« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

jeudi 6 novembre 2025

F comme feuille en boîte

Sur les pas de Cécile

 

    Si la Cécile adulte connaissait l’alphabet du quotidien (B pour bouillir, C pour coudre, D pour durer…), elle avait fréquenté l’école dès son enfance, comme toute sa famille.  


En classe © Création personnelle d'après Bing

 

    J'en profite pour vous causer un peu de l’éducation au XIXème :

    Avant 1789, c'était le grand désordre, le Far West de l'éducation. Il n’y avait pas de véritable organisation de l’éducation. Les mioches, pour apprendre deux-trois bricoles, allaient dans de « petites écoles », des trucs payants et pas obligatoire. Autant dire que très peu de gosses y mettaient les pieds. Il n’y avait pas vraiment de salle de classe. L’enseignement se faisait chez le maître, dans un coin de sa piaule, ou dans une pièce à côté de l’église, voire carrément dans une grange avec les poules qui caquètent à côté. Pour les meubles et le matos, c'est peau d'zeb : une table bancale, deux bancs pour 20 gosses et basta. Les enfants apprenaient d’abord à lire, et quand y savaient aligner trois mots, les vieux devaient repasser à la caisse pour qu’ils apprennent ensuite à écrire. Et si jamais ils avaient encore un peu d'oseille planquée sous le matelas, ils pouvaient en remettent une louche pour que leurs gamins apprennent à compter ! Pour les rupins, eux, pas de soucis : ils se faisaient instruire à domicile par des maîtres écrivains ou des percepteurs.


    Puis vint la grande révolution, sur le papier du moins : à partir de 1833, avec les fameuses lois Guizot. Toutes les communes de plus de 500 pékins doivent se bricoler une école pour les p'tits gars. C’est la naissance d’un véritable enseignement primaire public. Les salles de classes commencent à ressembler à quelque chose, un peu moins crasseuses et un poil plus pratiques (quand la mairie avait des ronds, naturellement, et la volonté). Les mioches, y grattaient leur lecture et leur écriture en même temps, avec leur plume d’oie qui faisait des pâtés d’encre partout, tout en se faisant les nerfs sur le calcul. On rangeait les gosses par niveau, et zou ! tout l’monde faisait les mêmes exos, bien au garde-à-vous devant le tableau noir.

    Mais attention, faut pas se leurrer ! Pour vous rappeler un peu l’ambiance de l’époque, en 1841 est votée la première loi sur le travail des enfants et l’interdiction de bosser pour les moins de 8 ans. En gros, quand la loi Guizot passe, une dizaine d’années avant ça, le bahut c’est pas le souci premier des gosses, vu que la plupart sont au taf 12 à 14 heures par jour, dès 6 ou 8 ans, souvent dans des conditions dangereuses et insalubres. Alors, l'école, hein… Les municipalités de leurs côtés ne sont pas toujours motivées pour payer écoles et maîtres.

 

    Il semble qu’il y a eu une école à Saint-Patrice (où est née Cécile, vous vous rappelez ?) avant 1833. Toujours est-il que malgré la loi Guizot sur l'enseignement, la municipalité refuse de casquer pour un instituteur et lui fournir un logement : « en ce qui concerne les enfants à envoyer à l'école à la charge de la commune, le conseil est d'avis que l'on ne peut satisfaire à cette charge et que Madame la duchesse de Dino (voir lettre A de ce ChallengeAZ, pour les têtes en l'air) veut bien en faire admettre six gratuitement à l'école ». Mais malgré son manque de motivation, la municipalité doit se plier aux exigences de la loi : à la fin de l'année, elle envisage la location d'un bâtiment dans le bourg. Des travaux de construction commencent en 1839, semble-t-il pour une école de garçons.

 

    Cécile est née en 1857, soit une vingtaine d’année après les lois Guizot qui ont fait pousser les écoles comme des champignons. Des lois qui ne concernent que les pisseux. Pas les pisseuses – vous pigez ? Il faut attendre 1850, et la loi Falloux, pour que les communes soient « incitées » à ouvrir des écoles pour les filles. Et même là, c'était pas la joie. Pour que les gamines puissent entrer au collège et au lycée, il a fallu attendre 1880 ! Une vraie bataille, la scolarisation des filles, une lente révolution.

    En 1850, on promeut un « enseignement libre » : tout citoyen peut ouvrir une école secondaire s’il possède les titres requis. L’Église catholique fait ainsi son grand retour sur la scène éducative. C’est la grande époque où les curés et les instituteurs publics (« les hussards noirs de la République ») se bouffent le nez, chacun voulant tirer la couverture à soi. Une guerre des religions version craie et tableau noir.

    À Saint-Patrice, les filles sont accueillies dans une école libre. En 1879, l'inspecteur d’académie rédige un rapport très favorable à leur sujet, d'autant que des travaux d'agrandissement sont prévus grâce à des fonds de la marquise de Castellane : « les religieuses de Saint-Patrice sont estimées, elles rendent des services à la population, leur école est entièrement gratuite. » Bref, il est trop content. Du coup pas question de créer une école communale pour les filles parce qu’elle « ne réunirait qu'un petit nombre d'enfants et serait une charge considérable pour l'État ». Les relations entre partisans d’une école laïque et ceux d’une école religieuse sont houleuses et il faudra plusieurs décennies encore avant de voir la création d’une école communale.

    Cécile a-t-elle fréquentée l’école libre de Saint-Patrice ? Si oui, elle était encore très jeune car elle a environ 5 ans lorsqu’elle déménage à Angers. C’est plus sûrement là-bas qu’elle apprend ses lettres. Là je convoque mon petit doigt pour une conférence secrète et nous tombons d’accord pour décréter que c’est trop compliqué pour moi, pour l’instant, de savoir jusqu’où elle est allée dans son parcours scolaire, parce que je ne suis pas sur place et qu’il n’y a rien en ligne à ce sujet. Néanmoins, je sais qu’elle savait signer, de même que sa sœur, ce qui nous indique une volonté parentale d’instruire leurs mominettes.

 

    Petit à petit, le nombre d’écoles augmente et on sépare vite les poulettes et les coquins, parce que c’est pas moral de les garder ensemble. C’est péché. La mixité, c’est pas pour tout de suite.

 

    Lorsque Cécile devient mère à son tour, elle donne une éducation à ses enfants. Ils bénéficient des lois Ferry (1881/1882) qui rendent l'école laïque, obligatoire et gratos. Fallait s'y pointer de 6 à 13 piges, sauf si t’avais ton certif (créé en 1882) en poche avant, alors là tu pouvais filer bosser.

    Les écoliers apprennent à gribouiller propre, à faire leurs comptes sans se planter de colonne, et à pas massacrer l’orthographe. On leur collait aussi des leçons de morale et d’instruction civique, histoire de leur fourrer dans le citron comment devenir des bons citoyens, polis et droits dans leurs godasses. On commence aussi à leur causer d’histoire, de géographie et de sciences naturelles. Sans oublier la gym, hein ! Faut qu’ça bouge, se dégourdir les guibolles. Et même un brin d’artistique, tiens ! Du dessin, de la musique, pour leur donner du goût et pas que des additions plein la caboche. Et quelques taloches aussi sans doute, parce que l'autorité, ça se respectait ! Mais filles et garçons n’apprennent pas toujours la même chose. On n’additionne pas les choux et les carottes. Les filles font des travaux de broderie et de couture, par exemple. Bah, oui : normal ! (clin d’œil à ceux qui disent que c’était mieux avant).

    Les gosses écrivent avec des porte-plume, les plumes d’oies ayant été envoyées à la benne vers 1850 et remplacées par des plumes métalliques, qui faut pas appuyer trop fort sinon tu fais un trou dans ton cahier. Les cantines scolaires n’existent pas toujours. À midi, ceux qu’habitaient pas loin rentraient becqueter chez eux. Les autre ramenaient leur gamelle qu’ils faisaient réchauffer sur le poêle qui servait à pas geler les arpions l’hiver. Et pour pas s’en foutre plein la trogne avec l’encre, tous les mômes portaient une blouse, un « sarrau », l'uniforme de l’époque, quoi : gris, moche, mais pratique.

 

    Tous les enfants de Cécile savent signer : leurs signatures sont plutôt déliées, ce qui nous indique une certaine aisance dans l’écriture (c’est pas juste quelqu’un qui aligne des lettres malhabiles, n’a pas l’habitude et ne sait écrire rien d’autre que son nom, vous voyez ?). Et, pour les gars, comme on a le plaisir de les retrouver au service militaire, on connaît leur niveau scolaire grâce à l’armée qui est fortiche pour renseigner ce genre de petits détails. Tous n’ont pas été logés à la même enseigne : certains ne savent que lire et écrire (niveau 2), d’autres savent compter en plus (niveau 3). Mais ils n’ont pas dû user très longtemps leurs culottes sur les bancs de l’école étant donné que pas un n’a obtenu le brevet de l’enseignement primaire (niveau 4). Vu l’enfance nomade de ces enfants (voir la lettre D de ce ChallengeAZ), ça dû être chaud pour eux de suivre une scolarité normale. Ou peut-être qu’ils trouvaient que le bahut était une vraie boîte à chagrin et que c’était par leur truc.

 

    À la génération suivante, je sais par la presse que l’un des petits-fils de Cécile, Daniel (mon grand-père) a été reçu aux examens du certificat d'études primaires qui ont eu lieu à l'école des garçons de la Madeleine, canton Angers Nord-Est, en 1926.

    J’ai aussi retrouvé le matricule scolaire d’un autre des petits-fils de Cécile, Alexandre, pour l’année scolaire 1927/1928 à l’école primaire de la rue de Tolbiac, Paris 13e. Mais la colonne « observation cool » est vide : on ne saura rien de sa tenue en classe, son « intelligence », ses progrès, ses résultats scolaires d’après ce document.

 

 

mercredi 5 novembre 2025

E comme enfants pluriels

Sur les pas de Cécile

 

    Chez Cécile, les mômes, ça arrive plus vite que le salaire. Elle en a couvé onze, comme une poule dans un courant d’air. Onze petites vies qu'elle a portées, nourries, aimées. Ça fait une naissance tous les 20 mois en moyenne. 15 mois est le temps le plus court entre deux naissances. 32 mois le plus long. Faut dire, à l’époque, on faisait les gosses comme on allume les chandelles : en espérant qu’ils tiennent plus de deux Noëls. 


Une fratrie nombreuse © Création personnelle d'après Bing 

 

    Cécile a eu 3 filles et 8 garçons. Sur la fratrie, deux lardons ont été prénommés Alexandre et deux autres Marie. Et je ne parle pas des Augustin et des Augustine intergénérationnels. Le genre de doublons qui mettent les généalogistes dans des états pas possibles. De nos jours, ça ne passerait pas trop, mais hier c’était courant (voir ici les critères qui déterminent le choix des prénoms au XIXème siècle). On ne jugera pas nos ancêtres sur ce point, même si à nos yeux de contemporains, on trouve qu’ils abusent carrément.

     Ces gosses, c’est un peu de tendresse dans une pelle de boue. Ils te prennent en otage avec un sourire édenté et des cris stridents. Mais le destin, ce vieux grincheux, n'avait pas fini de s'amuser avec Cécile. Tous ces gosses n’ont pas vécu la belle vie, loin de là. Quatre sont décédés en bas âge – quatre petites tombes plus profondes que le désespoir - et trois autres pendant la Première Guerre Mondiale (j’y reviendrai dans un autre article). Sept occasions d’avoir le cœur brisé.

    Cécile a vu 4,5 de ses enfants mariés. Oui, je sais 4,5 c’est bizarre. En fait 4 se sont vraiment mariés et 1 autre était à la colle avec une meuf et a eu une descendance sans être marié officiellement. Comme j'ai pas toute la journée et que vous non plus, on va commencer tout de suite le petit tour d'horizon des gosses de Cécile, enfin ceux qu’ont eu la chance d’avoir une vie.

 

    L’aîné, Louis Prosper, n'était pas pressé de passer la bague au doigt. Il a attendu ses 37 ans pour se caser avec une femme dont le mari avait disparu des radars depuis une vingtaine d’années, avec qui elle avait eu deux loupiots – une histoire aussi claire qu'un jus de chaussettes que je détaillerai à la lettre U de ce ChallengeAZ. Ensemble ils n’ont pas eu de descendance. Côté boulot, Louis a été scieur de long (1897), emballeur (1923) puis préparateur (1931). Après l’errance domiciliaire de son enfance (voir à la lettre D), il a jeté l'ancre principalement à Ivry, cette banlieue parisienne où l'on entassait le populo. À la cinquantaine, en 1931, on le retrouve à Gentilly (toujours en banlieue parisienne). Ensuite, je n'ai plus trop de nouvelles de lui. En 1933 sa bourgeoise perche à Viry Châtillon (on le sait parce qu’elle est témoin au mariage d’une nièce de son légitime). En 1936, demeurant à Paris 11e, elle est dite veuve. Mon cerveau a fait des heures supplémentaires, mes neurones ont chauffé comme des pistons de locomotive, mais impossible de mettre la main sur le décès de son mari. Y a pourtant pas longtemps entre 31 et 36, mais rien à faire. Que dalle. Pourtant j’ai bien cherché. Et je suis sûre qu’il est décédé à un moment donné, vu qu’il est né en 1877 et que, s’il n’était pas mort, ça le ferait super vieux aujourd’hui, un vrai centenaire avec des poils dans les oreilles ! Mais non, les registres sont muets, le silence est d'or, et moi, je me retrouve le bec dans l'eau.

 

    Marie Euphrasie est la seule fille de Cécile à avoir planté ses guêtres assez longtemps sur cette terre pour atteindre l'âge adulte. Elle a été en partie élevée chez sa grand-mère Marie Anne Puissant, puis chez sa tante Élisabeth Rols et son mari Daniel Frète. La bougresse n'a pas commencé sa vie comme une fleur. Premier coup de semonce : à tout juste 20 piges, en 1903, un mouflet, Robert, dont le père est resté un parfait inconnu, pointe son nez. En 1905, elle se case enfin, avec un certain Charles Raveneau. Lors du mariage, ce Charles a reconnu le fils illégitime de Marie comme étant le sien. L’était-il vraiment ? J’en sais autant là-dessus qu’un astrologue sur la troisième constellation à gauche du bureau de tabac. En tout cas, ce petit Robert a surtout été élevé par les Frète. Et ce qui est sûr c'est qu'avec Charles, la smala s'est agrandie, et pas qu'un peu ! Dix mômes ont pointé ont déboulé, dix petites bouches à nourrir, dix destins à couver. Mais la vie, la chienne, n'a pas épargné Marie Euphrasie : quatre de ces gosses n'ont pas atteint leur majorité. Encore des deuils, encore des larmes, encore des coups de poignard dans le cœur.
    Elle aussi a beaucoup déménagé : Ivry, Angers, Paris. Elle a trimballé ses maigres affaires et sa marmaille au gré des opportunités et des misères. Elle a été lingère et journalière. Son mari n'avait pas peur de se salir les mains pour faire bouillir la marmite, un vrai modèle de polyvalence forcée par la nécessité. Il a enfilé les jobs : ouvrier de fabrique (1889, 1905), ouvrier d'usine (1906), journalier (1907, 1909, 1915), livreur (1918), employé de chemin de fer (1920), manœuvre (1922), peaussier (1923). Plein de trucs, quoi, mais ça sent plutôt les tafs qui payent pas. Marie fait le grand voyage, sonne le coup de sifflet final, en 1970 dans le Val de Marne, après 37 ans de veuvage.

 

    Vient ensuite François Jean Antoine. Lui aussi change de bicoque régulièrement (18 adresses) : Angers, Ivry, retour à Angers, Paris, retour à Ivry, Paris, Thiais. Ça sent la misère et le labeur. Au grès des déménagements il change de turbin (ou est-ce l’inverse ?) : ouvrier de fabrique (1905), maçon (1904, 1909, 1916, 1946), journalier (1906, 1911), employé de chemin de fer (1921). Des emplois pour les petites mains, les gros bras, les forçats des temps modernes. Des boulots qui te laissaient les mains calleuses, le dos brisé, et le porte-monnaie léger comme une plume. En 1904 il épouse Françoise Bodin, dont il a 10 enfants. Dix bouches à nourrir, dix petits êtres à élever dans la galère. Mais le sort s'acharne, huit d'entre eux meurent en bas âge. Huit petites vies fauchées avant d'avoir eu le temps de vraiment vivre. Françoise signe un reçu pour solde de tous comptes et déménage au cimetière en 1928. Une quinzaine d’années plus tard François (57 ans) épouse en secondes noces Amélie Gicquelais, une petite jeune de 15 ans de moins que lui, qui était bonne à tout faire en 1936. Lui aussi je perds sa trace, après 1946. J’ai cherché son décès, fouillé les registres, remué ciel et terre, mais je reste dans le goudron. Que dalle ! Pas une info, pas un papier. Amélie, elle, souffle sa veilleuse en 1986 à Poitiers, elle est alors dite veuve, ce qui n’est guère étonnant car si François vivait encore il aurait 102 ans ! Si vous trouvez le décès de François, signalez, ça fera plaisir.

 

    Augustin Daniel (mon AAGP), un gaillard souvent prénommé Auguste, est né en 1888. Lors de son enfance il a été temporairement élevé par son oncle Daniel Frète (le mari d’Élisabeth Rols, la sœur de Cécile ; ceux qui ne suivent pas, on vous voit). Sa sœur et son frère Élie ont suivi le même chemin pendant un moment. J’ai déjà raconté comment Augustin père, quand il n'avait plus de job, mettait ses enfants et ses effets sur une charrette à bras, et partait avec toute la famille à pied à la recherche d'un nouvel emploi. Si un parent avait besoin d'un coup de main il lui laissait un enfant. C'est ainsi qu'Augustin (fils) s'est retrouvé commis boucher boulevard St Michel à Angers chez son oncle Frète.

    La mémoire familiale raconte des trucs qui feraient pâlir un vampire : le gamin allait chercher des quartiers de viande à l'abattoir d'Angers, situé dans le quartier de la Doutre, avec une charrette à bras. À l'occasion il buvait un bol de sang frais pour se ravigoter. Vrais ou faux ces souvenirs dégoutaient ses petits-enfants quand il le leur racontait... On imagine la scène, les gosses verts de peur et de dégoût, face à ce grand-père un peu sanguinaire !

    Un peu maçon, un peu menuisier, il a finalement posé ses outils à l’usine Bessonneau, grande usine d’Angers, au cardage du chanvre. Imaginez l'ambiance, la poussière, l'odeur âcre, le bruit des machines. Un boulot de forçat, pour sûr.

    Il s’est marié à Angers en 1912 avec Louise Lejard. 

 

Mariage Augustin Astié et Louise Lejard, 1912 © Collection personnelle
A gauche Robert Raveneau, fils naturel de Marie Astié; puis Daniel Frète [témoin] et son épouse Élisabeth Rols; les mariés; le frère aîné de la mariée (son père est déjà décédé) [témoin], la mère de la mariée (remarquez sa coiffe angevine); derrière la mariée le frère d'Augustin, Élie [témoin]; à droite Célestine Lejard sœur de la mariée et son époux Victor Jamois [témoin].

 

    Augustin et Louise ont eu un fils en 1913, puis la guerre a rattrapé le jeune père. Il est parti au front, dans la boucherie (et pas celle de son oncle, si vous voyez ce que je veux dire). Quand il revient (au printemps 1919 seulement), le petit garçon, qui avait grandi sans lui, a demandé qui était ce monsieur qui vivait maintenant avec sa mère ! Le couple n’a pas eu d’autres enfants ; la légende familiale raconte que Louise aurait eu un accident à l’usine Bessonneau (où elle travaillait aussi), un coup d’une machine reçu dans le bas ventre, qui l’aurait empêchée de concevoir à nouveau. Une histoire triste, mais plausible, dans ces usines où la sécurité était un luxe et la vie humaine, une variable d'ajustement.

    Les souvenirs de famille, ça ne s'arrête pas là : Comme il était interdit de fumer à l’usine, Augustin chiquait. Quand on lui offrait une cigarette il la mettait dans sa bouche avec le papier (la cigarette à bout filtre n'existait pas alors) et la mastiquant avec plaisir à grands crachats de jets de salives par terre comme dans les films de cowboys. Au repas il plaçait sa chique dans la doublure de sa casquette ou sous la table ce qui rendait sa femme furieuse. Il était payé à la semaine mais la paye finissait souvent au café du coin. Comme excuse il disait que son frangin, qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau (Élie, lui aussi sur sa photo de mariage), s'était fait passer pour lui pour récupérer la Sainte Touche (sa paye) ou bien qu'il avait perdu son porte-monnaie. Sa meuf devait gérer la pénurie ce qui explique leur faible niveau de vie. C'était la dure réalité des ménages ouvriers, où la paye du mari disparaissait souvent dans le gosier du café. Et quand il était en colère, attention, ça chauffait ! Il lançait sa casquette, en jurant d'un « non d'une pipe de peau d'chien vert » c'était un signal d'un grand mécontentement et qu'il fallait se tenir à carreau. Heureusement il avait aussi de très bons côtés. On n'est pas tout noir ou tout blanc, n'est-ce pas ?

 

    Le dernier de la couvée de Cécile à avoir eu une descendance est Benoît. Mais son histoire ne rentre pas dans les cases bien rangées du curé. Il a eu un fils avec Louise Rosala, dont il n’était pas marié. Alexandre est né en 1916, en plein milieu du grand bordel de la Première Guerre mondiale. Pendant que le gamin pointait ramenait sa fraise, Benoît était sur le front, à se prendre des obus et à bouffer de la boue. Une naissance sans le père, une enfance qui commence par une absence. Néanmoins, 6 mois après la naissance du loupiot, bénéficiant d’une permission, le paternel a été reconnaître son minot à la mairie. Mais deux ans plus tard il décède sur un champ de bataille de la Somme : le jeune Alexandre ne connaîtra pas son père. Louise Rosala, la mère d'Alexandre, elle, a eu une sacrée force. Elle a longtemps vécu avec Cécile (au moins une dizaine d’années, peut-être même plus mais je n’ai pas de tuyau sur le lieu où elle crèche entre 1926 et 1936). Une cohabitation entre la belle-fille et la belle-mère, une solidarité forcée par les circonstances et la misère. D’ailleurs c’est Cécile qui déclare la naissance de son petit-fils « ayant assisté à l’accouchement ». Ensuite les deux femmes se séparent. En 1936 Louise vit avec un « ami » dans le 11e arrondissement de Paris tandis que Cécile vit dans le 13e. Chacune sa route, son destin, ses nouvelles galères.

 

    Cécile a eu 11 enfants et si vous avez bien suivi, j'en ai cité que 5. Ceux qu'ont eu une descendance. Le reste ça sera pour plus tard, soyez patients.

 

    Vous avez lu cette liste sans piquer du nez ? Facilitations ! Vous avez les nerfs solides. Sinon, retenez simplement que Cécile a eu 11 enfants, une belle ribambelle. Mais la vie n'a pas été tendre. Seulement 4 d'entre eux ont été mariés, et 5 ont eu une descendance. La généalogie, c'est aussi ça : les branches qui s'éteignent avant d'avoir vraiment poussé. Au total, elle a eu 23 petits-enfants, mais là encore, le sort s'est acharné : 13 d'entre eux sont décédés avant leurs 22 ans. Des vies fauchées trop tôt, des deuils à répétition qui devaient marquer les cœurs et les esprits à jamais. 

 

    Sans baragouiner, je peux vous dire que les enfants de Cécile occupaient des emplois précaires (souvent ouvriers ou journaliers), déménageant régulièrement et subissant bien trop de deuils infantiles. Ils sont de ceux qui se lèvent avant le soleil, avalant leur tartine de misère, vivant au jour le jour, la sueur au front et l'incertitude au cœur et finissant la journée rincés comme une serpillère de cantine. Le lendemain, rebelote. Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour supposer qu’ils en ont bavé des ronds de chapeaux. En résumé ils ont eu, comme Cécile, des existences modestes et pas toujours rigolboches.

 

 

mardi 4 novembre 2025

D comme damnée grosse

Sur les pas de Cécile

 

    Nos ancêtres passaient leur vie chez le notaire. C'est un fait : on les y trouvait plus souvent qu'au bistrot. Les tabellions sont gardiens des secrets de famille et des fortunes (ou des misères) qui changent de mains. On y va pour négocier une dot, bailler une ferme, consigner un contrat d’apprentissage ou rédiger ses dernières volontés pour que l’un des fistons ne dilapide pas l’héritage parental au détriment de ses frérots par exemple.  


Étude notariale © Création personnelle d'après Bing

 

    Ainsi, les parents de Cécile ont eu affaire au notaire pour passer leur contrat de mariage, acheter une maison, faire une procuration, apparaître dans le règlement de l’héritage d’une cousine lointaine ; et leurs héritiers ont fait procéder à l’inventaire ou au partage de leurs biens après leurs décès. Bref, je leur tombe dessus régulièrement.

    Le notaire, c'est pas un simple gratte-papier. C'est le prêtre de la propriété, le confesseur des transactions, l'homme de loi qui te scelle le destin avec un bon coup de tampon et une signature bien grasse. Il t’écoute pas, il t’archive. On requérait à ses services pour faire pondre les actes auxquels on devait ou voulait donner une marque d'authenticité. Le notaire est le magicien qui transforme les désirs en clauses juridiques, les rêves en articles de loi. Le seul à écrire noir sur blanc ce que t’oseras jamais dire à personne. C’est un officier public, qui doit s’assurer du consentement des différentes parties lors de la rédaction d’un contrat ou d’une transaction impliquant des personnes (physiques ou morales) et des biens (mobiliers ou immobiliers). Il doit s’assurer de la bonne application des actes passés devant lui et éviter embrouilles et prises de bec. Il est aussi garant de leur conservation. Il remet un exemplaire aux parties (la « grosse », et non, ce n’est pas une insulte) et en garde lui-même une copie (la minute). Le notaire peut même intervenir après qu’un gusse soit monté au paradis : il vérifie alors que les directives testamentaires soient bien suivies et peut procéder, à la demande des héritiers, à un inventaire et/ou un partage des biens de leur ascendant qui n’a plus mal aux dents.

 

    Dans les fonds notariés, on peut trouver des actes familiaux (contrats de mariage, testaments, comptes de tutelle, contrats d’apprentissage…), des actes relatifs à la propriété (acquisitions, ventes, baux, droits de passage, devis de travaux…), des actes de crédits (quittances, obligations, prêts, titres de rente…), des actes liés au contexte politique (droits féodaux, communautés religieuses, assemblées des habitants…). C’est super varié et ça donne plein d’infos. C’est Byzance, quoi !

 

    Ici commence la minute historique pour allumer votre fanal : l’institution du notariat est ancienne (elle puise son origine au Haut Moyen-Age). Elle connaît des différences géographiques entre le Nord et le Sud, sous l’influence respective du droit coutumier et du droit romain. Le notaire exerce sa fonction au nom de l’autorité dont il dépend : le seigneur, l’évêque ou le roi lui-même. On parle alors de notaires seigneuriaux, apostoliques ou royaux. Leur résidence doit être fixe. Ils ne peuvent rédiger leurs actes que dans le ressort de la juridiction dont ils dépendent (sauf les notaires royaux qui peuvent exercer dans l’ensemble du royaume).

    Selon les époques et les régions les notaires partagent leurs tâches avec les tabellions (particulièrement chargés de la rédaction des grosses), les gardes-scel (qui scellent les actes) ou les gardes-notes (qui conservent les minutes des notaires décédés).

 

    Pour que les actes soient juridiquement sans défaut, ils doivent obéir à certaines règles (comporter la date, le nom du roi, des témoins, des contractants, le lieu, l’objet du contrat…). Du XXVIème au XVIIIème, l’autorité royale tend à unifier les pratiques notariales dans l’ensemble du royaume au travers de plusieurs textes, comme l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui institue l’obligation de rédiger clairement les actes afin d’éviter toute ambiguïté, de ne communiquer les actes qu’aux contractants, instituant par là le secret professionnel, de tenir un répertoire et de conserver les minutes, etc… Les règles pour devenir notaire se précisent (âge limite, achat de sa charge, être jugé « de bonne vie et mœurs », prêter serment…). La Révolution abolit les anciennes catégories (notaires, royaux, seigneuriaux et apostoliques) pour les remplacer par un corps unique appelé notaires publics. Les minutes doivent être déposées aux greffes des tribunaux. Hérédité et vénalité des offices sont supprimées. Le cumul des charges (notaire, greffier, juge…) est interdit. Les conditions d’accès au notariat sont légèrement modifiées mais sont toujours strictement encadrées. Voilà, j'ai fini.

 

    La variété des actes notariés apporte de quoi déterminer le niveau de vie de nos ancêtres, leurs relations sociales ou intrafamiliales, leurs possessions, etc… Même les plus indigents faisaient appel aux notaires. Ce qui fait des actes notariés une grande richesse en généalogie et, du coup, c’est toujours sympa d’en trouver.

 

    Manque de bol, il n’y a pas plus de trace de Cécile chez un notaire que de cheveux sur la tête d’un hanneton.

    Je sais que Cécile et Augustin n’ont pas passé de contrat de mariage, mais le père de la future lui a promis 2 000 francs sans qu'il y ait eu un acte authentique, selon l'inventaire après décès d'Alexandre Rols. Une occasion manquée.

    Après ça, faut bien avouer que ma quête ressemble à un 110 m haies : je me heurte à différents obstacles. D’abord les archives départementales de Maine et Loire n’ont pas mis leur fond notarial en ligne. Et comme je ne suis pas sur place, impossible de voir si Cécile a traîné ses guêtres dans une étude notariale. Ensuite, pour la courte période où elle a habité en Aveyron, les minutes du notaire local n’ont pas été encore numérisées. Pas de notaire en ligne en Val de Marne non plus, pour la période 1905/1913 où elle crèche à Ivry.

    Après avoir convoqué ma précieuse personne à une conférence ultra privée, je décide que je ne comprends rien à l’état des fonds en ligne sur le site des archives du Val de Marne : il n’indique pas d’étude notariale à Ivry. Pourtant lorsque sa loupiote Marie se marie à Angers en 1905, Cécile envoie un consentement passé devant Me Ballin notaire à Ivry (d'après l'acte de mariage en question). Donc il y a des notaires à Ivry. Au moins un. En 1909, à nouveau dans l’impossibilité de se déplacer en Anjou (pour le partage des biens de sa daronne après son décès), Cécile fait une procuration devant Me Ballu notaire de Vitry S/Seine. En tapant son nom, mon ami Google me sort un fichier Excel des archives où il figure. Donc, il existe. Fichier que je ne trouve pas sur le site lui-même soit dit en passant ! Bon, dans ce fichier il n’y a pas de Ballin, du coup je me demande si Ballin n’est pas en fait Ballu, dont l’officier d’état civil d’Angers aurait écorché le nom. Ou pas.

 

    Finalement Cécile a bien eu affaire quelques fois avec des notaires, au moins en région parisienne, juste quelques éclats de procurations, ici et là, comme des miettes dans la nappe. De toute façon, cela ne change rien : je ne suis pas non plus sur place pour aller fouiner dans les liasses à la recherche de Cécile. J'en saurai pas plus.

    En 1912, mon arrière-grand-père se marie, lui aussi à Angers : à nouveau Cécile et Augustin doivent envoyer leur consentement car ils ne peuvent pas se radiner en personne. Cette fois, ils le font devant le maire d’Ivry. Plus de notaire.

 

    J’aurai bien aimé trouver les testaments de Cécile et d’Augustin, dernier message post-mortem, mots d’outre-tombe pour distiller ses maigres biens. Le testament c’est le reflet de la vie, des amours et des haines, gravé dans le marbre des clauses juridiques, sous le regard impassible de Maître Notaire. Mais là, ça se passe à Paris.

    Et c’est le dernier obstacle, temporel celui-là : mettre la main un notaire parisien en 1914 et 1937, c’est pas trop possible. Mon cervelet distille des points d’interrogations mais je crois que c’est trop récent. Si y a maldonne et que c’est quand même faisable, surtout à 500 km de distance, n’hésitez pas à vous manifester : toute aide utile sera la bienvenue. Sinon, arrêtez les frais. Non mais, des fois, j’vous jure, on a la poisse.

 

 

lundi 3 novembre 2025

C comme crèches pléthoriques

Sur les pas de Cécile

 

    Cécile a la bougeotte : je lui compte 31 adresses différentes en près de 80 ans de vie ! Record du monde du nombre de crèches (dans mon arbre tout au moins). Elle a déménagé plus souvent que le vent ne tourne. Ça été un peu duraille de la suivre. 


Déménagement © Création personnelle d'après Bing

 

    Durant son enfance, la gamine a fait ses valises 4 fois avec ses parents, de Rochecotte à Angers. Toc ! On démarre le compteur.

    Jeune mariée, elle suit son Augustin, ce gendarme qui bougeait ses fesses au gré de ses affectations en Anjou. Paf ! 2 nouvelles adresses au tableau de chasse. Puis Augustin démissionne de la maréchaussée (mais ça il faudra que je vous en reparle) et la famille se dépiaule au grès des emplois, d’abord en Anjou (1 baraque en plus, crac !) puis en Aveyron, du côté de Decazeville. Là, j’imagine qu’ils ont chopé un train pour y aller car c’est carrément une autre région, pas une petite trotte du dimanche.

    Le chemin de fer est en plein développement depuis ses débuts dans les années 1830. Des grandes Compagnies (Paris-Lyon-Méditerranée, Paris-Orléans, etc…) ont obtenu des concessions pour aménager le réseau d’intérêt général. En 1865 les départements et les communes sont autorisés à exécuter, soit eux-mêmes, soit par voie de concession, des voies ferrées d'intérêt local, pour desservir les coins paumés. Le maillage territorial ferroviaire était déjà balèze (18 000 km environ). Le chemin de fer c’était la fin de l'isolement, le début des grands déplacements, le monde qui se rétrécissait à grande vitesse. C'était bien plus qu'un moyen de transport. C'était un symbole, celui d'une époque qui avançait à toute vapeur, sans se soucier du rétroviseur.

    Est-ce que Cécile et Augustin sont passés par Tours, Limoges et Brive, finissant leur trajet par le tronçon Capdenac-Aubin, créé à la fin des années 1850 justement pour desservir le pôle houiller et sidérurgique majeur que devient Decazeville ? Bon, en tout cas, sûrement une belle galère de voyage qui ne s’est pas fait à bord de l’Orient Express ! Comptez un jour et demi minimum, avec 3 ou 4 correspondances dans des trains qui roulaient à 40 ou 60 km/h, crachant une fumée noire qui noircissait le ciel et les poumons. Cécile a sans doute fait le voyage en 3ème classe, sur des banquettes de bois nu qui te sciaient le derrière, dans des voitures bruyantes, non chauffées, probablement sans toilettes encore, qui secouaient ses passagers mieux qu’un panier à salade. Toujours mieux qu’en voiture à cheval qui mettait 10 à 15 jours, dans des conditions guère plus chouettes, cahotant sur des routes défoncées.

    Mais revenons à nos moutons et à nos changements de cloche : le père d’Augustin lui a en effet trouvé un poste de garde mine à Aubin, dans le nouveau bassin minier de Decazeville alors en plein essor. 3 nouvelles adresses en 4 ans. Bim ! 

 

Domiciles de Cécile en Aveyron 

 

    La famille revient ensuite à Angers, et là, c'est le grand festival : 11 nouvelles adresses en 16 ans. Selon la tradition familiale, Augustin était journalier dans des fermes (ou peut-être dans des usines, mais ça c’est moi qui le dis parce qu’il habite exclusivement en ville et les fermes c’était pas trop l’ambiance du coup). Un jour ici, un jour là. Des boulots qui s’usent plus vite que les bottes et des fiches de paye qui font honte à l’encre. Quand il n'y avait plus de travail, on le renvoyait. Il mettait ses effets dans un coffre, la marmaille par-dessus, le tout dans une charrette à bras, et partait avec toute la famille à pied à la recherche d'un nouvel emploi. J’vous l’dit : la joncaille ne coulait pas à flot comme les chutes du Niagara. À mon avis, c’était plutôt le désert de Gobi.

 

Domiciles de Cécile à Angers 

 

    D’après mes investigations pendant cette période, il a été journalier au moins dans une usine d'Angers, une filature (en 1901). C’est ce que j’ai de plus précis. C'est-à-dire pas grand-chose en somme.

    Toujours selon la tradition orale Augustin recherchera ensuite, par ses propres moyens, à pied, du travail dans la région parisienne (durée de la vadrouille : 10 à 15 jours).

    Du taf, il en trouve. Du coup, il fait venir femme et enfants à Ivry. Mais il ne reste pas sédentaire : 6 turnes supplémentaires en 9 ans, entre Val de Marne et Paris 13e. Boum !

 

Domiciles de Cécile à Ivry 

 

    C’est là que décède Augustin. Mais là, c’est pas fini. Pendant ses 23 ans de veuvage, Cécile va naviguer dans le 13ème arrondissement de Paname : 4 nouvelles adresses. Hop ! On arrête le compteur à 31.

 

Domiciles de Cécile à Paris

 

    Ça en fait des déménagements. Pas des « on-cherche-un-meilleur-quartier », non, plutôt des « le loyer est trop cher ». Cécile, elle a porté ses meubles sur le dos de la misère et son courage dans un torchon.

    Elle a fait entre 1 600 et 2 000 km dans sa vie (la distance précise est difficile à évaluer car on ignore quelles routes elle a prises dans chacun de ses déplacements). Une furieuse ration de kilomètres en tout cas ! Rien qu’en dépiaulage, leurs godasses ont dû demander leur démission.

    Quelques mois, c’est la période la plus courte où Cécile est restée dans la même cabane. C’était en 1914. Il faut dire que le décès de son époux l’a sans doute obligée à déménager vite fait.

    10 ans (et peut-être même 15) : c’est la plus longue période où Cécile est restée à la même adresse – et c’était après le décès de son mari et ses multiples emplois : de 1916 à 1926 elle a demeuré 68 rue Clisson (Paris 13e). Durant cette période elle a partagé son appartement avec Louis Rosala, la concubine de son fils Benoît (bon, elle c’est sûr, il faudra que je vous en entretienne aussi et que je vous explique l’histoire de cette belle-fille illégitime). Et de 1918 à 1921, au moins, s’y ajoute son fils François et sa famille. Je ne sais pas si Cécile habite toujours là entre 1927 et 1931, et si on vous le demande, vous n’aurez qu’à dire qu’on n’en sait rien. Mais ce qui est sûr c’est qu’en 31 elle a à nouveau déménagé.

    Entre les petites masures d’Aubin (presque la campagne) et les immeubles de Paname si hauts qu’on dirait qu’ils montent jusque chez Saint Pierre, on peut dire que Cécile a connu la variété dans ses home sweet home.

    Si on parle de distance, son plus court déménagement a lieu à la fin de sa vie (entre ses deux dernières adresses) de la rue de Tolbiac jusqu’à la rue Sthrau à Paris : 170 m (ce sont deux rues voisines).

    Le plus long est entre Angers et Aubin : environ 500 km (déménagement qu’elle a fait dans les deux sens).

    La recherche fréquente de gagne-pain est donc sans doute la cause de tous ces déménagements. La famille était modeste et les divers perchoirs qu’elle a occupés tout autant. À l’image de l’appartement de la Cité Jeanne d’Arc (Paris 13e) où a habité Cécile après le décès d’Augustin. Cette cité, aujourd’hui disparue, était composée de trois immeubles collectifs de six étages, situés dans le quartier de la Gare d’Austerlitz. On y entrait par une arcade. Ce grand ensemble était la propriété de l’Assistance Publique. Il avait été bâti entre 1869 et 1872, à l’initiative d’un propriétaire privé qui possédait ce terrain, dans un quartier où l’industrialisation galopait à fond, près de la gare, la raffinerie Say, les chocolats Lombart ou les usines Panhard-Levassor. 

 

La Cité Jeanne d'Arc, Paris 13e
Cité Jeanne D'arc, entrée © Le Bon Coin

 

    Les locataires étaient majoritairement composés du populo, ouvriers attirés par les usines environnantes. Composé de 860 logements, dont 540 n’avaient qu’une seule pièce, ils pouvaient abriter plus de 5 000 personnes. Mais ils étaient sans confort, et la plupart de leurs occupant étaient des chômeurs, des ouvriers peu qualifiés, ou des femmes seules. Ça suait la misère par tous les pores ici. Rapidement, cet ensemble devient un ghetto insalubre et carrément craignos. Dans cette cité-là, t’as l’impression que les bâtiments ont été construits avec les regrets d’un architecte dépressif. À peine quelques années après sa construction une épidémie de variole avait déjà ravagé la Cité. La Commission des logements insalubres de la ville de Paris attribua l’insalubrité à la surpopulation des bâtiments : dans les logements à une seule pièce prévu pour un couple (et éventuellement un moutard en bas âge), on comptait souvent 5 à 7 bougres et dans les 3 pièces ils étaient 8 à 10. Aïe !
    La commission préconisa des travaux, en partie réalisés en 1903. Les logements étaient sombres et vous pouvez oublier la vue sur la mer, si vous voyez ce que je veux dire. Ils n’avaient pas l’eau courante non plus, jugée comme un « gaspillage onéreux » vu la mentalité et les habitudes des occupants (ben tiens !), mais des bornes-fontaines furent établies au pied des bâtiments à la disposition des locataires (merci Monseigneur). Un pavage avait rendu plus facile le nettoyage des communs, que le sol crotteux des passages et impasses souillait constamment auparavant. En clair, c’était pas ouf ces travaux.
    En 1911, la situation n’avait guère évolué favorablement : les huisseries étaient défectueuses, les papiers peints en lambeaux, les vitreries parfois manquantes. Si l’humidité payait un loyer, ces appartements auraient été riches comme Crésus. Même les rats devaient faire demi-tour en voyant ce palace. C’était pas joli, joli quoi. On projeta de démolir la Cité mais la destruction fut reportée à cause de la Première Guerre Mondiale. C’est à l’été 1914 que Cécile y emménagea. Et c’est sûrement pas ici qu’elle a marché sur des tapis moelleux comme une tranche de pudding. Elle y resta deux ans. En 1924, l'Assistance publique céda la Cité à une société privée. Dans les années 1930 la démolition de ces « bâtiments lépreux et sordides » est finalement actée et réalisée.

    Ça me donne un peu le cafard de savoir que Cécile a vécu dans cette Cité miteuse. Mais à vrai dire, j’ignore comment était ses autres domiciles : c’était peut-être comme ça souvent. Des cagibis où même un hamster claustrophobe ferait la gueule, et une vue imprenable sur le mur du voisin. J’espère que non.

 

 

dimanche 2 novembre 2025

B comme bagatelle homologuée

Sur les pas de Cécile

 

    Dans l’entourage de Cécile, on trouve Augustin Pierre Jean Astié. Ce gazier est né à Conques, mais n’y a pas traîné ses guêtres longtemps : son père, gendarme, ayant été nommé en Corse, le petit Augustin a passé son enfance sous le soleil de l'île de Beauté. Du coup, dans la famille, ça nous a donné la légende de l’ancêtre Corse, mais qui n’était pas du tout Corse en fait (voir ici). Une belle histoire, mais une connerie, en fait. C’était juste un Aveyronnais qui avait vécu en Corse.

    Devançant l’appel militaire, Augustin se porte volontaire et a mis ses miches dans les combats de la guerre franco-prussienne de 1870 (voir la lettre K de ce ChallengeAZ, patientez un peu, please). Un vrai patriote, ou un casse-cou, c'est selon. Il a dû en voir des vertes et des pas mûres, ce gamin, face aux Prussiens qui ne rigolaient pas.

    Faisons connaissance avec le bonhomme, puisque les militaires, ces gars à croquer, nous ont gentiment dit comment était sa trogne : il a les cheveux et les yeux châtain foncé, les sourcils noirs, le nez et le front ordinaire, le menton et le teint rond (sic), la bouche moyenne, le visage ovale. Il mesure 1,71 m. 

    Après les tambours de la guerre, il passe dans la réserve de l’armée active en mars 1873. Ça, ça veut dire qu'il ne risque plus de prendre une baïonnette dans le ventre à chaque coin de rue, mais que l’armée le garde sous le coude au cas où il y aurait une nouvelle baston.

    Libéré de ses obligations militaires, le voilà en quête d'un gagne-pain. C’est sans doute grâce au réseau local et familial qu’il trouve cette place d’employé de commerce à Angers (retournez à la lettre A de ce ChallengeAZ si vous avez déjà oublié ce détail). Eh oui, Alexandre Rols, le patron a déjà fait venir un jeune employé originaire de Conques. Augustin Pierre Jean a dû suivre la même voie. Conques c'est pas New York, les familles devaient se connaître comme le fond de leurs poches. On ne sait pas avec précision quand il débarque à Angers, mais c’est probablement vers la fin de 1873. Il a alors 22 ans. Il est logé chez les Rols, au 31 rue de la Roë, au-dessus de l’épicerie. Il y fait la connaissance de la fille aînée de la maison, quelqu’un qu’on connaît, Cécile Marie Augustine, âgée de 16 ans. 

 

Rencontre © Bing 

 

    Les cœurs qui s'emballent, les regards qui se croisent et les destinées qui s'entremêlent. Inutile de poétiser, les deux jeunes gens tombent rapidement amoureux puisque dès l’été 1874 ils projettent de se marier. J’ai bien compté et recompté : les délais sont courts. Ils sont mordus. Ça, ça s’appelle un coup de foudre ou je m’y connais pas. Le genre qui te retourne la cervelle et t’empêches de viser droit. Le feu d’artifice dans les tripes. Ils sont pris dans l’engrenage et convolent en justes noces à Angers en janvier 1875. La rapidité de l'éclair !

    Dans l’acte de mariage ils sont tous les deux dits mineurs (ils ont 23 et 17 ans). Rappelons qu’à cette époque la majorité matrimoniale est fixée à 25 ans pour les garçons et 21 pour les filles. Ouais les poulettes, elles sont plus matures que les gars, du moins aux yeux de la loi. Faisons ici un rapide point juridique : la majorité matrimoniale c'est l'âge où tu peux te marier sans demander la permission à tes vieux. Avant cet âge, le quidam ne peut se marier qu'avec la bénédiction parentale. Cet âge, il a fait la girouette au fil des siècles. Mais le Code civil de 1804 dit que c’est 25 et 21. En 1907 ça change : 21 ans pour tout le monde, comme la majorité civile, l'âge où tu es capable de signer des contrats et d'acheter une maison sans que tes parents te tiennent la main. Un mineur peut être propriétaire, mais il ne peut disposer librement de sa propriété ni en principe s'engager seul (à moins d'être émancipé).

    Donc pour se marier Augustin doit avoir de l’accord de ses parents. Les auteurs de ses jours ne sont pas présents : ils crèchent en Aveyron. Ils sont passés devant un notaire pour bicher officiellement le mariage du fiston. D’ailleurs, leur consentement notarié est joint à l’acte d’état civil. Ça c’est cool pour moi, généalogiquement parlant.

    Sans ce papier, pas de noce. Si le fiancé n’avait pas eu l’accord de ses parents, c’était mal barré. Mais tout n’était pas perdu : il pouvait recourir à un notaire, qui se déplace à domicile, pour adresser une « sommation respectueuse » aux parents récalcitrants. On dit que la sommation est respectueuse, car la demande est formulée avec respect, et surtout parce qu’elle est faite sans chichis de justice (c’est un notaire et non un huissier qui vient poliment). Fallait s'y prendre trois fois, chacune espacée d’un mois. Si les vieux continuaient à s'opposer au mariage après le 3ème refus, la noce pouvait être célébrée quand même. Durant ce laps de temps les parents espéraient voir leur rejeton se racler la soupière et renoncer en se rangeant à leur avis. C’était censé éviter une union précipitée.

    Bref, les parents d’Augustin ont donné leur permission (même de loin). Et ceux de Cécile aussi (de près : ils sont présents à la noce). OK, tout le monde est d’accord, ça colle : les jeunes peuvent se marier. Ils le font en présence de témoins : l’oncle maternel de Cécile, Charles Puissant, armurier à Candé près d’Angers ; le frère d’Augustin, Adrien, soldat au 3ème régiment de génie ; et deux amis des époux. Une petite assemblée, simple, sans fioritures.

 

Acte de mariage Astié-Rols 1875 © AD49
Acte de mariage Astié-Rols, 1875 © AD49 

 

    Ils n’ont pas fait de contrat de mariage. Mais Alexandre Rols a donné à sa fille, à titre d’avancement d’hoirie (ça c’est le beau mot pour dire héritage), tant en argent qu’en objets mobiliers, une somme de 2 000 francs. Une belle dot pour l'époque, mais qui n’a été constatée par aucun acte authentique. Manque de bol, comme il a utilisé son aller simple pour le Paradis avant de doter son autre loupiote, Cécile devra rembourser cette somme pour que sa sœurette ne soit pas lésée. Ça, ça se passe lors de la succession de leur mère (attendre la lettre T de ce ChallengeAZ pour en savoir plus).

    Les parents d'Augustin, on l'a dit, ne sont pas là. Mais ils ont envoyé leur consentement depuis leur résidence d’Aubin (Aveyron) où le père est alors garde mine. Là, ça peut paraître bizarre que des parents ne viennent pas à la bénédiction nuptiale de leur fils, mais il ne faut pas oublier qu’ils habitaient à 500 km, que les transports ne sont pas encore super développés, qu’on était en plein hiver et qu’ils avaient un niveau de vie modeste : ce n’est donc pas vraiment étonnant qu’ils n’aient pas entrepris un si grand voyage. C’était même plutôt courant à l’époque.

    Les deux époux ont signé l’acte de mariage.

    Le jeune couple continue d’habiter à l’étage de l’épicerie de la rue de la Roë, avec beau-papa et belle-maman. C’est là que naîtra l’année suivante le premier de leurs onze mouflets.

 

 

samedi 1 novembre 2025

A comme apparition préliminaire

Sur les pas de Cécile

 

    En ouverture, je vous présente les zèbres de l’affaire. Cécile a pointé le bout de son nez en 1857 à St Patrice (Indre et Loire), sous une étoile sans doute un peu pâlotte. Elle est la fille d’Alexandre Rols et Marie Anne Puissant. 

 

Arrivée © Création personnelle d'après Bing 


    Bon, on se pose deux minutes pour un topo vite fait pour nous rappeler l'ambiance du Second Empire. Depuis 1852 Louis Napoléon Bonaparte (le neveu de Napoléon Ier) s’est plus ou moins auto proclamé empereur sous le nom de Napoléon III. Au début c’est un régime bien corseté avec peu de libertés politiques, pas de contestation, une presse à la botte, des opposants au placard ou en exil. Puis dans les années 1860, il desserre un poil l’étau, l'Empereur : il laisse causer un peu l'opposition, fait mine d’écouter le Parlement, donne un soupçon de liberté — mais attention, hein ! c’est toujours lui le patron. C’est lui qui choisit les ministres, qui commande l’armée, la diplomatie et qui pond les lois qu'il fait approuver par le peuple par des votes populaires appelés plébiscites, histoire de se dire : « Voyez, c’est votre idée ! ».    
    Côté pognon, c’est la belle époque ! La production industrielle est en plein essor, les usines crachant leur fumée et leurs richesses attirant un paquet de grouillots dans les villes. Enfin, les campagnes s’en sortent pas trop mal non plus (bon, pas chez tous les paysans, hein, faut pas exagérer non plus, mais on a connu pire).
    Le pays se modernise. Le chemin de fer se développe, tissant sa toile partout, réduisant les distances et ouvrant les horizons. Le télégraphe, ce fil magique qui transmet les nouvelles à la vitesse de l'éclair, révolutionne la communication. C’est l'époque des expositions universelles, ces vitrines géantes où l'on montrait au monde entier les dernières inventions, les merveilles de l'industrie et de la science. La France est à la pointe, fière de ses ingénieurs, de ses savants à lorgnons, de ses industriels replets. Haussmann, lui, retourne Paris comme une crêpe, avec ses grands boulevards et ses immeubles tout propres. Les grands magasins fleurissent, la photo se ramène, bref, ça sent la fine gâchette du progrès sur le pays.

 

    Alexandre, le père de Cécile, est alors concierge au château de Rochecotte. Il bosse pour Pauline de Talleyrand Périgord, veuve Castellane. Elle, je vous la présente parce que c’est un peu du gratin quand même : c’est la troisième enfant de Dorothée de Courlande et d'Edmond de Talleyrand-Périgord, duc de Dino. Je vous le donne en mille : une vieille famille de la noblesse française qui plonge ses racines en plein Moyen-Age. Bref, c’est pas rien. Veuve en 1847, Pauline vit la plupart du temps au château de Rochecotte, qui lui a été donné par sa mère. 


Château de Rochecotte © parcsetjardins.fr 

 

     Elle mène une vie simple et dévote. Il paraît en fait qu’elle passa sa vie à expier le péché de sa naissance, vu que d'aucuns prétendent qu'elle serait la fille de Talleyrand (celui rendu célèbre par la Révolution) et qu'elle le savait. Et qu’elle en avait honte. Elle y meurt en 1890 âgée de 70 ans.

    Malgré la vie pieuse que menait la châtelaine, a-t-elle organisé des bals ? des bamboches ? des noubas ? 

    Alexandre Rols a-t-il vu passer du beau monde au château ? Des crinolines, des chapeaux haut de forme et tout et tout ? Visiblement moins qu’à l’époque où sa mère régnait sur le château et où sont passés pas moins que Balzac, Adolphe Thiers et Talleyrand bien sûr, qui séjourna très souvent à Rochecotte. Rien que ça ! Donc un tas d’uniformes chamarrés et de toilettes étincelantes. Cependant, même si des événements chics et mondains ont été organisés au château, Alexandre n’étant que le concierge, devait surtout surveiller l'entrée au bout du parc pendant que les autres levaient leur coupe de champagne. Faut pas mélanger les torchons et les serviettes.

    Toujours est-il que si Alexandre a passé une dizaine d’années à Rochecotte (à partir du milieu de la décennie 1850), il n’est pas originaire de ce patelin. Ni lui si sa femme, d’ailleurs. Sûr et certain : la famille Rols est originaire de Conques (Aveyron). C’est sans doute grâce à son frangin François Benjamin (de 15 ans son aîné) qu’Alexandre est arrivé à St Patrice. Et là, c'est le grand jeu des chaises musicales qui commence. Le grand l’a devancé non seulement dans le bled, mais au château de Rochecotte où il était domestique et « garde particulier ». Alexandre lui-même a commencé tout en bas de l’échelle comme domestique avant de grimper les marches pour devenir concierge de la chouettarde baraque. Et il a probablement remplacé à ce poste de concierge Antoine Sibaut, qualifié comme tel lors de son décès en 1854. 

    Ce compère n’est autre que le cousin éloigné d’une certaine Marie Anne Puissant. Si vous avez été attentif au début de ce billet, vous aurez reconnu la mère de notre Cécile. Elle venait de l'Anjou, et c'est sûrement grâce à ce cousin qu'elle a mis ses pieds en Indre-et-Loire. Bref, toute la flopée arrive là grâce à un membre de sa famille. La solidarité, ça existait déjà avant la Sécurité sociale.

    Le monde des larbins du château de Rochecotte ne devait pas être si étendu qu’Alexandre et Marie Anne ne puissent pas se calculer. Donc ils se rencontrèrent, s’aimèrent et se marièrent en janvier 1856. En octobre, un petit gars déboule, prénommée Alexandre, comme le paternel. Mais la vie est une garce, et le bambin ne vit que 7 mois, hélas. Un coup dur, mais la vie, ça continue. Le petit ange est aussitôt suivi d’une seconde naissance, Cécile Marie Augustine, notre héroïne, en août 1857. Une gamine qui, sans le savoir, allait traverser un siècle de misères et de courage. Et si elle est née dans un château, c'est un peu par hasard, et sûrement pas à cause de la fortune vu qu'elle était pas du bon côté du gratin.


    Est-ce que le rôle d’employé ne suffisait pas à Alexandre ? Marre de cirer les bottes de la noblesse ? Voulait-il être son propre patron, loin des dorures et des sourires forcés ? Les sources ne le disent pas (elles sont souvent aussi claires qu'un jus de chaussettes celles-là), mais à l’orée des années 1860 le bonhomme prend femme et enfant sous le bras, quitte Rochecotte et s’installe à Angers, région d’origine de sa chère et tendre.
    Il y ouvre un premier commerce, au pied de la cathédrale : il devient marchand bonnetier (1861) – dit aussi marchand de mercerie (1862) ou marchand de blouses (1866)
 – bref un petit boutiquier qui vendait des chiffons et des fils. Bon, alors là les sources commencent à cafouiller sévère : on le dit aussi peigneur de laine (donc un gars qui peigne des fibres textiles au moyen d'une machine à cylindres garnis d’aiguilles appelée peigneuse). Ce qui, soyons honnête, n’a rien à voir avec le petit commerce. Je ne sais pas d’où ça sort, ce métier, c’est n’importe quoi. En plus sa femme est bien dite marchande de commerce à cette époque. C’est pas clair. Bon, on va garder l’hypothèse du boutiquier, sinon on ne va pas s’en sortir et on va s'embrouiller les pinceaux plus vite qu'un chat dans un pelote de laine*.

    Son chiffre d’affaires devait tenir debout avec des ficelles et deux prières à Saint-Loyer… qui n’ont pas été entendues. La bonneterie a dû capoter puisqu’il met les bouts et change de taf : en 1868 on le retrouve concierge à la Banque de France. Mais la parenthèse est brève, sans doute le temps de se refaire une santé financière et mentale. Rapidement il ouvre un second commerce, une épicerie située rue de la Roë, artère commerçante du centre-ville, sans doute vers 1872. Là aussi les sources s’emmêlent les pinceaux concernant l’emplacement exact de la boutique : si vous avez envie d’en savoir plus, vous pouvez (re)lire cet article où j’ai bien parlé de la vie d’Alexandre.

 

    Entre-temps, la famille s'est agrandie. Deux mouflettes ont pointé le bout de leur nez, dont une qui n’a vécu que 9 mois. Cécile a 11 piges quand la p’tite dernière, sa frangine Élisabeth, vient au monde et une quinzaine d’années quand son paternel ouvre l’épicerie de la rue de la Roë. 

 

Alexandre Rols, Marie Anne Puissant et leur fille Élisabeth, vers 1871
© Collection personnelle

 

    La famille habite au-dessus de l’épicerie, avec un employé, un certain Jean (ou Germain) Guibert, qui n’est autre que le neveu d’Alexandre, originaire de Conques. La famille, ça se rassemble, ça s’entraide…

    L’année suivante le patron prend un autre jeune gars de Conques à l'épicerie, un certain Augustin Pierre Jean Astié. Qui est-il ? Le suspense est insoutenable. Ben... soutenez quand même parce que vous ne verrez ça que demain…

 

 

* Sosa va bien, merci pour lui (message pour les fidèles de ce blog)