« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

samedi 18 août 2018

#RDVAncestral : La fille déshonorée

C’était jour de marché. Il y avait beaucoup de monde sur la place de l’église de Guérard. Mais je n’étais pas là pour acheter des œufs ou une chèvre ! Je cherchais une personne bien précise. Je ne l’avait jamais vue, mais je savais que je la reconnaitrai quand je la verrai. Au bout d’un moment, j’aperçus une femme. Elle me tournait le dos et avançait péniblement de sa démarche maladroite. Son ventre proéminent devait la gêner dans ses mouvements. J’avais trouvé Simone. Simone Testard qui allait, dans quelques jours, donner naissance à Simone Testard, sa fille naturelle. En effet, elle n’était pas mariée. Le père était inconnu ;du moins officiellement.  Je remarquais que l’on s’écartait un peu sur son passage, que des coups d’œil désapprobateurs lui étaient lancés et que des murmures s’étiraient dans son sillon. Une fille-mère : la honte pour elle. La honte pour sa fille. Une tache indélébile.

Quand à moi, je me précipitais vers elle, lui proposant mon bras pour soutenir sa marche. Elle me remercia d’un sourire sans joie. Elle passait devant les étals sans y accorder un coup d’œil.
- Tu sais, je ne suis pas là pour le marché.
- Je sais.
Par ma réponse j’essayais de lui transmettre tout mon soutien. Je ne sais pas si ce fut efficace. Elle finit par hausser les épaules :
- De toute façon, je sais ce qui m’attend.
Je ne sais pas si elle parlait du futur immédiat ou d’un terme plus ou moins éloigné. Les deux sans doute.
Son trajet ne déviait cependant pas : elle se dirigeait droit vers l’église et s’y engouffra sans hésiter. Tellement préoccupée par Simone, je n’eus pas même une pensée pour l'évêque Saint Thomas de Cantorbéry qui, selon la légende, consacra l’édifice au milieu du XIIème siècle. 


Église de Guérard © guerard.site-mairies.com

Un instant je fus saisie par la brusque obscurité et la sensation de fraîcheur qui contrastait avec la chaleur de ce début d’été qui régnait au dehors. Durant ce léger moment d’hésitation, j’avais lâché et perdu de vue Simone. Mais j’entendais ses pas résonner sur les dalles de l’église : le son provenait du côté gauche. Elle avait dû se glisser entre deux piliers, c’est pourquoi je ne la voyais plus. Sans faire de bruit, je me dirigeais vers l’endroit où ses pas résonnaient doucement. J’entendais, plus que je ne voyais, qu’elle avait ralenti l’allure. Elle semblait hésiter maintenant. Puis elle s’arrêta complètement. Je m’avançais aussi près que je pus, sans toutefois oser la rejoindre. Quelque chose me disais que je n’avais rien à faire ici et ma présence aurait peut-être ébranlé la résolution finalement vacillante de Simone qui l’avait menée  jusqu’ici.

Je perçu en effet l'instant d’hésitation qui la saisit brusquement et je crus qu’elle allait tourner les talons, mais à ce moment-là le curé s’approcha d’elle et l’invita à s’assoir près de lui. Tandis qu’il lui prenait le coude, elle le suivit docilement.  Ils s’assirent l’un à côté de l’autre. Je restais derrière un pilier proche où je savais être invisible tout en écoutant leur conversation. Je me mordis les lèvres en réalisant qu’espionner ainsi mon ancêtre dans une conversation privée avec son curé n’était peut-être pas la meilleure idée que j’eus, puis haussais les épaules : « au diable les scrupules ! ». Enfin, diable n’était peut-être pas le bon terme à utiliser ici. Décidément ! Mais cette histoire m’intriguait trop et je reportais mon attention sur la discrète conversation qui se tenait près de moi. Pendant que je me débattais avec ma conscience, le curé avait déjà commencé à entretenir Simone.

- … le sais bien : je l’ai suffisamment rappelé pendant mes prêches !  Depuis cent ans que notre ancien roi Henri II - paix à son âme - a signé un édit obligeant les filles non mariées et les veuves à déclarer devant une autorité  leur grossesse sous peine de mort. Cela se fait sans frais : tu n’auras rien à payer. Mais il faut aller te présenter devant un juge, ou un notaire, par exemple. Tous les trois mois je le rappelle pendant la messe. Et l’on me dit que tu n’as toujours pas fait cette démarche, ma fille.
Simone restait silencieuse, la tête baissée.
- Je te connais depuis longtemps : je sais que tu es une bonne petite. Mais tu ne voudrais pas que le Diable s’empare de toi, n’est-ce pas ? Déjà cette grossesse hors mariage ! (soupir du curé) Nous en avons déjà suffisamment parlé. Enfin, ce qui est fait est fait. Mais le père ? Qui est-ce ? A moi tu peux le dire.
Oui est à moi aussi, d’ailleurs, pensais-je…
- Je suis sûr que cet homme ne t’a pas violenté ; mais est-ce que tu n’as recherché ses faveurs ? L’as-tu provoqué ?
Je pestais intérieurement : Ben voyons ! C’est toujours la faute de la femme, bien entendu !
- Tu sais ma fille : tu peux garder le silence devant moi mais Dieu, Lui, voit tout et sait tout. Tes erreurs se paieront, ma fille : si ce n’est pas dans cette vie ce sera dans une autre ! Au Jour du Jugement Dernier Dieu reconnaîtra les siens !
Mais, bien qu’honteuse, Simone s’obstinait à garder le silence. Les lèvres pincées, elle écoutait le curé mais ne desserrait pas les dents. A mon avis, ce n’était pas la première fois qu’elle se faisait sermonner ainsi. Cependant, pour une raison que j’ignore, Simone avait décidé de taire le nom de son suborneur. Dommage : j’aurai bien voulu l’apprendre ; c’est ce qui m’avait entraîné derrière ce pilier à écouter cette discussion de façon si grossière.

Finalement, à court d’argument, le curé laissa partir Simone. Je la rejoignis avant de sortir de l’église. Cette fois, je la laissais filer. Mais je ne pouvais pas m’empêcher d’entendre les commentaires émis derrière elle :
- Peuh ! Cette moins que rien ! On sait bien qui est le père !
- Et qui donc, toi qui est si savante ?
- Ce n’est pas bien compliqué à deviner : elle est servante au château de Rouilly le Bas. Elle n’aura pas su garder les cuisses serrées devant not’seigneur !
- Et p’être même bien que c’est elle qui l’a aguichée !
- Sûrement !
- Peuh ! Si elle croit qu’il va l’épouser, elle bien naïve.
- Peut-être qu’il la prise de force ?
- Penses-tu ! Ces choses-là ça se fait à deux ou pas du tout !
- Et c’est sûrement elle qui a tout déclenché : maintenant elle n’a qu’à s’en prendre à elle-même !
Personnellement je trouvais l’avis des commères assez tranché et peu flatteur pour mon ancêtre. Était-ce toujours ainsi que cela se passait ? Était-ce inéluctable ? Ou y avait-il simplement une once de jalousie dans leurs affirmations ?

Simone s’éloignait, seule, quand brusquement un jeune homme que je n’avais pas remarqué jusque là se retourna, serrant les poings :
- Vous n’êtes qu’une bande de mégères ! Taisez-vous donc, harpies !
La remarque et le ton employé nous surprit toutes mais fut efficace : les commères s’étaient tues.
Le jeune homme couru après Simone, qu’il rattrapa sans peine.
- Qui est-ce ? demanda l’une des commères lorsque la stupeur passée elles retrouvèrent la parole.
- C’est le jeune Duchemin, répondit l’une d’entre elles.
Mais son intervention leur avait cloué le bec et elles ne trouvaient plus rien à dire. Ce jeune homme avait réussi un exploit : tarir une source qui semblait intarissable, celle des commérages.

Plus tard j’appris que Simone avait déclaré le jeune Duchemin comme géniteur de sa fille, même si celle-ci demeurait fille naturelle. Était-ce lui véritablement, bien que leur situation n’ait pas été régularisée avant la naissance de l’enfant ? S’était-il simplement dévoué ? Par amour ? Par obligation ?


Extrait BMS Guérard, 1657 © AD77
Simone fille de Simone testard fille de fornication avec françois 
chemin demeurant a dagny bas le 6 juillet par. Nicolas guillard 
mar. Jeanne carrouget

Je ne le saurai sans doute jamais. Et même mon espionnage peu orthodoxe ne m’avait rien appris. Quoi qu’il en soit, et bien que je n’ai pas (encore) trouvé l’acte le prouvant, Simone et le jeune Duchemin (ou Chemin) finirent pas se marier et la petite fille, prénommée aussi Simone, fut reconnue Duchemin; nom qu'elle portera lors de son mariage. Que ce jeune homme croisé par hasard alors que je ne m’y attendais pas soit ou non le père biologique de la fillette, c’est bien lui qui l’éleva et lui donna son nom. 
Le déshonneur ne fut peut-être pas là où on l’attendait finalement…


jeudi 2 août 2018

#Centenaire1418 pas à pas : juillet 1918

Suite du parcours de Jean François Borrat-Michaud : tous les tweets du mois de juillet 1918 sont réunis ici.

Ne disposant, comme unique source directe, que de sa fiche matricule militaire, j'ai dû trouver d'autres sources pour raconter sa vie. Ne pouvant citer ces sources sur Twitter, elles sont ici précisées. Les photos sont là pour illustrer le propos; elles ne concernent pas forcément directement Jean François.

Les éléments détaillant son activité au front sont tirés des Journaux des Marches et Opérations qui détaillent le quotidien des troupes, trouvés sur le site Mémoire des hommes.

Toutes les personnes nommées dans les tweets ont réellement existé.
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1er juillet
Le creusement des parallèles A et B se poursuit chaque nuit. Des piquets et des bobines de fil de fer sont confectionnés et transportés à pied d’œuvre pour les couvrir d’un réseau.

2 juillet
Calme. Poursuite des travaux.
Premières lignes avec hérisson © Gallica

3 juillet
La 8e compagnie est détachée à Chézy à la disposition du 11e bataillon.

4 juillet
Journée calme. Vers 21h30, harcèlement sur le plateau puis tirs par rafales d’obus spéciaux sur les bois et carrière au Nord de Cerfroid-Chézy. Les compagnies s’organisent dans leurs parallèles et les approfondissent.

5 juillet
Calme. Le dispositif prévu est entièrement réalisé. Le service d’observation et les liaisons s’organisent. A 19h la Division est alertée : les troupes occupent immédiatement les emplacements prévus. Un obus à ypérite tombe sur la popote des officiers, aux pieds du Chef de bataillon. Le masque est gardé toute la nuit au poste de commandement.
Attaque au gaz © icrc.org

6 juillet
La désinfection du terrain et du matériel sont exécutés au petit jour. Le chef de bataillon de Fabry Fabrègues est évacué pour brûlures, ainsi que 9 gradés ou chasseurs. L’alerte prend fin à 18h. Le capitaine Jarrin, adjudant major, prend le commandement du bataillon.

7 juillet
Les travaux continuent à être poussés activement sur la position de résistance de la DI.

8 juillet
Les réseaux de fils de fer sont terminés devant la parallèle A et amorcés devant la parallèle B.

9 juillet
Un abri par ½ secteur et par section de mitrailleuse sont commencés.

10 juillet
Changement d’affectation : je rejoins le 54ème BCA ; mais je n’ai pas beaucoup de chemin à faire car ils sont aussi dans le même secteur de Chézy en Orxois.

11 juillet
Eux aussi étaient en Italie au Monte Tomba. On se raconte nos souvenirs de cette prise épique.
Monte Tomba © cedos grande guerra

12 juillet
Les Allemands semblent s’organiser dans le secteur.

13 juillet
Des patrouilles sont organisées.

14 juillet
Violent bombardement du secteur de Chézy par les Allemands dans la nuit du 14 au 15.

15 juillet
Aucune note pour ce jour.

16 juillet
Actions ennemies particulièrement violentes.
Bombardement sur le front, 1916 © Gallica

17 juillet
L’avance allemande est continue sur tout le front. L’ordre de départ est donné : ces mouvements doivent marquer le début de la grande offensive qui doit libérer le territoire. En soirée l’ordre tombe : « Jour J : 18 juillet ; heure H : 4h35 ».

18 juillet
Nous recevons l’ordre d’attaquer le secteur que le bataillon occupe depuis plus d’un mois.

19 juillet
Nous nous sommes emparés des villages de Dammard, Monnes et Cointincourt. Notre action a été reconnue comme « un élan magnifique ».
Carte Dammard, Monnes, Cointicourt

20 juillet
Nous progressons vers Sommelans et Latilly.
Carte Sommelans, Latilly

21 juillet
Notre bataillon refoule l’ennemi de la ferme d’Halloudray et traversons Grisolles.
Carte Grisolles

22 juillet
Nous progressons jusqu’à Rocourt Saint Martin, capturant un très grand nombre de prisonniers, 11 canons, 10 minenwerfer, de nombreuses mitrailleuses et un énorme butin.
Carte Rocourt St Martin

23 juillet
Après nos brillants exploits de ces derniers jours, que l’on a appelés « la deuxième bataille de la Marne », le bataillon est cité à l’ordre de la VIème Armée (sous les ordres de Jean Marie Degoutte).
Général Jean Marie Degoutte © Wikipedia

24 juillet
Nous parvenons à Coincy et Brécy.
Carte Coincy, Brécy

25 juillet
Repos. Travaux de propreté.

26 juillet
On nous annonce le retrait du front : nous sommes transportés par camions dans la région de Meaux, à la Ferté sous Jouarre.
Carte Coincy-Ferté

27 juillet
Nous embarquons dans des trains à La Ferté sous Jouarre en direction de Poix dans la Somme.
Carte Ferté-Poix

28 juillet
Nous cantonnons à Lahaye Saint Romain. Repos et instruction.

29 juillet
Le bataillon fait maintenant partie de la Ière armée sous le commandement du Général Debeney.
Général Marie-Eugène Debeney, 1924 © Wikipedia

30 juillet
Journée calme. Pendant la nuit harcèlement de tirs très nourris de l’ennemi.

31 juillet
Journée calme. Pendant la nuit, tirs de harcèlement habituels.


samedi 21 juillet 2018

#RDVAncestral : Le disparu

En ce 21 avril 1834, j’arrive chez Marie Anne Desmarest. Elle est la seconde épouse de mon ancêtre Pierre André Gibert. Celui-ci a eu un tragique accident au mois de décembre dernier : charretier, il rentrait chez lui avec son attelage. Il faisait déjà nuit. Et froid. Le sol était gelé en cet hiver particulièrement rigoureux. Il franchissait le Pont de Coude, qui enjambe le Grand Morin. A cet endroit la rivière marque la limite entre les communes de Tigeaux et Dammartin sur Tigeaux (Seine et Marne). Il venait de quitter Dammartin, situé à 800 m environ avant de rentrer chez lui à Serbonne, paroisse de la Chapelle sur Crécy, 5 km plus loin. Le pont était assez récent : édifié sur des soubassements maçonnés, il était composé d’une barrière métallique, haute au centre du pont, plus basse à ses extrémités.

Pont de Coude © ebay.fr

Les eaux étaient tumultueuses par endroit et gelées là où le courant n’était pas assez fort, comme près des berges ou dans un coude de rivière. Hélas au moment où Pierre André s’apprêtait à quitter le pont, l’une des bêtes de son attelage glissa sur une plaque de gel. Probablement que la bête affolée a tenté de retrouver son équilibre, dans un vain mouvement de pattes désordonné et de mugissements de panique. Mais l’attelage a commencé à basculer dangereusement puis, inexorablement, le poids de la charrette les a emporté tous dans la froide rivière. Y compris Pierre André. Et c’est ainsi qu’il disparut le 11 décembre 1833 au Pont de Coude.

C’est aussi la raison de ma visite : je viens voir comment va la famille. Comment elle a supporté l’épreuve et l’injustice de cet accident. J’ai attendu un peu pour leur laisser passer les premiers moments les plus difficiles et, plus pragmatiquement, pour que les routes soient praticables alors que l’hiver venait enfin de desserrer son étau. Enfin, en cet après-midi d’avril, je me suis décidée à venir.

Pierre André avait 52 ans. Il s’était marié en premières noces avec mon ancêtre directe Marie Jeanne Becqué (dont il avait eu trois enfants), puis en secondes avec Marie Anne Desmarest. Leur mariage avait eu lieu en 1833. Pierre André avait alors 49 ans et Marie Anne 53.

Nous discutions dans la maison de cet accident et de la douleur qu’il avait entraînée : Marie Anne ne s’était jamais mariée avant Pierre André. Mais elle l’avait aimée tout de suite, lui et ses trois grands enfants. Cependant le bonheur fut de courte durée : deux ans et demi seulement.

Dans le silence des souvenirs, soudain, un bruit se fit entendre. C’était comme une lointaine rumeur au début. Presque un murmure. Mais cela ne s’arrêtait pas : au contraire, cela s’amplifiait. Victor, fils de Pierre André (et mon ancêtre direct), se leva et alla ouvrir pour voir ce qui se passait : de la table où nous étions restées assises, nous distinguions clairement, Marie Anne et moi, une foule qui se rapprochait. Des enfants couraient devant. Puis des adultes, des hommes en majorité. Enfin, fermant la marche, une charrette. Ils avaient un air bizarre : certains paraissaient excités, d’autres effrayés, d’autres encore ébahis. Mais tous avaient un point commun : ils avaient l’air frappé d’horreur.

Finalement la petite foule s’arrêta à une distance respectueuse de la maison. Alexandre Bizet, le beau-frère de Victor, avait été poussé devant par les autres. Il hésitait, ne savait comment délivrer cette nouvelle pour laquelle ils étaient tous là.

- Et bien quoi ? le pressa Victor. Que se passe-t-il ?
Mais Alexandre hésitait toujours : il ne trouvait pas les mots. Peut-être tout simplement parce qu’il n’y a guère de mot dans ces cas-là.
- Nous avons trouvé…
- Oui ? Et bien quoi ? Qu’avez-vous trouvé ?
Alexandre regarda la charrette, sans rien pouvoir ajouter.

Victor s’approcha de l’attelage. Il y avait quelque chose dessus, caché par un drap : c’était une forme longue et étroite. Un silence total régnait dans le groupe, chacun retenant sa respiration. Finalement, Victor souleva un coin du drap et bondit aussitôt en arrière, un hoquet d’horreur brisant le silence de l’assemblée. Sa figure devint pâle. Non plutôt grise, en fait.
Marie Anne et moi nous précipitâmes vers le groupe mais Alexandre la retint d’un bras ferme :
- Non ! Non ! Vous ne devez pas…
- Mais qu’est-ce qu’il se passe ?
Un homme s’approcha :
- Je suis désolé, Madame Gibert, mais… Nous avons trouvés… Lui aussi hésitait à le dire. C’est finalement Victor, dont le visage n’avait pas repris ses couleurs, qui acheva la phrase dans un souffle :
- Papa !
- Quoi ? Mais il a disparu dans la rivière il y a quatre mois…
- C'est-à-dire qu’avec le dégel… on l’a retrouvé en aval du pont, pris dans des branchages qui pendaient dans l’eau, dans un bras mort de la rivière.

Le silence régna à nouveau. Tout le monde était immobile. Marie Anne avait formé un « Oh ! » avec sa bouche, mais aucun son n’en n’était sorti.
Finalement, n’y tenant plus, je posais la question qui me brûlait les lèvres :
- Mais comment savez-vous que c’est bien lui ?
Car évidemment après tout ce temps passé dans l’eau, même gelée, le corps avait dû subir des dégradations irréparables.
- Ce sont ses vêtements qui nous permettent de l’identifier.
Une plainte s’éleva alors, tandis que Marie Anne s’effondrait par terre. Peut-être avait-elle cru que le pire n’était pas arrivé. Et dans le creux de son cœur elle avait espéré un improbable retour de son époux, comme si rien ne s’était passé. Cette charrette, ces gens, ce jour brisaient son rêve fou.

Les quelques femmes présentes se détachèrent du groupe : elles relevèrent Marie Anne et la ramenèrent dans la maison. Celle-ci, sans force, n’eut même pas le courage de tourner la tête une dernière fois vers son époux.
Victor prit une grande inspiration et souleva à nouveau le drap. Cette fois, il s’attendait à l’horrible spectacle qu’il allait voir, mais même ainsi, il eu un haut le cœur. Il descendit le drap jusqu’à la taille du défunt, mais n’alla pas plus loin : il en avait vu suffisamment. Il remit le drap en place.
- Ce sont bien ses vêtements… c’est bien mon père.
Même s’il n’y avait aucun doute sur ce sujet pour les gens présents, qui l’avaient connu, il fallait que ce fût dit.
Alexandre proposa de conduire la charrette tout de suite à l’église ; ce que Victor accepta. Il suivit le convoi tandis que je rentrais dans la maison.

Finalement, je restais jusqu’au lendemain, pour les obsèques de Pierre André. Il y avait beaucoup de monde car, en tant que charretier, il avait eu l’occasion de travailler pour la plupart des gens de sa communauté en transportant des barriques de vin pour l’un, du bois pour un autre, ou encore du foin et toutes sortes de choses qui avaient besoin d’être portées d’un point à l’autre. L’assistance était cependant étrangement silencieuse : ce n’étaient pas des funérailles ordinaires car sa mort, et la découverte de son corps, n’avaient pas été ordinaires. C’est sans doute pourquoi le curé écrivit dans son registre des décès, à la date du 22 avril 1834 : « Pierre André Gibert […] est décédé audit Dammartin, lequel a été noyé dans le morin par accident au pont de coude, et n’a été retiré qu’hier […] vers les deux heures de relevée ».

Plus tard, je remarquai que c’est la date du 11 décembre 1833 que le curé a inscrite lors des mariages des fils Gibert, en 1842 et 1844, sans préciser pour autant les circonstances de ce décès particulier, ni en prenant la peine d’expliquer pourquoi il n’y avait pas d’acte de décès à cette date du 11 décembre. Cependant, c’est bien la date du 21 avril 1834 qui a été retenue dans les registres de décès et les tables de succession, officialisant cette mort peu originale et sans doute fort douloureuse pour ses proches.