« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

vendredi 28 novembre 2025

Y comme youyous de secours

Sur les pas de Cécile 

 

    Je ne sais pas si Cécile a été voir la toute nouvelle Tour Eiffel, si elle avait suffisamment d’esprit d’avant-garde pour aller admirer les pointillistes et les Fauves au Salon des Indépendants, si elle a fait partie des 16 millions de personnes qui ont visité l’Exposition internationales des arts décoratifs et industriels modernes de 1925… vu que j’y étais pas. Pas la peine de vous raconter des cracks, j’en suis pas affranchie. Mais je crois pouvoir dire sans me tromper que la grande crue de la Seine en 1910, ça, elle l’a vu de près.

 


Youyous sur la grande crue © Création personnelle d'après Bing 

 

    Ça commence le 20 janvier, quand la pluie s’invite sans prévenir en amont de Paris : le déluge, la fonte des neiges et les affluents qui se lâchent (Yonne, Loing, Grand Morin) font déborder la Seine. La flotte débarque sans prévenir, comme une belle-mère en colère. À Ivry, première ligne du désastre, le lit de la Seine se transforme en boulevard aquatique. L’eau grimpe d’environ 1 m en 24 h, submergeant les quais, rues basses et portions de la gare. L’inondation surprend les habitants par sa vitesse. Le matin, t’avais les pieds au sec. À midi, t’avais les mollets dans la gadoue. À seize heures, tu pouvais faire du pédalo dans le salon et ta cave est devenue un aquarium géant pour poissons rouges. Le soir c’est plus une maison : c’est une baignoire de souvenirs.

    Imaginez la scène… une sacrée mise en Seine !

    Les habitants ont dû faire un choix difficile : ignorer la flotte qui montait et rester chez soi avec l'eau jusqu'au menton, ou foutre le camp avec trois casseroles et le chat sous le bras. Du 21 au 25 janvier c'est l’exode de milliers d’inondés devenus sans abri, s’exilant vers le centre de la commune ou plus loin encore, pour ceux qui en avait la possibilité (à Paris, avant que la capitale ne soit touchée à son tour, ou bien dans leur province natale). Ils se réfugient chez des proches ou dans des refuges ouverts pour eux. Une vraie débâcle !

    Dans les quartiers inondés des écoles ferment et dans d’autres coins de la ville elles sont transformées en asiles pour les sinistrés. Le 27 janvier l’hospice d’Ivry est évacué, ses cuisines, machineries et calorifères rendus hors d’usage par l’inondation. Le port d’Ivry et le boulevard de la Gare sont totalement engloutis. C’est pas une crue, c’est une vengeance. La flotte s’est dit : « ils ont bétonné mes rives, je vais leur détapisser le grenier ». Et elle a tenu parole, la bougresse.

    L’eau, c’est comme la connerie : ça s’infiltre partout. Et c’est pas de l’eau bénite. C’est de la boue perfide, du limon vicieux, et des souvenirs qui flottent comme des cadavres de vieux journaux. Les rues sont envahies par une eau glacée et de plus en plus polluée car les égouts y refluaient. Niveau hygiène, on repassera. La typhoïde et la scarlatine en profitent pour ramener leurs fraises.

    Cette crue, c’était pas de la gnognotte ! Les usines et ateliers ferment les uns après les autres. Les gars se retrouvent au chômage technique pour cause de piscine municipale improvisée. L’usine de vinaigre Pagès Camus elle, ne fait pas dans la dentelle : elle explose carrément sous l’effet de la montée des eaux, déclenchant un incendie qui la détruit complètement. Un vrai spectacle pyrotechnique aquatique ! Les rues sont coupées, des maisons fragilisées s'effondrent comme des châteaux de cartes. Les infrastructures tombent en cascade : électricité coupée, transports en rade, plus une goutte potable au robinet. Un comble alors que l'eau est partout ! Un vrai bordel organisé par Dame Nature.

    Les pompiers sont mobilisés, pompant les caves, renforçant les digues soumises à la pression de l'eau, évacuant les personnes. Les militaires, casernés au fort d’Ivry, viennent en renfort. Le 25 janvier plusieurs personnalités officielles inspectent les lieux, histoire de montrer qu’ils compatissent : le Président Fallières, le Premier ministre Briand et le préfet Lépine. La Croix‑Rouge procèdent à des distributions de nourriture, de charbon et de chaleur humaine dans ce foutoir. Le maire d’Ivry gère la crise comme un chef, coordonnant les secours Pour ça il sera érigé en véritable héros après la crue pour son action au plus fort de la crise et finira médaillé d’or par le Ministère de l’intérieur au mois d’août 1910. Un vrai chevalier de l'eau !

 

    Petit à petit l’eau gagne la capitale. Le point culminant est atteint le 28 janvier, avec un record de 8,62 m au Pont d’Austerlitz à Paris. Le Zouave du pont de l'Alma, sur lequel les Parisiens ont l’habitude de mesurer la hauteur des crues de la Seine, a de l’eau jusqu’aux épaules, le pauvre bougre.

    Bien qu'elle n'ait pas été très meurtrière, cette crue centennale a causé d'importants dommages à l'économie régionale. Plus de 30 000 maisons ont été inondées à Paris et en banlieue, avec des dégâts estimés à plusieurs centaines de millions de francs-or. Une facture salée pour une inondation qui n'a pas fait de quartier.

 

    Et Cécile, dans tout ça ? Elle habite alors la rue Raspail, l’une des rues les plus touchées. Sa baraque a dû se prendre pour une péniche elle aussi. Les eaux ont recouvert la chaussée et les trottoirs, atteignant les façades des bâtiments, rendant la rue impraticable aux piétons et véhicules. Si certaines rues, moins atteintes, se sont contentées de passerelles de planches pour faire circuler les piétons, rue Raspail on a dû apprendre à manœuvrer les rames des youyous, barges et autres canots pour aller faire ses courses. Une vraie Venise version banlieue ! Les rues basses le long de la Seine, comme la rue de Cécile, étaient particulièrement exposées : leurs habitants ont connu des inondations quotidiennes, avec des boues profondes et des interruptions des services. Un enfer crotté et sans confort.

    Cécile et sa famille a-t-elle été évacuée ? Si elle l’a été, elle est revenue s’installer après car elle a demeuré à cette adresse pendant 3 ans encore. Une preuve que même la flotte ne l'a pas fait plier !

 

    La décrue, elle, prend son temps. Fin janvier, ça redescend doucement, mais jusqu’en mars certaines rues se prennent encore pour des pataugeoires. Les refuges, notamment ceux des écoles, ferment progressivement. Mais beaucoup de maisons sont en péril, les murs imbibés, et leurs habitants ne peuvent les réintégrer. Des baraquements sont construits pour ceux qui sont à la cloche, comme le refuge des Dames françaises, association caritative qui fournit lits, couvertures et plats chauds aux sinistrés. Ensuite c’est des semaines à gratter la fange, jeter des meubles, des souvenirs et des morceaux de vie qui partent à la benne. La sale besogne, celle dont on ne parle pas toujours mais qui traumatise tout autant que la montée des eaux.

    À Ivry, 1 327 maisons furent inondées, 1 127 maisons évacuées de 8 à 25 jours, 12 000 personnes hospitalisés de 1 à 45 jours, 10 000 ravitaillées grâce aux voitures et bateaux du génie, du 23 au 30 janvier. Des chiffres qui donnent le tournis, et qui montrent l'ampleur du désastre. La nature, quand elle s'y met, elle ne fait pas de quartier !

 

 

 

jeudi 27 novembre 2025

X comme X - disparus avec éclats

Sur les pas de Cécile

 

    Ah… là, on entre dans le dur. Parce que chez les fils de Cécile, la Grande Guerre, elle n’a pas juste laissé des cicatrices — elle a carrément fauché la moitié de la fratrie. Ce pauvres bougres ont été déclarés « disparus ». Partis au front, pour des idées, des drapeaux, et même pas revenus dans des caisses. Imaginez la douleur, l'écho des clairons funèbres qui résonnaient dans son âme, à la Cécile.

 

Disparus au front © Création personnelle d'après Bing

 

    Le premier à tomber au champ d'honneur est Alexandre, le dernier de la fratrie, à peine sorti de l’enfance. Vingt piges à tout casser, 10 mois d’armée dans les pattes, et hop, disparu à Neuville St Vaast (Pas de Calais) en septembre 1915. Le pauvre gamin. Sa classe d’âge avait été appelée avec un an d’avance, le besoin de chair à canon se faisait déjà cruellement sentir. Alexandre faisait alors partie du 407e RI, un régiment tout neuf, formé au printemps, qu’on envoie direct dans la lessiveuse : la troisième bataille d’Artois. Objectif ? Prendre la crête de Vimy. Autant dire un pari suicidaire.

     Le village de Neuville Saint Vaast et ses environs c'était un vrai bourbier, un labyrinthe de tranchées, boyaux et sapes, soumis à un bombardement intensif. Un terrain saturé de boue et de ruines. Un des nombreux enfers sur terre comme la Première Guerre Mondiale a si bien su en produire à la chaîne. Au petit matin, un premier bataillon fonce sur la première ligne allemande, l’arme au poing et le courage en bandoulière, mais sans soutien d’artillerie préalable. Un suicide, quoi ! D’autres troufions suivront. Des moutons à l'abattoir. Ils tiennent ferme quatre jours face aux contre-attaques successives de soldats d’élite allemands. Les combattants endurent des conditions insoutenables : absence de munitions, pluie et boue, tranchées saturées d’eau, communication rompue. Un cauchemar éveillé. Malgré l’absence de préparation d’artillerie, le 407e a réalisé un assaut audacieux, assumant des pertes sévères tout en s’emparant de positions clés. Alexandre y laissa sa peau, avalé par la terre d’Artois. Un héros anonyme de cette boucherie.

    Un jugement de 1920 déclare, avec une froideur administrative qui vous glace le sang : « attendu que le soldat Alexandre Astié disparu le 28 septembre 1915, que l'enquête faite au retour des prisonniers n'a révélé aucun fait de nature à présumer l'existence du susnommé, que depuis sa disparition qui a pour cause un fait de guerre il s'est écoulé plus de 2 ans, par ces motifs Alexandre Astié est déclaré Mort pour la France. » Chienne de guerre, qui prend les jeunes et les réduit au silence en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

    Son nom, aujourd’hui, est gravé sur l'Anneau de la mémoire de Notre-Dame de Lorette, inauguré en 2014, parmi 58 000 autres, tombés dans le Pas de Calais. Tous unis dans le silence, sans grade, sans frontière. Un hommage à tous ceux qui ont laissé leur peau dans cette terre de souffrance.

 

    Puis vient Élie. Il avait été ajourné en 1907, et exempté en 1908, sans doute pour défaut de taille : il fallait faire au minimum plus de 1,54 m et lui mesurait… 1,54 m ! Un vrai ras des pâquerettes, mais ça ne l'a pas sauvé bien longtemps. Moins de 5 mois après le début de la guerre, ça n’a plus d’importance : il est rappelé à l’activité (ou plutôt appelé), en décembre 1914. Les besoins en chair à canon, ça ne regarde pas à la taille !

    Il intègre le 26 régiment d’infanterie et disparait quelques mois plus tard à l’Ouest de Maurepas, le 30 juillet 1916. Il avait 30 ans. En pleine bataille de la Somme, autant dire l’un des coins les plus infernaux du front, le 20e corps d’armée, auquel appartenait le 26e RI, avait reçut l’ordre de reprendre les tranchées allemandes du secteur de Maurepas. Le village et les collines avoisinantes étaient des points d’appui cruciaux, ouvrant la route vers le village voisin de Combles. À l’aube du 30 juillet, les vagues d’assaut s’élancent, baïonnette au clair. En face, les Boches sont retranchés dans des fortifications bétonnées, bardées de fils de fer et de mitrailleuses. Le résultat, on le connaît : des centaines de types fauchés en quelques minutes, des bataillons (le 2e et 3e,) rayés des registres, signalés comme « totalement décimés » par l'historique du régiment. Le 26e dut faire retraite en arrière pour réorganisation et reconstitution de son effectif. Élie fait partie du lot de ceux qui sont pas revenus, sans doute réduit en charpie par les balles et les obus.

    Un jugement du tribunal civil daté de 1920, valant acte de décès, l'a déclaré Mort pour la France. Il a été transcrit dans les registres d'état civil en 1921.

 

    J’espère que Cécile n’a pas attendu 1921 pour apprendre le décès de son fils, sinon bonjour l’angoisse ! Attendre des années pour savoir que son gamin est mort pour la patrie, ça, c'est une torture qui ne dit pas son nom.

 

    Enfin c’est au tour de Benoît, l’avant-dernier enfant de Cécile. Comme il n’avait pas été très sage dans sa jeunesse (pour les détails croustillants, retournez voir la lettre V de ce ChallengeAZ), il avait été envoyé direct en 1913 dans un Bataillon d’Afrique, sanction courante pour toutes les racailles de l'époque. Stationné en Tunisie, il embarque en décembre 1914 pour se battre contre l’Allemagne. Il tombe à Cantigny (Somme) en avril 1918. L’objectif était de prendre les hauteurs au nord de Cantigny et établir une tête de pont solide pour enrayer la poussée allemande près de Montdidier. 

    Le 5 avril à 15 h, ça démarre. Les gars avancent en vagues successives, bien ordonnées, dans le silence de l’artillerie ennemie. La tension devait être palpable, à couper au couteau. Et soudain, la foudre : alors que les hommes avancent, un barrage nourri de mitrailleuses allemandes, positionnées sur des meules, les silos et dans le village, inflige des pertes sévères, forçant les assaillants à se terrer. Un déluge de feu s’abat sur les soldats, tandis que des avions mitrailleurs allemands les survolent. Vers 4 h du matin, ordre est donné : le bataillon se replie vers le bois Saint‑Éloi, ayant arrêté l’élan ennemi sans parvenir à une percée décisive. Bien que l’avancée n’ait pas été prolongée, le bataillon a brisé la poussée allemande. Benoît, lui, reste sur le terrain, à seulement 25 ans. Un gentil marlou fauché en pleine jeunesse.

    Il est déclaré Mort pour la France et enterré à la nécropole nationale de Montdidier (sépulture individuelle n°4808). C’était une gentille canaille et c’est triste qu’il soit mort car, sans le connaître, je m’étais attachée à lui (ou à l’image que je me suis faite de lui).

 

    Trois fils partis en uniforme et revenus en silence. Juste des lettres officielles et des médailles pourries, que Cécile a peut-être rangées dans une boîte à sucre avec des mèches de cheveux et des petits chaussons des quatre petiots qu’elle avait déjà enterrés. Elle n’a pas dû souvent sourire après ça. Ces trois fistons morts au combat, ça tirerait des larmes à un seau de charbon. Alors imaginez un peu Cécile. En pensant à elle, j’en ai gros. Le destin est parfois une vraie saloperie.

 

 

mercredi 26 novembre 2025

W comme WW1 à pleurer

Sur les pas de Cécile

 

    Les 6 fils de Cécile encore vivants en 1914 ont tous été appelés (ou rappelés) lors de la Première Guerre Mondiale. Pas un pour rester planqué sous la couette ! Je vais pas vous faire un cour d'histoire, vous avez entravé ça à l’école, non ? Je rappelle juste que, lorsque la grande foire à la mitraille a commencé, la mobilisation générale est proclamée. Tous les hommes en âge de se battre (de 20 à 48 piges) devaient pointer dans leurs dépôts, fissa, y compris ceux qui avaient déjà fait leur temps. Les gars sont envoyés au casse-pipe pour des raisons qu’ils ne comprennent pas toujours, pour des drapeaux, des frontières ou des idées qu'on leur a matraquées à coups de discours enflammés.

 

Champ de bataille © Création personnelle d'après Bing

 

    Louis Prosper, d’abord dispensé pour soutien de famille (une belle excuse, quand même, mais légale !), avait été incorporé en 1898 (voir les lettres U et V de ce ChallengeAZ). En tant qu’ancien dispensé, il a effectué un service actif en caserne réduit à un an. Pour les bases, quoi : savoir marcher au pas et astiquer un fusil sans se tirer dans le pied. Un petit tour et puis s'en va, et zou, il est versé dans la dispo. En clair, pendant 2 ans il a vécu chez lui mais restait mobilisable à tout moment. Une épée de Damoclès au-dessus de la tête, histoire de ne pas trop se ramollir le poireau. En 1901, il est passé dans la réserve d’active. Du coup, au lieu des 6 ans réglementaire de réserve, il en a fait 10. En 1911 il finit dans la territoriale, puis dans sa réserve. Comme tout bon troufion il a fait ses périodes d’exercice (active en 1905 et 1907, territoriale en 1912).

    Alors qu’il pensait avoir raccroché le fusil pour de bon, attendant tranquillement sa libération du service, voilà que le monde, sans dessus dessous, se lance dans une grande boucherie internationale. Paf, c'est la Première Guerre Mondiale qui débarque, sans crier gare !

    Aussitôt ce papier rose, celui qu’on appelait « la feuille de route », lui a dit : « Direction la caserne, troufion ! ». Il est rappelé à l’activité et versé dans différents régiments de territoriale (infanterie puis d’artillerie lourde). Il fait campagne contre les Boches, directement aux armées jusqu’en 1919 (sauf de l’automne 1915 à 1916 où il était à l’intérieur). Il décroche enfin ses congés illimités de démobilisation le 24 janvier 1919. Il retourne à Ivry. Il est libéré définitivement du service militaire le 10 novembre 1926. Cette fois, il peut enfin ranger son uniforme pour de bon.

 

    François Jean Antoine est ajourné par le conseil de révision en 1905 puis rebelote l’année suivante : pas assez gaillard pour enfiler le sac à dos et grimper dans la gadoue. Il est classé dans les services auxiliaires en 1907 pour faiblesse générale. Les services auxiliaires, c’était les petites mains de l’armée — les scribouillards, les manutentionnaires, trop faiblard pour la tranchée, mais assez solide pour filer un coup de main derrière les lignes. En 1908 il est passé dans la réserve d’active. En cas de guerre il devait normalement rester planqué à l’arrière, à graisser les rails ou taper des rapports. 

    Mais voilà, 1914 débarque, et c’est la pagaille complète. On manque d’hommes valides, alors hop, on revoit les faiblards : un petit coup de tampon, et les voilà soudain bons pour le service armé. C’est ce qui est arrivé à François.  Le destin peut être vache parfois. Le gars est requalifié apte à se faire plomber par la commission de réforme de la Seine dès décembre 1914. Et hop, on l'envoie d'abord dans l'infanterie, puis dans le génie en 1917, où il décroche le grade caporal. Il fait campagne contre l’Allemagne jusqu’en 1919 : il alterne les phases combattantes « aux armées » et à l’intérieur (notamment après ses blessures). D’abord dans le Nord Est de la France puis, partir de 1916, c'est le front d'Orient, entre Grèce et Serbie, front bien gratiné question bastons et malaria. 

    En premières lignes pendant 4 ans, ça a bien bardé pour son matricule : au final, il a été amoché deux fois : dans le Pas de Calais en 1915, il se chope un éclat d’obus dans le genou gauche qui l’a envoyé 3 mois d’hosto, et à Verdun en 1916 il est blessé par balle au pied gauche (4 mois de plus sur la touche). Un vrai balai incessant entre le front et l'hosto. Démobilisé fin mars 1919 seulement, il revient chez lui à Paris. Et oui, si la guerre est officiellement terminée en novembre 1918, ça prend du temps de rapatrier tous les soldats. Je pense qu’il devait espérer la quille comme le rêve mouillé d’une pin-up sur un calendrier à clou.

    Mais il en n'a pas fini avec l'armée : toujours dans la territoriale, il est classé affecté spécial de la 5ème section de chemin de fer de campagne subdivision complémentaire de la Compagnie du Nord, entre décembre 1920 et août 1921. En tant que cheminot, il est maintenu dans un emploi civil jugé vital pour l’effort de guerre mais reste sous l’autorité militaire (techniquement dans une unité de génie). En clair, une sorte de soldat déguisé en employé de la SNCF.

    Il gardera de ses campagnes quelques séquelles, légères semble-t-il ; qu’il tenta quand même de faire valoir : paludisme (« reliquat peu appréciable ») et plaie au pied (« reliquat inappréciable »). Il n’obtint pas de pension mais fut renvoyé dans les services auxiliaires en 1929.

    Il est libéré définitivement du service militaire en 1932.

    Pour ses bobos et son courage, il décroche un certificat de bonne conduite et une citation à l’ordre du Régiment : « bon soldat ayant toujours eu une belle conduite au feu ; blessé deux fois dans l’accomplissement de son devoir ». En 1940 (mieux vaut tard que jamais) on lui file deux breloques :  

  • médaille d’Orient : créée en 1926, attribuée aux soldats ayant combattu sur le front d’Orient (Salonique, Serbie, Grèce, Bulgarie…). 
  • médaille Serbe : médaille étrangère décernée par le Royaume de Serbie aux soldats alliés ayant combattu pour ou avec les forces serbes ; souvent donnée aux copains français venus se battre à leurs côtés en Macédoine ou en Serbie.

 

    Augustin Daniel, 4ème larron de la descendance de Cécile (mon arrière-grand-père) est classé dans la 2ème partie de la liste par le conseil de révision, pour hypermétropie bilatérale : autrement dit, le bougre est dispensé du service actif, au moins pour un temps, parce qu'il voit flou de près. C’est toujours chiant, ça, quand on veut entretenir son fusil et distinguer l'ennemi d'une vache en plein brouillard. Mais finalement faut croire que l’armée, elle, avait plus besoin de bras que d’yeux. Du coup fin 1909 il est dirigé vers le 10ème bataillon de chasseurs à pied. Il faut croire qu’ils n’avaient pas de fusils, eux, ou qu'ils visaient de très loin ! Deux ans plus tard le bonhomme est est envoyé dans la disponibilité, avec un certificat de bonne conduite. Après la mobilisation générale, il rejoint le 22ème COA (Commis et Ouvriers de l'Administration) : unité non combattante assurant le soutien logistique et administratif de l’armée. Il y avait là des commis (chargés de l’administration, de la comptabilité, des écritures) et des ouvriers (artisans, manœuvres, magasiniers, cuisiniers, conducteurs, etc… chargés des travaux et entretien des infrastructures). Moins de gloire peut-être, mais pas moins essentiel pour faire tourner la boutique.

    À partir de septembre 1915 il change d’air et passe dans différents groupes d’aviation. Il est envoyé en Orient. À l’époque, l’aviation, c’est encore du rafistolage de bois et de toile, mais déjà, ça devient l’arme du futur. Observation, reconnaissance, réglage d’artillerie… Augustin, lui, n’est pas dans le cockpit, mais dans les coulisses avec les ouvriers spécialisés (mécaniciens, radiotélégraphistes, chauffeurs, manutentionnaires, personnel administratif et logistique). Bref, tout ce qui permet aux oiseaux d’acier de s’envoler. La légende familiale dit qu’il y a rejoint Bessonneau, grand employeur de la ville d’Angers, qui y déploya ses hangars aéronautiques. Il est nommé caporal en mai 1917. Un grade qui sent bon le galon et le respect des bidasses !

    Fin mars 1919, on lui file enfin sa quille. Le billet retour, la fin de la guerre, le soupir de soulagement. 

 

Retour de guerre © Collection personnelle 

 

    Mais il ne revient pas les poches vides : quelques souvenirs, un mythe familial (ah ! les Dardanelles) et le palu. La commission de réforme d'Angers lui accorde une pension temporaire d'invalidité de 10% en février 1920 pour séquelles légères de paludisme aigu, foie gros débordant les fausses côtes. En 1922, rebelote : on monte à 15 %, et ça continue comme ça jusqu’en 1925, pour séquelle de paludisme (accès se produisant tous les mois environ). Il toucha une pension de 365 francs. Pas le Pérou, mais c'était toujours ça de pris pour les misères de la guerre.

 

    J’vous fait pas un dessin, la Première Guerre Mondiale c’était pas une promenade de santé. Aussi, tous les fils de Cécile ne s’en sortiront pas. C’est ce qu’on verra demain à la lettre X. Accrochez-vous aux rideaux, ça va couler de vos mirettes comme un robinet qui fuit !