« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

mercredi 29 novembre 2023

Y comme Ytier

Les noms dans les registres de Conques, c’est parfois un peu compliqué ; certains n’en n’ont pas (voir la lettre P de ce ChallengeAZ).


Livret de famille © abebooks.com

 

D’autres en changent car, on le sait, les patronymes n’ont pas d’orthographe. Si les noms de familles se sont fixés à la fin du Moyen Age, ce n’est pas le cas pour leur orthographe. En effet, le porteur de patronyme, souvent illettré, n’est pas capable d’épeler son nom. On dit aussi que les accents locaux pouvaient perturber les rédacteurs, pour peu qu’ils ne soient pas du coin. Par ailleurs sous l’Ancien Régime, il n’y a ni loi ni obligation en la matière.

 

Elisabeth Ytié devient Ityé lors de son décès en 1782. Elle était nommée Itié en janvier 1781 et Ytié en novembre de la même année. Marchande, elle savait signer : elle orthographiait elle-même son nom Itié. Son père était né sous le patronyme d'Ithié.

Sépulture Elisabeth Ytié, 1782 © AD12

" Elizabet ityé veuve de jean vidal marchand mourut agée d'environ 22 ans et fut inhumée le lendemain par nous curé soussigné..."

De même Rols devient Raouls (voir la lettre S de ce ChallengeAZ) ou Vaurs devient Baurs.

 

"…Marie Anne Benazech fille légitime et naturelle de Monsieur Jean Benazech et de demoiselle Marie Vaurs…"

"…Joseph Benazech fils légitime et naturel de Me Jean Benazech notaire royal et de demoiselle Maris Baurs…"

 

Pierre Vigouroux a du avaler la moitié des lettres qui composent son nom lorsqu’il a déclaré le mariage de sa fille…

Pierre Vigouroux, janvier et juillet 1781 © AD12

"...Pierre Vigouroux fils legitime de Pierre Vigouroux aubergiste et Catherine Carles..."
"…Antoinettre Vigroux fille de Pierre Vigroux et de Catherine Carles…"

 

Parmi les témoins se trouvent souvent cités Joseph Delagnes et Joseph Delannes…. Jusqu’à ce que je rencontre Marie Delagnes, épouse Pradalier, aussi nommée Marie Delannes : les deux Joseph ne formaient sans doute qu’une seule et même personne !

"… son parrain a été Joseph Delagnes pauvre audit hôpital…"

"… son parrain a été Joseph Delannes restant audit hôpital …"

Le fait qu’on le rencontre souvent associé à Alexis Lacombe, François Roux et autres restants à l’hôpital renforce cette hypothèse.

 

Il est parfois difficile de reconnaître le nom de ses ancêtres…

"…fils légitime à Antoine Selves vigneron dit Romigou et à Jeanne Prodensis…"

En fait Jeanne se nomme Pradellis : c’est la fille et la sœur de mes sosas Pradellis (271 et 133).

 

Quant à Antoine Cibie, son patronyme a été quelque peu malmené au cours des années…

Antoine Cibie, 1781, 1782, 1785 © AD12

"… avons donné la bénédiction nuptiale à Antoine Sivie fils naturel à Jean Sivie…"

"…Anne Sevie fille à Antoine Sevie…"

"…Jeanne Cibie âgée de dix huit mois fille légitime et naturelle d’Antoine Cibie…"

 

La loi du 6 fructidor an II (« Aucun citoyen ne pourra porter de nom ni de prénom autres que ceux exprimés dans son acte de naissance : ceux qui les auraient quitté sont tenus de les reprendre ») n’a guère fait changer la situation.

Si, dans une société à dominante orale, les erreurs d’orthographes n’avaient que peu d’incidence, l’apparition d’une administration toujours plus exigeante a créé de réelles difficultés pour certaines personnes dont le nom (et donc l’identité) avait « changé ».

Ce n’est qu’à la fin du XIXème siècle que l’orthographe du nom se fixe, grâce à l'apparition du livret de famille (en 1877). Lors du mariage, le nouveau couple reçoit un livret officiel. Il reprend les extraits des actes la concernant (naissances, mariage) et il est mis à jour à l’occasion de tout nouvel événement qui le concerne (naissances d’enfants, séparation/divorce, décès). Il contient également des rappels de la législation liée à la famille (mariage, filiation, adoption, autorité parentale, etc…).
Ces livrets de familles ont été créés à Paris pour servir d’état civil bis, en cas de besoin, car la mairie avait brûlé au moment de la Commune. Conservé par les personnes à leurs domiciles, cela permet d’éviter que la catastrophe de 1871 ne se reproduise. Tout l’état civil ancien parisien de 1530 à 1870 était parti en fumée et pendant des années, chaque fois qu’ils devaient prouver leur identité, les Parisiens ont dû apporter les contrats notariés ou les duplicatas d’état civil qu’ils conservaient chez eux. Les livrets de famille constituent un résumé certifié conforme des actes concernant chaque personne. Ils seront généralisés dans le reste de la France en 1884 : chaque mairie doit fournir gratuitement le livret de famille à tous les couples (lors du mariage pour les couples mariés ou lors de la naissance du premier enfant pour les non mariés ; et de façon plus récente lors de l’adoption d’un enfant par un parent célibataire).

A la naissance de chacun de ses enfants, le couple rapporte un document écrit : par copie des événements précédents, le nom reste donc identique tout au long de la vie.

Par ailleurs, avec les progrès de l’alphabétisation, les déclarants sont désormais capables de corriger l’orthographe de leurs noms si besoin est.

 

 

mardi 28 novembre 2023

X comme XXX

Les lettres patentes royales, fondant l’hôpital de Conques en 1762, indiquent que l’établissement puisse accueillir les « enfants exposés, [et que] les familles nécessiteuses et surchargées puissent y déposer leurs enfants pour y être nourris, entretenus et élevés, et enseigné au travail de la manufacture, jusqu’à ce qu’ils puissent se suffirent à eux-mêmes par l’exercice de l’art ou métier qu’ils y auront appris ». 

 

Saint Vincent de Paul trouvant un bébé abandonné sur le seuil d'une église, HFE Philippoteaux © Louvre


Et, de fait, de nombreux enfants nés de père et mère inconnus sont accueillis à l’hôpital : j’en compte 75. Parmi eux 55 sont baptisés durant la décennie (les autres sont nés avant 1780), soit une moyenne de 5 par an, avec un maximum de 9 enfants abandonnés en 1782.

 

Baptême Marie Thérèse, 1782 © AD12

"Marie Thérèse, fille a pere et mere inconnus, exposée à la porte de l'hôpital de cette ville la nuit du onze au douze mai 1782, a été baptisée par moi soussigné le lendemain, sa marraine a été Marie Thérèse fille habitante dudit hôpital qui requise de signer a dit ne savoir"

 

Si les enfants sont déposés la plupart du temps à la porte de l’hôpital, on trouve aussi mentionnés différents lieux de la ville :

"… Dorothée fille a pere et mere inconnus exposée au fond du faubourg dans la nuit passée…"

"… Jacques fils a pere et mere inconnus a été trouvé exposé sur le pont de cette ville…"

"… Jean Antoine fils de pere et mere inconnus trouvé ledit jour au faux bourg…"

"… Jean Louis fils a pere et mere inconnus exposé à la porte de Fumouze de la présente ville…"

Il s'agit d'une des portes fortifiées de la ville.

"… Jean Pierre fils a pere et mere inconnus exposé à la place de Conques…"

"… Joseph fils a pere et mere inconnus exposé dans la ville de Conques…"

"… Madeleine fille trouvée au delà du pont de Conques…"

"… Marie Angélique fille a pere et meree inconnus trouvée exposée dans la nuit précédente sur le pont…"

Baptême Marie Jeanne, 1783 © AD12

"… Marie Jeanne fille a pere et mere inconnus qui à été rencontrée exposée dans la chapelle Notre Dame de Pitié de l'église de Conques…"

"… Pacome fils a pere et mere inconnus exposé de la place du bourg…"

"… Thomas fils a pere et mere inconnus qui à été exposé dans la nuit dernière au faubourg de la présente ville…"

 

Voire dans les paroisses voisines :

"… Marie Jeanne Suzanne fille a pere et mere inconnus exposée à la porte de Mr le curé de St Marcel a été remise et portée à l'hôpital de cette ville …"

"… Marguerite Camille fille a pere et mere inconnus exposée à Calvignac paroisse de St Marcel…"

"Pierre Alexis fils a pere et mere inconnus exposé dans la paroisse de St Cyprien âgé d'environ un mois a été baptisé sous condition dans l'église de Conques par nous vicaire soussigné"

 Ces deux paroisses sont voisines de Conques (aujourd'hui réunies à la commune).


3 enfants ont été présentés par les sages femmes Jeanne Rols et Marie Carles (pour en savoir plus sur les sages femmes, voir la lettre S de ce ChallengeAZ).

Baptême Antoine, 1787 © AD12

"… a été baptisé Antoine fils a pere et mere inconnus qui nous a été présenté par Jeanne Rols sage femme…"

 

La plupart ont comme parrain ou marraine des personnes demeurant à l’hôpital.

"… a été baptisé par moy soussigné un enfant exposé devant la porte de l'hôpital de Conques sur les onze heures de la nuit dernière et luy a été donné le nom de François, son parrain a été François Marty pauvre dudit hôpital…"

 

Les enfants ou leurs effets ne sont jamais décrits. Seule une fois il est mention d’un billet qui accompagne le nourrisson :

Baptême Marie Rose, 1781 © AD12

"Le 6 juillet 1781 a été baptisé par moy soussigné une fille exposée devant la porte de l'hôpital de Conques dans la nuit du 5 au 6 dudit mois avec un billet portant qu'elle n'étoit point baptisée et luy a été donné le nom de Marie Rose, sa marraine a été Marie Albespy fille associée dudit hôpital…"

 

Le 4 juin 1788 deux enfants ont été exposés la même nuit, Joseph et Marie Cécile. Il n’est pas précisé si ce sont deux jumeaux ou si c’est le hasard qui les a réunis dans l’abandon. Le premier est décédé à l’âge de 25 mois, la seconde a survécu au-delà de 1790.

 

Aucun enfant né de père et mère inconnus ne s'est marié dans la décennie qui nous occupe.

26 de ces enfants sont décédés entre 1780 et1790.

 

La plupart restent à l’hôpital, seuls 4 d’entre eux ont été mis en nourrice (d'après ce que l'on sait lors de leur décès).

"… Marie Jeanne âgée de trois mois décédée chez Anne Landes sa nourrice épouse d'André Cavanac…"

"…a été inhumé dans le cimetière de Conques François enfant trouvé âgé d'environ un an mort de la veille au village de Ladrech paroisse de St Marcel…"

 

Au total je compte 46 décès d’enfants d’ascendance inconnus durant la décennie : les 26 cités ci-dessus et une vingtaine supplémentaire qui n’ont pas été retrouvés parmi les baptêmes.

 

"… Anne fille de pere et mere inconnus âgée d'environ trois ans décédée à l'hôpital le jourd'hyer a été inhumée ce jourd'hui 27 août 1783..."

 

Les témoins aux décès de ces jeunes inconnus (ou presque) sont souvent des personnes qui demeurent elles aussi à l’hôpital.

"Catherine âgée d'environ deux ans et demy mourut à l'hôpital le 18 juin 1782 et fut enterrée le lendemain par nous vicaire soussigné, présent à son enterrement Pierre Chatelier soussigné demeurant à l'hôpital dudit Conques et Antoine Bonal demeurant aussi à l'hôpital qui na su signer de ce requis"

 

Le plus âgé de ces enfants de père et mère inconnus accueillis à l'hôpital décédés durant la décennie était âgé de 9 ans. 13 d’entre eux n’avaient pas 1 an.

 

 

lundi 27 novembre 2023

W comme Waouh

Voici quelques actes peu ordinaires qui ont retenu mon attention lors de cette décennie 1780/1790 à Conques.

Vieillard dans l'attitude de l'étonnement, E. Bouchardon © Louvre

 

  • Valse hésitation lors d’un baptême, une cérémonie en deux temps.

Pourquoi François Labro (le prêtre de Conques dont on a déjà parlé à la lettre H – voir ici) a-t-il refusé de tenir l’enfant ? Pourquoi se sont la grand-mère et la sage femme qui ont présenté l’enfant et souhaité le faire baptiser au plus vite, arguant un danger de mort, avant que le père du nouveau-né n’interrompe la cérémonie ? Pourquoi enfin l’enfant ne fut représenté à l’église pour y être baptisé que le lendemain ? Que de questions suscitées par cet acte peu commun…

Baptême Pierre Anterrieux, 1780 © AD12

"L’an 1780 et le 17 [décembre] est né Pierre Anterrieux fils a Pierre et à Jeanne Dalmon mariés de Conques et a été présenté à l'église le même jour au soir par Annette Rols ayeule du baptisé et par Jeanne Rols sage femme toutes deux de Conques et la cérémonie fut commencée, l'enfant fut tenu par Geraud Anterrieux frère du baptisé par le refus qu'en fit François Labro de Conques et après avoir demandé à la sage femme si l'enfant risquoit a attendre laquelle répondit qu'il y avoit du danger, présent encore Baptiste Deltour et la cérémonie interrompue par Pierre Anterrieux père du baptisé ledit enfant fut reporté de nouveau à l'église le 18 et la cérémonie continuée et tenue [ ?] donnée Geraud Anterrieux ayeul continué a assisté audit baptême faisant avec Pierre Antoine Falissard de la place de Conques les fonctions de parrains Marion Anterrieux ayant aussi assisté à la cérémonie pour être marraine, présent Pierre Anterrieux père, Geraud Anterrieux oncle, Pierre Antoine Falissard, Jean Pierre Madrieres, Baptiste Deltour soussignés avec Annette Rols ayeule et Jeanne Rols qui n’ont su signer requis Marion Anterrieux absente"

 En tout cas l’enfant ne semble pas avoir souffert de cette tragi-comédie : en effet il a survécu, a atteint l’âge adulte et s’est marié en 1819...

 

  • Enterrement d'un bourgeois
"Monsieur Pierre Flaugergues avocat et notaire royal âgé d'environ 85 ans décédé le jour d'hier a été inhumé ce jour d'hui 7ème jour de mois d'août 1785, en présence de Mrs Jean Pierre Aymé vicaire et Jean François Labro hebdomadier du chapitre, l’enterrement a été fait par le chapitre de notre consentement, lequel consentement a été reconnu nécessaire par ledit chapitre ainsi qu'il nous la déclaré par Mr Guiot chanoine dudit chapitre, ledit enterrement a été fait en notre présence et avons pris place à côté du chanoine officiant et sommes entrés de côté en célébrant dans la maison du défunt, pour être aussi présent à l'enterrement du corps, toutes les cérémonies ont été faite à l'autel de paroisse"

On a déjà parlé de la levée des corps (voir la lettre T de ce ChallengeAZ). La situation est similaire pour ce notable, fils de notables (la famille compte de nombreux avocats, juges, notaires) : là encore chanoines et curé se sont mis d'accord et officient ensemble ("de côté") depuis la maison du défunt jusqu'à l'autel de paroisse.

 

  • Cas unique dans la décennie : un fils illégitime !

Baptême Jean Baptiste Arnaud, 1787 © AD12

"L'an 1787 et le 17e octobre est né et a été baptisé un Jean Baptiste fils illégitime à Baptiste Arnaud marié de cette ville qui s'est déclaré lui-même père de cet enfant et l’a reconnu pour son fils en présence d'Antoine Lagarrigue et de geraud maître cordonnier et de Geraud Anterrieux clerc du chapitre et à Marguerite Imbaut du lieu de Grand Vabre restante ici de même [?] sa marraine a été Marie Carles sage femme ledit Arnaud père de l'enfant et la marraine requis de signer ont dit ne savoir lesdits Lagarrigue et Anterrieux ont signé avec moi
La Rousse vic"

Ce pauvre vicaire semble tout bouleversé de déclarer cette naissance, comme le suggère la rature et la mère nommée après les témoins…


Sépulture Jean Baptiste Arnaud, 1788 © AD12

"L'an 1788 et 11e juin est décédé et a été inhumé le 12e dudit mois Jean Baptiste Arnaud fils naturel à Baptiste Arnaud travailleur marié de cette ville et Marguerite Imbaud native du lieu de Grand Vabre restante de Conques qui se déclarent en être père et mère le 17ème octobre 1787 jour du baptême du défunt en présence d'Antoine Lagarrigue Me cordonnier et de Geraud Anterrieux clerc du chapitre qui signe [?] sur le registre de ladite année, ont été présents à la sépulture Joseph Delagnes et Alexis Lacombre restants à l'hôpital où est décédé ledit Jean Baptiste Arnaud qui n'ont su signer de ce requis
La Rousse vic"

Remis de ses émotions, le vicaire peut enregistrer le fruit du péché rejoignant son créateur…