« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

jeudi 27 novembre 2025

X comme X - disparus avec éclats

Sur les pas de Cécile

 

    Ah… là, on entre dans le dur. Parce que chez les fils de Cécile, la Grande Guerre, elle n’a pas juste laissé des cicatrices — elle a carrément fauché la moitié de la fratrie. Ce pauvres bougres ont été déclarés « disparus ». Partis au front, pour des idées, des drapeaux, et même pas revenus dans des caisses. Imaginez la douleur, l'écho des clairons funèbres qui résonnaient dans son âme, à la Cécile.

 

Disparus au front © Création personnelle d'après Bing

 

    Le premier à tomber au champ d'honneur est Alexandre, le dernier de la fratrie, à peine sorti de l’enfance. Vingt piges à tout casser, 10 mois d’armée dans les pattes, et hop, disparu à Neuville St Vaast (Pas de Calais) en septembre 1915. Le pauvre gamin. Sa classe d’âge avait été appelée avec un an d’avance, le besoin de chair à canon se faisait déjà cruellement sentir. Alexandre faisait alors partie du 407e RI, un régiment tout neuf, formé au printemps, qu’on envoie direct dans la lessiveuse : la troisième bataille d’Artois. Objectif ? Prendre la crête de Vimy. Autant dire un pari suicidaire.

     Le village de Neuville Saint Vaast et ses environs c'était un vrai bourbier, un labyrinthe de tranchées, boyaux et sapes, soumis à un bombardement intensif. Un terrain saturé de boue et de ruines. Un des nombreux enfers sur terre comme la Première Guerre Mondiale a si bien su en produire à la chaîne. Au petit matin, un premier bataillon fonce sur la première ligne allemande, l’arme au poing et le courage en bandoulière, mais sans soutien d’artillerie préalable. Un suicide, quoi ! D’autres troufions suivront. Des moutons à l'abattoir. Ils tiennent ferme quatre jours face aux contre-attaques successives de soldats d’élite allemands. Les combattants endurent des conditions insoutenables : absence de munitions, pluie et boue, tranchées saturées d’eau, communication rompue. Un cauchemar éveillé. Malgré l’absence de préparation d’artillerie, le 407e a réalisé un assaut audacieux, assumant des pertes sévères tout en s’emparant de positions clés. Alexandre y laissa sa peau, avalé par la terre d’Artois. Un héros anonyme de cette boucherie.

    Un jugement de 1920 déclare, avec une froideur administrative qui vous glace le sang : « attendu que le soldat Alexandre Astié disparu le 28 septembre 1915, que l'enquête faite au retour des prisonniers n'a révélé aucun fait de nature à présumer l'existence du susnommé, que depuis sa disparition qui a pour cause un fait de guerre il s'est écoulé plus de 2 ans, par ces motifs Alexandre Astié est déclaré Mort pour la France. » Chienne de guerre, qui prend les jeunes et les réduit au silence en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

    Son nom, aujourd’hui, est gravé sur l'Anneau de la mémoire de Notre-Dame de Lorette, inauguré en 2014, parmi 58 000 autres, tombés dans le Pas de Calais. Tous unis dans le silence, sans grade, sans frontière. Un hommage à tous ceux qui ont laissé leur peau dans cette terre de souffrance.

 

    Puis vient Élie. Il avait été ajourné en 1907, et exempté en 1908, sans doute pour défaut de taille : il fallait faire au minimum plus de 1,54 m et lui mesurait… 1,54 m ! Un vrai ras des pâquerettes, mais ça ne l'a pas sauvé bien longtemps. Moins de 5 mois après le début de la guerre, ça n’a plus d’importance : il est rappelé à l’activité (ou plutôt appelé), en décembre 1914. Les besoins en chair à canon, ça ne regarde pas à la taille !

    Il intègre le 26 régiment d’infanterie et disparait quelques mois plus tard à l’Ouest de Maurepas, le 30 juillet 1916. Il avait 30 ans. En pleine bataille de la Somme, autant dire l’un des coins les plus infernaux du front, le 20e corps d’armée, auquel appartenait le 26e RI, avait reçut l’ordre de reprendre les tranchées allemandes du secteur de Maurepas. Le village et les collines avoisinantes étaient des points d’appui cruciaux, ouvrant la route vers le village voisin de Combles. À l’aube du 30 juillet, les vagues d’assaut s’élancent, baïonnette au clair. En face, les Boches sont retranchés dans des fortifications bétonnées, bardées de fils de fer et de mitrailleuses. Le résultat, on le connaît : des centaines de types fauchés en quelques minutes, des bataillons (le 2e et 3e,) rayés des registres, signalés comme « totalement décimés » par l'historique du régiment. Le 26e dut faire retraite en arrière pour réorganisation et reconstitution de son effectif. Élie fait partie du lot de ceux qui sont pas revenus, sans doute réduit en charpie par les balles et les obus.

    Un jugement du tribunal civil daté de 1920, valant acte de décès, l'a déclaré Mort pour la France. Il a été transcrit dans les registres d'état civil en 1921.

 

    J’espère que Cécile n’a pas attendu 1921 pour apprendre le décès de son fils, sinon bonjour l’angoisse ! Attendre des années pour savoir que son gamin est mort pour la patrie, ça, c'est une torture qui ne dit pas son nom.

 

    Enfin c’est au tour de Benoît, l’avant-dernier enfant de Cécile. Comme il n’avait pas été très sage dans sa jeunesse (pour les détails croustillants, retournez voir la lettre V de ce ChallengeAZ), il avait été envoyé direct en 1913 dans un Bataillon d’Afrique, sanction courante pour toutes les racailles de l'époque. Stationné en Tunisie, il embarque en décembre 1914 pour se battre contre l’Allemagne. Il tombe à Cantigny (Somme) en avril 1918. L’objectif était de prendre les hauteurs au nord de Cantigny et établir une tête de pont solide pour enrayer la poussée allemande près de Montdidier. 

    Le 5 avril à 15 h, ça démarre. Les gars avancent en vagues successives, bien ordonnées, dans le silence de l’artillerie ennemie. La tension devait être palpable, à couper au couteau. Et soudain, la foudre : alors que les hommes avancent, un barrage nourri de mitrailleuses allemandes, positionnées sur des meules, les silos et dans le village, inflige des pertes sévères, forçant les assaillants à se terrer. Un déluge de feu s’abat sur les soldats, tandis que des avions mitrailleurs allemands les survolent. Vers 4 h du matin, ordre est donné : le bataillon se replie vers le bois Saint‑Éloi, ayant arrêté l’élan ennemi sans parvenir à une percée décisive. Bien que l’avancée n’ait pas été prolongée, le bataillon a brisé la poussée allemande. Benoît, lui, reste sur le terrain, à seulement 25 ans. Un gentil marlou fauché en pleine jeunesse.

    Il est déclaré Mort pour la France et enterré à la nécropole nationale de Montdidier (sépulture individuelle n°4808). C’était une gentille canaille et c’est triste qu’il soit mort car, sans le connaître, je m’étais attachée à lui (ou à l’image que je me suis faite de lui).

 

    Trois fils partis en uniforme et revenus en silence. Juste des lettres officielles et des médailles pourries, que Cécile a peut-être rangées dans une boîte à sucre avec des mèches de cheveux et des petits chaussons des quatre petiots qu’elle avait déjà enterrés. Elle n’a pas dû souvent sourire après ça. Ces trois fistons morts au combat, ça tirerait des larmes à un seau de charbon. Alors imaginez un peu Cécile. En pensant à elle, j’en ai gros. Le destin est parfois une vraie saloperie.

 

 

mercredi 26 novembre 2025

W comme WW1 à pleurer

Sur les pas de Cécile

 

    Les 6 fils de Cécile encore vivants en 1914 ont tous été appelés (ou rappelés) lors de la Première Guerre Mondiale. Pas un pour rester planqué sous la couette ! Je vais pas vous faire un cour d'histoire, vous avez entravé ça à l’école, non ? Je rappelle juste que, lorsque la grande foire à la mitraille a commencé, la mobilisation générale est proclamée. Tous les hommes en âge de se battre (de 20 à 48 piges) devaient pointer dans leurs dépôts, fissa, y compris ceux qui avaient déjà fait leur temps. Les gars sont envoyés au casse-pipe pour des raisons qu’ils ne comprennent pas toujours, pour des drapeaux, des frontières ou des idées qu'on leur a matraquées à coups de discours enflammés.

 

Champ de bataille © Création personnelle d'après Bing

 

    Louis Prosper, d’abord dispensé pour soutien de famille (une belle excuse, quand même, mais légale !), avait été incorporé en 1898 (voir les lettres U et V de ce ChallengeAZ). En tant qu’ancien dispensé, il a effectué un service actif en caserne réduit à un an. Pour les bases, quoi : savoir marcher au pas et astiquer un fusil sans se tirer dans le pied. Un petit tour et puis s'en va, et zou, il est versé dans la dispo. En clair, pendant 2 ans il a vécu chez lui mais restait mobilisable à tout moment. Une épée de Damoclès au-dessus de la tête, histoire de ne pas trop se ramollir le poireau. En 1901, il est passé dans la réserve d’active. Du coup, au lieu des 6 ans réglementaire de réserve, il en a fait 10. En 1911 il finit dans la territoriale, puis dans sa réserve. Comme tout bon troufion il a fait ses périodes d’exercice (active en 1905 et 1907, territoriale en 1912).

    Alors qu’il pensait avoir raccroché le fusil pour de bon, attendant tranquillement sa libération du service, voilà que le monde, sans dessus dessous, se lance dans une grande boucherie internationale. Paf, c'est la Première Guerre Mondiale qui débarque, sans crier gare !

    Aussitôt ce papier rose, celui qu’on appelait « la feuille de route », lui a dit : « Direction la caserne, troufion ! ». Il est rappelé à l’activité et versé dans différents régiments de territoriale (infanterie puis d’artillerie lourde). Il fait campagne contre les Boches, directement aux armées jusqu’en 1919 (sauf de l’automne 1915 à 1916 où il était à l’intérieur). Il décroche enfin ses congés illimités de démobilisation le 24 janvier 1919. Il retourne à Ivry. Il est libéré définitivement du service militaire le 10 novembre 1926. Cette fois, il peut enfin ranger son uniforme pour de bon.

 

    François Jean Antoine est ajourné par le conseil de révision en 1905 puis rebelote l’année suivante : pas assez gaillard pour enfiler le sac à dos et grimper dans la gadoue. Il est classé dans les services auxiliaires en 1907 pour faiblesse générale. Les services auxiliaires, c’était les petites mains de l’armée — les scribouillards, les manutentionnaires, trop faiblard pour la tranchée, mais assez solide pour filer un coup de main derrière les lignes. En 1908 il est passé dans la réserve d’active. En cas de guerre il devait normalement rester planqué à l’arrière, à graisser les rails ou taper des rapports. 

    Mais voilà, 1914 débarque, et c’est la pagaille complète. On manque d’hommes valides, alors hop, on revoit les faiblards : un petit coup de tampon, et les voilà soudain bons pour le service armé. C’est ce qui est arrivé à François.  Le destin peut être vache parfois. Le gars est requalifié apte à se faire plomber par la commission de réforme de la Seine dès décembre 1914. Et hop, on l'envoie d'abord dans l'infanterie, puis dans le génie en 1917, où il décroche le grade caporal. Il fait campagne contre l’Allemagne jusqu’en 1919 : il alterne les phases combattantes « aux armées » et à l’intérieur (notamment après ses blessures). D’abord dans le Nord Est de la France puis, partir de 1916, c'est le front d'Orient, entre Grèce et Serbie, front bien gratiné question bastons et malaria. 

    En premières lignes pendant 4 ans, ça a bien bardé pour son matricule : au final, il a été amoché deux fois : dans le Pas de Calais en 1915, il se chope un éclat d’obus dans le genou gauche qui l’a envoyé 3 mois d’hosto, et à Verdun en 1916 il est blessé par balle au pied gauche (4 mois de plus sur la touche). Un vrai balai incessant entre le front et l'hosto. Démobilisé fin mars 1919 seulement, il revient chez lui à Paris. Et oui, si la guerre est officiellement terminée en novembre 1918, ça prend du temps de rapatrier tous les soldats. Je pense qu’il devait espérer la quille comme le rêve mouillé d’une pin-up sur un calendrier à clou.

    Mais il en n'a pas fini avec l'armée : toujours dans la territoriale, il est classé affecté spécial de la 5ème section de chemin de fer de campagne subdivision complémentaire de la Compagnie du Nord, entre décembre 1920 et août 1921. En tant que cheminot, il est maintenu dans un emploi civil jugé vital pour l’effort de guerre mais reste sous l’autorité militaire (techniquement dans une unité de génie). En clair, une sorte de soldat déguisé en employé de la SNCF.

    Il gardera de ses campagnes quelques séquelles, légères semble-t-il ; qu’il tenta quand même de faire valoir : paludisme (« reliquat peu appréciable ») et plaie au pied (« reliquat inappréciable »). Il n’obtint pas de pension mais fut renvoyé dans les services auxiliaires en 1929.

    Il est libéré définitivement du service militaire en 1932.

    Pour ses bobos et son courage, il décroche un certificat de bonne conduite et une citation à l’ordre du Régiment : « bon soldat ayant toujours eu une belle conduite au feu ; blessé deux fois dans l’accomplissement de son devoir ». En 1940 (mieux vaut tard que jamais) on lui file deux breloques :  

  • médaille d’Orient : créée en 1926, attribuée aux soldats ayant combattu sur le front d’Orient (Salonique, Serbie, Grèce, Bulgarie…). 
  • médaille Serbe : médaille étrangère décernée par le Royaume de Serbie aux soldats alliés ayant combattu pour ou avec les forces serbes ; souvent donnée aux copains français venus se battre à leurs côtés en Macédoine ou en Serbie.

 

    Augustin Daniel, 4ème larron de la descendance de Cécile (mon arrière-grand-père) est classé dans la 2ème partie de la liste par le conseil de révision, pour hypermétropie bilatérale : autrement dit, le bougre est dispensé du service actif, au moins pour un temps, parce qu'il voit flou de près. C’est toujours chiant, ça, quand on veut entretenir son fusil et distinguer l'ennemi d'une vache en plein brouillard. Mais finalement faut croire que l’armée, elle, avait plus besoin de bras que d’yeux. Du coup fin 1909 il est dirigé vers le 10ème bataillon de chasseurs à pied. Il faut croire qu’ils n’avaient pas de fusils, eux, ou qu'ils visaient de très loin ! Deux ans plus tard le bonhomme est est envoyé dans la disponibilité, avec un certificat de bonne conduite. Après la mobilisation générale, il rejoint le 22ème COA (Commis et Ouvriers de l'Administration) : unité non combattante assurant le soutien logistique et administratif de l’armée. Il y avait là des commis (chargés de l’administration, de la comptabilité, des écritures) et des ouvriers (artisans, manœuvres, magasiniers, cuisiniers, conducteurs, etc… chargés des travaux et entretien des infrastructures). Moins de gloire peut-être, mais pas moins essentiel pour faire tourner la boutique.

    À partir de septembre 1915 il change d’air et passe dans différents groupes d’aviation. Il est envoyé en Orient. À l’époque, l’aviation, c’est encore du rafistolage de bois et de toile, mais déjà, ça devient l’arme du futur. Observation, reconnaissance, réglage d’artillerie… Augustin, lui, n’est pas dans le cockpit, mais dans les coulisses avec les ouvriers spécialisés (mécaniciens, radiotélégraphistes, chauffeurs, manutentionnaires, personnel administratif et logistique). Bref, tout ce qui permet aux oiseaux d’acier de s’envoler. La légende familiale dit qu’il y a rejoint Bessonneau, grand employeur de la ville d’Angers, qui y déploya ses hangars aéronautiques. Il est nommé caporal en mai 1917. Un grade qui sent bon le galon et le respect des bidasses !

    Fin mars 1919, on lui file enfin sa quille. Le billet retour, la fin de la guerre, le soupir de soulagement. 

 

Retour de guerre © Collection personnelle 

 

    Mais il ne revient pas les poches vides : quelques souvenirs, un mythe familial (ah ! les Dardanelles) et le palu. La commission de réforme d'Angers lui accorde une pension temporaire d'invalidité de 10% en février 1920 pour séquelles légères de paludisme aigu, foie gros débordant les fausses côtes. En 1922, rebelote : on monte à 15 %, et ça continue comme ça jusqu’en 1925, pour séquelle de paludisme (accès se produisant tous les mois environ). Il toucha une pension de 365 francs. Pas le Pérou, mais c'était toujours ça de pris pour les misères de la guerre.

 

    J’vous fait pas un dessin, la Première Guerre Mondiale c’était pas une promenade de santé. Aussi, tous les fils de Cécile ne s’en sortiront pas. C’est ce qu’on verra demain à la lettre X. Accrochez-vous aux rideaux, ça va couler de vos mirettes comme un robinet qui fuit !

 

 

 

mardi 25 novembre 2025

V comme vauriens à la coule

Sur les pas de Cécile

 

    Cécile avait trois fils un peu fripouilles. Le vaurien, c’est pas toujours un méchant. Parfois c’est juste un gars qu’a raté le virage au bon moment, un qui a confondu raccourci et impasse.

 

Vaurien © Bing

 

    Louis, l’aîné d’abord : le 15 septembre 1894, à 17 piges, il se prend une condamnation par le tribunal d’Angers à 8 jours de prison (Zut ! le motif n’est pas précisé). Mais il a bénéficié d’un sursis à l’exécution de sa peine, suivant la loi du 26 mars 1891, la fameuse loi Béranger, ancêtre du sursis probatoire moderne. Une mesure de clémence pour les petits malins, les types pas trop méchants, les premiers de la classe des voleurs de pains. À la fin du XIXème, la petite délinquance augmente bougrement et les prisons débordent. C'est bien simple, il y avait tellement de monde derrière les barreaux qu’on aurait pu y ouvrir un bureau de poste aux heures de pointe ! Alors, pour éviter de remplir encore plus les cabanons avec des petits délinquants primaires, sans casier judiciaire, condamnés à une peine légère (en général inférieure à 1 an), les juges pouvaient leur faire obtenir un sursis et ils ne passaient pas par la case prison, à condition qu’ils ne représentent aucun danger pour la société, bien sûr. Si, après un certain délai (5 ans à l’origine de la loi), le condamné avait filé droit, la peine était considérée comme non avenue (elle ne s’exécutait jamais). Mais en cas de récidive, là, pas de pitié : tu payais double, l’ancienne peine et la nouvelle.

    Hélas pour Louis : bandit un jour, bandit toujours. Et paf, il remet ça deux ans plus tard ! Le 29 juin 1896 il est condamné à 8 jours de ballon pour rébellion, outrages et violences à agent. Un comble pour un fils de gendarme ! Ça a dû chanter à la maison, je vous dis pas la tronche du paternel.

    Donc logiquement Louis dû faire 16 jours puisqu’il a récidivé pendant son sursis. Mais sur sa fiche militaire (c’est elle mon indic dans cette affaire), ces deux condamnations sont rayées. On fait ça quand le soldat a bénéficié d’une réhabilitation : les jugements sont effacés de la fiche militaire mais aussi de la partie publique de son casier judiciaire. Le condamné à une peine légère peut l’obtenir s’il s'est tenu à carreau ou a fait preuve d'héroïsme sous les drapeaux — un acte de bravoure, une médaille, ou juste un comportement exemplaire. C’est ce qu’on appelait la « rédemption par le service », particulièrement valorisée pendant les guerres du XXème (notamment 14/18).

    Si Louis avait d’abord été dispensé en tant qu’aîné de 7 enfants, il est finalement incorporé au 85ème RI en 1898. Il donc fait son temps. Mais pendant son service il reçoit un certificat de bonne conduite. C’est peut-être pour ça que ses condamnations ont été effacées. Une sorte de blanchiment par l'armée, histoire de faire de lui un citoyen modèle, du moins sur le papier.

 

    Le vaurien suivant est François, 2ème fils de Cécile. Ce gaillard-là a été condamné par jugement contradictoire de la 11ème chambre du tribunal correctionnel de la Seine à une amande de 23 francs pour port d’arme prohibé en mai 1923 (voir ici pour les détails de l'affaire).

    Vu ses brillants état de service (ce que vous découvrirez demain à la lettre W de ce ChallengeAZ), son casier a lui aussi été effacé. Ou peut-être est-ce grâce à l’article 2 de la loi du 3 janvier 1925 qui prévoit que toute peine pécuniaire légère infligée avant la promulgation de la loi est annulée rétroactivement (un compère de peine, jugé en même temps que lui, a bénéficié de cette loi). Concrètement, la personne condamnée pour port d’arme prohibé à une amende pas trop lourde voit sa peine effacée par l’amnistie. L’amende est annulée, mais bon, fallait pas espérer récupérer la thune si tu l’avais déjà payée — l’État ne rend pas le pognon, faut pas rêver. L’ardoise disparaît du casier judiciaire, c'est déjà pas mal. Un coup de balai législatif, pour faire table rase des petites bêtises.

 

    Le 3ème vaurien est Benoît, l’avant-dernier marmouset de Cécile. Lui, c’est le gredin de la famille. Un gentil gredin : il n’a pas tué, mais a été envoyé à l’ombre plusieurs fois. Il a commencé petit. À l’âge de 10 ans, il a fait une fugue avec son petit frère de 3 ans son cadet. Ils sont partis de chez leurs parents un soir de juillet vers 6 heures environ et le lendemain ils n’étaient toujours pas rentrés. Inquiet, le père a déclaré leur disparition au commissaire de police de permanence et un entrefilet est paru dans la presse. On ne sait pas quand ils sont rentrés à la maison. Premier signe de rébellion.

    À 18 ans, il a de mauvaises fréquentations : une bande s’est constituée à Ivry, commettant déprédations et larcins dans les chantiers de glaise, les petits jardins potagers garnis de fleurs et de légumes, les jolis pavillons de Vitry et des environs de la gare et de l'hospice. Avec ses potes les apaches, 8 garnements âgés de 17 à 20 ans, venus d’un peu partout, ils s’étaient réunis un beau jour et avaient décidé de se construire un repaire, non loin du fort d'Ivry, dans le terrain vague où ils zonaient. Pour ça, ils avaient dévalisé les entrepôts de bois — emportant madriers et planches. En quelques jours, la cabane avait surgi de terre. Les crapules semaient le boxon sur les fortifs. Devant l’afflux de plainte, une brigade mobile de condés avait été désignée par le commissaire pour surveiller les modestes propriétés de la banlieue parisienne. Les canailles se sont fait pécho en novembre 1910. Leur affaire est connue sous le nom de « la caverne des 8 voleurs » et a fait les beaux jours de la presse (voir la lettre J de ce ChallengeAZ). 5 de ces brigands, les aînés, ont été envoyés au dépôt directement après leur arrestation, tandis que les plus jeunes ont été renvoyés chez maman-papa pour y attendre leur convocation de la Correctionnelle. Selon l’un des canards, Benoît a échappé au dépôt, sa culpabilité en la circonstance n'ayant pas été démontrée, et a été remis en liberté par M. Carrié, roussin en chef d'Ivry, ainsi que trois autres des individus arrêtés. Plusieurs de ces voyous ont été condamnés pour vol et vagabondage à une peine de 3 mois.

 

    Vaurien c’est pas un métier, c’est une vocation. Une vocation du côté obscur de la force, celle qui te pousse à flirter avec la ligne jaune, à titiller les limites du permis et du défendu. Le Benoît, il l’a la vocation. L’affaire des 8 voleurs n’a pas servi de leçon à cette tête de pioche : 6 mois plus tard, il est à nouveau en délicatesse avec la justice. Les cognes le reprennent la main dans le sac. La chance, c’est comme les clopes : ça s’use vite. Cette fois, il est condamné par le tribunal de la Seine à 2 mois de cabane pour vol. Direction l'hôtel sans étoiles, le club de vacances forcé.

 

    Vu le profil et son passif bien chargé, lors de l’appel sous les drapeaux l’année suivante, Benoît est envoyé direct dans un Bat’ d’Af’. La spécificité de ces bataillons d’Afrique c'est que ses recrues étaient des gars avec un casier judiciaire aussi épais qu’un dictionnaire. Les Bat' d’Af', c’était pas la colonie de vacances, hein, c’était l’armée des fortes têtes. D’ailleurs, au moins deux de ses acolytes de la caverne des 8 voleurs y seront aussi versés ! Mais les ennuis ne sont pas finis pour Benoît. Il arrive encore à se faire remarquer… mais pas dans le bon sens. Il empile les sanctions comme d’autres les médailles — cette fois, c’est le conseil de guerre de Tunis qui s’en charge. :  

  • en août 1914, pour abandon de poste alors qu’il était de garde : 1 mois de prison.  
  • en février 1916, pour coups et blessures : retour au gnouf pour 1 mois.

 

    Benoît est le seul des trois frères qui ne verra pas son casier effacé, un casier judiciaire qui tenait plus debout que lui. Il laisse l’image d’un vaurien à la gueule de travers mais au cœur pas toujours pourri, séjournant en taule comme dans une maison d’hôtes pour habitués. Un môme qu’a grandi trop vite. Un frère sans boussole. C’était pas un méchant, juste un type qui s’était trompé de trottoir toute sa vie. Et comme y’avait pas de panneau, il avait continué à marcher. Du moins, c’est comme ça que je l’imagine.