installés dans la charrette, je demandais à Garin :
- Quelle est la différence entre un notaire et un tabellion ?
- Ah ! Le notaire est un mot qui vient du latin et qui signifie sténographe, scribe, celui qui note rapidement et fidèlement. La fonction de notaire est très ancienne car les puissants de ce monde ont toujours eu besoin de scribes. Puis, pour en garder la mémoire, il y a eu obligation d’avoir témoins et copies archivées des actes passés. Le tabellion, mot d’origine latine également, signifiait celui qui écrit sur des tablettes. Pendant longtemps on l’a distingué du notaire : son rôle est de conserver les « minutes » (l’original du document, parfois simplement quelques notes prises à la va-vite) et de délivrer les « grosses » (la copie, destinée au client ou à qui de droit, document plus développé et écrit plus « gros » car il était rémunéré en fonction de sa longueur). La distinction notaire/tabellion a officiellement disparue il y a une centaine d’années, mais nous, ici dans les États de Savoie, nous aimons bien le nom de tabellion. Le terme désigne l'ensemble des actes insinués (c'est-à-dire enregistrés). Mais par extension, il sert aussi à nommer l'administration chargée de la transcription et de la conservation de ces actes (actes publics, contrats entre vifs et dispositions de dernières volontés). L'insinuation, instaurée en 1610, vise à assurer l'authenticité des actes émanant aussi bien de particuliers que de communautés d'habitants. Les actes publics passés devant notaire n'ont aucune valeur, notamment judiciaire, s'ils ne sont insinués. En 1696, le duché de Savoie a été partagé en sept départements du tabellion : Savoie propre, Genevois, Faucigny, Chablais, bailliages de Ternier et de Gaillard, Maurienne, Tarentaise. Ici nous faisons partie du Chablais ; on y compte 4 bureaux du tabellion, chacun s'étendant sur un nombre variable de paroisses. 
- Et comment accède-t-on à cette profession ?
- Oh ! Pour cela il faut être un fils légitime, savoir ses lettres bien sûr,  professer la religion catholique, apostolique et romaine. Le postulant doit obtenir, le plus souvent du curé de sa paroisse, une attestation de bonnes vie et mœurs. Il doit avoir au moins 25 ans, c'est-à-dire d’être majeur, sauf s’il est fils de notaire : des dispenses peuvent alors être accordées. Un examen est également prévu, afin d'obtenir sa charge. Mais souvent on est  notaire de père en fils : il suffit de racheter la charge de son père (souvent elles sont héréditaires). Ainsi mon père, Claude, l’était avant moi, et mes deux fils, Jean Pierre et Pierre François, le sont aussi. Ma mère était fille de notaire également. Il faut dire qu’en fréquentant les mêmes familles, on finit fatalement par s’y épouser.

C’est un autre acquis qui nous occupe aujourd’hui, dans la maison de Jean Claude Cottet. La tâche n’est guère différente de la veille. Le métier serait-il monotone ?

- Si tu veux tu peux revenir demain : cette fois ma mission sera plus surprenante

Mercredi 23 octobre 1726, après midi

- Nous restons au Biot aujourd’hui : une petite marche nous fera le plus grand bien et tu as sans doute d’autres questions à me poser : cela nous laissera le temps de parler un peu…
- Très bien : parlez-moi donc un peu de votre profession alors…

Tout en marchant - étonnamment vite pour son âge - il entame un monologue, ponctué de grands gestes.
- La plupart d’entre nous cumulent différentes fonctions : procureurs, avocats, greffiers. Et dans les petits pays, comme chez nous, certains ont des responsabilités seigneuriales : ainsi moi par exemple je suis aussi "procureur d'office de la vallée d'aux" (je traduis dans ma tête : « procureur de la justice seigneuriale locale, en l’occurrence de la vallée d'Aulps »). Mon fils François est notaire mais aussi châtelain de la vallée d'Aulps et secrétaire de la paroisse du Biot. Il continue à détailler les rapports qu’entretiennent les notaires avec les autorités gouvernementales et judiciaires, avec leurs confrères, employés ou clients, mais s’interrompt soudain : nous y voici !

Je suis bien étonnée ; nous sommes au milieu de nulle part, au bord d’un chemin. Garin me regarde avec une lueur de malice dans les yeux :
- Tu ne t’attendais pas à ça, hein ? Mais c’est bien ici que nous avons rendez-vous !
Effectivement un groupe de personnes s’approche et François, qui nous accompagne toujours, commence à rédiger tant bien que mal, assis sur une souche bordant le chemin : « au chemin public au lieu de sous la motte en bas du cimetière du Biot ». Monotone le métier ? Sûrement pas ! 
Il y a là les deux contractant de l’acte d’obligation : la veuve Girod qui promet de bien payer à Pierre Mudry, ici présent, les 115 livres et 18 sols dus suite au prêt qu’il avait fait précédemment pour elle ; ainsi que leurs deux témoins. Seul Pierre Mudry sait signer (ce qu’il fait) puis tout le monde se sépare. Nous-mêmes, nous retournons vers la banche des Vulliez.
- Et bien ! Je savais que le notaire était itinérant, mais je pensais tout de même qu’il rédigeait ses actes avec un toit au-dessus de sa tête, et non au bord du chemin !
- Ah ! Ah ! La vie de notaire est pleine de surprises !
- Assurément !
- J’ai quelques jours plutôt tranquilles devant moi mais, si tu veux, tu peux revenir le 2 novembre courant : d’autres rendez-vous ont déjà été pris.
- Alors à bientôt.

Samedi 2 novembre 1726, avant midi

Nous retournons au Biot (mais dans une véritable maison cette fois !), chez Philibert Tornier, pour une histoire de quittance entre différents membres d’une même famille. L’acte est un peu long à rédiger car les contractants sont deux sœurs Tornier, toutes deux veuves, et leur beau-frère agissant en qualité d’administrateur des biens de ses enfants orphelins de mère (la sœur des deux sœurs : vous me suivez ?) ; lesquels reconnaissent que Philibert et Claude Tornier, leurs frères et beau-frère aussi présents, ont bien donné la somme, bétail et trossel [2] constituant la dot des trois sœurs, promis dans un acte de 1712. Ils en profitent pour régler aussi l’hoirie de leur autre frère mort ab intestat [3]. Il me faut un petit moment pour comprendre les liens familiaux qui unissent toutes ces personnes, d’autant plus qu’à chaque fois qu’elles sont citées ont y ajoute le nom du mari ou du père défunt, leur lieu d’habitation et paroisse. Sur le moment, c’est un peu brouillon, mais je me réjouis secrètement pour les descendants de la famille Tornier : s’il y a un généalogiste parmi eux, ce document est une pépite riche en informations !

Samedi 2 novembre 1726, après midi

Nous nous retrouvons dans la banche des Vulliez. C’est ici que tout avait commencé une douzaine de jours auparavant. Le décor n’a pas changé. Le clerc est encore à son pupitre, toujours aussi silencieux.
- Voilà, c’est notre dernier rendez-vous je crois, me dit Garin avec un quelque regret dans la voix.
- En effet.
- Tu sais, je voulais te dire…
Mais nous sommes interrompus par l’arrivée de nouveaux requérants et leurs témoins. Garin et François se mettent à la tâche. Quand à moi je dois partir.

Je ne sais pas ce que voulais me dire Garin un instant plus tôt, mais peu importe : il m’en a tellement appris durant ces quelques jours.


[1] 1 lieue = 4 km environ.
[2] Trossel = trousseau.
[3] Hoirie = héritage. « Ab Intestat » = se dit d’une personne décédée sans avoir rédigé de testament.

mardi 5 juin 2018

Un instituteur en 1830

Avait-il aimé l’école ? Y avait-il seulement pu aller ? Né en 1804 à Montanges (commune d’environ 750 habitants - à l’époque - dans l’Ain), Jean François Berrod est fils et petit-fils de cultivateurs, demeurant dans une ferme située à 900 m d’altitude au lieu-dit Petit Marnod, à presque 5 km du village. Il n’avait pas de frère aîné pour l’accompagner à travers les hauts plateaux et les épaisses forêts. Y allait-il seul ? Y avait-il même une école à Montanges ? Car si la Révolution avait rendu l'enseignement laïc et gratuit, et l’enseignement primaire même été déclaré obligatoire, on sait que dans les campagnes il n’y avait pas toujours d’école, en particulier dans les lieux les plus reculés et les plus pauvres. 

 Montanges © collection-jfm.fr

Si les nouvelles lois de la République concernant l’école marquent une véritable rupture par rapport aux époques anciennes où l’enseignement dépendait du pouvoir religieux, elles furent longues à appliquer partout. Le magister de village (ancien nom que l’on donnait aux instituteurs) et le clerc paroissial qui faisaient jusque là office de maîtres d'écoles furent remplacés par les instituteurs, eux-mêmes rattachés à corps d’État, dispensant un enseignement d'État. Leur but était d'ouvrir l'enseignement primaire à tous.
Jean-François avait-il donc fréquenté l’école ? Avait-il appris, avec gourmandise, à lire, à écrire, les notions grammaticales, les règles de l'arithmétique, les méthodes simples pour mesurer exactement un terrain ou toiser un édifice, une description élémentaire des productions du pays et des procédés de l'agriculture et des arts et, bien sûr, les idées morales et règles de bonne conduite qui en découlent ? Toutes ces matières qui étaient enseignées dans les « nouvelles » écoles.
Quoi qu’il en soit, il est probable que, comme souvent, au printemps on devait le retirer de l’école pour de menus travaux, la surveillance de frères et sœurs (il est l’aîné de 6 enfants) ou la garde du bétail. Il ne pouvait y retourner qu'en novembre.

Premier-né, il devait sans doute être tout destiné à reprendre la ferme. Au lieu de cela, il choisit une autre voie : il devint instituteur primaire. Dès l’âge de 28 ans, on le voit en effet apparaître comme tel. Et jamais il ne dérogera à sa vocation puisqu'il exercera ce métier jusqu'à sa mort.

Il va sans doute profiter de la loi de 1833, dite loi Guizot, imposant aux communes l'obligation d'entretenir une école primaire. Avant cette loi de 1833, le corps enseignant se composait d’un ensemble de maîtres isolés, voir improvisés,  tels que des domestiques du curé, sacristains, etc… qui enseignaient les rudiments de la lecture et l’écriture. Après la loi Guizot, il faut fournir des enseignants à ces nouvelles écoles. Le corps des instituteurs et enseignants se professionnalise avec la création d’écoles préparatoires : ce seront les Écoles normales (1832). La durée des études est de deux ans et les six derniers mois  les élèves-maîtres sont particulièrement exercés à la pratique des meilleures méthodes d’enseignement dans une ou plusieurs classes primaires annexées à l’École normale.
Les élèves sont internes ou externes. L’internat est payant, mais des bourses peuvent être accordées. Pour pouvoir prétendre à entrer dans ces Écoles normales, il faut être âgé de 16 ans, produire un certificat de bonne conduite et un certificat médical, prouver par le résultat d’un examen ou d’un concours que l’on sait lire et écrire correctement, que l’on possède les premières notions de la grammaire française et du calcul.
Cependant dans les faits, il faudra attendre encore plusieurs années avant que les Écoles normales ne se généralisent. Leur mise en place est en effet assez lente : la première s'ouvre dans l'Orne en 1838, suivie de quatre autres dans les Hautes-Pyrénées, le Jura, la Nièvre et le Doubs. Il faudra attendre plusieurs années, voire décennies, pour que le territoire soit complètement émaillé par ces établissements formateurs.

Quoi qu’il en soit, Jean François n’y a pas reçu sa formation première, puisqu’il était déjà instituteur avant leur création. Peut-être qu’il fit partie du lot des « anciens » que l’on essaya « d’améliorer » avec une formation accélérée distribuée pendant les vacances. Ils y apprenaient les nouveaux programmes en vigueur et certaines nouveautés comme les nouvelles mesures mises en place dans les années 1840 de façon unique partout en France, remplaçant les anciennes mesures particulières à chaque région.

A partir de 1833, les communes sont tenues d'entretenir au moins une école primaire élémentaire. Il doit être fourni à tout instituteur un local, tant pour lui servir d'habitation, que pour recevoir les élèves et un traitement fixe d'au moins de deux cent francs.
La loi charge le conseil municipal de proposer l’instituteur public ; mais après l’avis du comité local, et sous la décision du comité d’arrondissement.
Le comité local est présidé par le maire. Le comité d’arrondissement est présidé par le préfet ou le sous-préfet, et se compose avec lui du maire du chef-lieu, d’un juge de paix, d’un représentant religieux, de différents membres de l’enseignement, etc...
Rien n’est fait pour l’instruction des filles. Il faut attendre 1836 pour que la division en deux degrés soit étendue à l’enseignement féminin.
Est-ce que cette loi Guizot a changé le quotidien de Jean François ? Difficile à dire. Ce que l’on sait en revanche c’est que pendant toutes ces années il a toujours été instituteur à Montanges.

Guizot comprend qu’un grand nombre de maîtres, dispersés dans les campagnes les plus reculées, livrés depuis de nombreuses années à tant de hasards, ont besoin d’un guide pour leur indiquer la voie. Il crée un corps de délégués spéciaux chargés de visiter les écoles afin de les guider. Ainsi, à la fin de la Monarchie de Juillet (1830/1848), chaque enseignant dispose d’un dossier de carrière personnel dans lequel on trouve des renseignements sur la formation de l'individu, son recrutement, le déroulement de sa carrière, son réseau de relations puisqu'il est coutume de se faire appuyer pour obtenir mutations, décorations. On peut aussi y trouver des détails touchant le caractère, la considération, le zèle et l'aptitude de chaque fonctionnaire. Des notices complémentaires précisent la conduite, la santé, la sagacité et le jugement, l'exactitude, l'élocution, l'instruction et la tenue de la classe par l’agent. Toutes ces remarques sont possibles grâce à la constitution d’un corps d’inspecteurs qui viennent vérifier l’aptitude des enseignants.
Hélas, il ne semble pas que Jean François ait fait l’objet de suivis réguliers par des inspecteurs ; en tout cas, à ma demande, les archives départementales n’ont pas trouvé de dossier de carrière à son nom. Quelques liasses concernent les instituteurs du département mais, n’étant pas sur place, je n’ai pas pu les compulser.

A la fin de la Monarchie de Juillet, l'enseignement primaire a réalisé une progression sensible, mais il reste beaucoup à faire. L'amélioration doit porter à la fois sur l'effectif des maîtres, le nombre d’écoles et la qualité de l'enseignement. On constate qu’un certain nombre de communes font de la résistance et n'ont même pas institué d'école.
Un nombre élevé d'enfants et surtout de filles (40%) n'assistent pas ou assistent irrégulièrement aux travaux scolaires. D'autre part, certains parents n'attachent aucun prix à une instruction dont ils ont été eux-mêmes privés. Les écoles rurales se vident toujours du printemps à l’automne pour aider aux travaux des champs.
Pour élever la condition des instituteurs, la loi de 1833 accorde, comme on l’a vu plus haut, un traitement fixe minimum de 200 francs qui est souvent le maximum qu'ils perçoivent de la commune. Dans les faits leur rétribution mensuelle, laissée à l'appréciation des Conseils municipaux, est assez souvent au plus bas, quand ils arrivent à la percevoir, et souvent payée en nature. La situation des instituteurs est plus misérable que celle de beaucoup d'ouvriers.
Si médiocre que soit leur situation, la fonction assure une sécurité relative. Pour vivre, ils doivent exercer d'autres fonctions ; ainsi, en début de carrière, on voit Jean François déclarer être cultivateur en parallèle de son métier d’instituteur. Mais sa situation a dû s’améliorer avec le temps : un événement inattendu nous montre qu’il devait vivre assez confortablement et avait à sa disposition un certain pécule. En janvier 1846 un entrefilet dans la presse nous apprends en effet qu’un « vol à l'aide d'effraction a été commis, dans la nuit du 11 au 12 courant, au domicile et au préjudice de M. Berrod, instituteur à Montanges (Ain). Les voleurs se sont introduits dans sa chambre par une fenêtre de l'école et ont pris dans un tiroir, dont ils ont brisé la serrure, une somme de 360 fr. » Par ailleurs, il apparaît dans les tables de succession où il déclare des biens dont la valeur s'élève à 1 317 francs ; ce qui n’est pas négligeable.

Les maires, chefs immédiats des instituteurs, les considèrent souvent comme un subalterne au même titre que leur garde-champêtre. Ils n’hésitent pas à intervenir dans les affaires de l’école. Ainsi, un document fragmentaire retrouvé par la cousine de mon père, nous apprends que le maire de Montanges s’est plaint de Jean François. En 1857, alors qu’il est instituteur dans la commune depuis près de 30 ans, une lettre signale que « M. Berrod est un instituteur âgé, il est peu capable et ne peut plus desservir la commune de Montanges. Les autorités locales demandent depuis longtemps son changement et lui-même le sollicite. Je le propose pour la petite commune de Mérignat qui lui convient sous tout rapport. » Que s’est-il passé ? Trop peu d’informations nous sont parvenues pour le déterminer. Mais il semble que les rapports entre les autorités et l’instituteur se soient tellement dégradées, que même Jean François ait souhaité « changer d’air ». Et en effet, l’année suivante on le retrouve instituteur à Mérignat, commune de moins de 300 habitants située à 40 km au Sud Ouest de Montanges. La situation s’est-elle apaisée ? Le décès brutal de Jean François en octobre 1858, à seulement 53 ans, ne nous permet pas de le savoir.

C’est ainsi que s’arrête la carrière d’instituteur de Jean François. Lui qui aura transmis son savoir à des dizaines (centaines ?) d’enfants… et peut-être fait naître d’autres vocations.