« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

mardi 25 novembre 2025

V comme vauriens à la coule

Sur les pas de Cécile

 

    Cécile avait trois fils un peu fripouilles. Le vaurien, c’est pas toujours un méchant. Parfois c’est juste un gars qu’a raté le virage au bon moment, un qui a confondu raccourci et impasse.

 

Vaurien © Bing

 

    Louis, l’aîné d’abord : le 15 septembre 1894, à 17 piges, il se prend une condamnation par le tribunal d’Angers à 8 jours de prison (Zut ! le motif n’est pas précisé). Mais il a bénéficié d’un sursis à l’exécution de sa peine, suivant la loi du 26 mars 1891, la fameuse loi Béranger, ancêtre du sursis probatoire moderne. Une mesure de clémence pour les petits malins, les types pas trop méchants, les premiers de la classe des voleurs de pains. À la fin du XIXème, la petite délinquance augmente bougrement et les prisons débordent. C'est bien simple, il y avait tellement de monde derrière les barreaux qu’on aurait pu y ouvrir un bureau de poste aux heures de pointe ! Alors, pour éviter de remplir encore plus les cabanons avec des petits délinquants primaires, sans casier judiciaire, condamnés à une peine légère (en général inférieure à 1 an), les juges pouvaient leur faire obtenir un sursis et ils ne passaient pas par la case prison, à condition qu’ils ne représentent aucun danger pour la société, bien sûr. Si, après un certain délai (5 ans à l’origine de la loi), le condamné avait filé droit, la peine était considérée comme non avenue (elle ne s’exécutait jamais). Mais en cas de récidive, là, pas de pitié : tu payais double, l’ancienne peine et la nouvelle.

    Hélas pour Louis : bandit un jour, bandit toujours. Et paf, il remet ça deux ans plus tard ! Le 29 juin 1896 il est condamné à 8 jours de ballon pour rébellion, outrages et violences à agent. Un comble pour un fils de gendarme ! Ça a dû chanter à la maison, je vous dis pas la tronche du paternel.

    Donc logiquement Louis dû faire 16 jours puisqu’il a récidivé pendant son sursis. Mais sur sa fiche militaire (c’est elle mon indic dans cette affaire), ces deux condamnations sont rayées. On fait ça quand le soldat a bénéficié d’une réhabilitation : les jugements sont effacés de la fiche militaire mais aussi de la partie publique de son casier judiciaire. Le condamné à une peine légère peut l’obtenir s’il s'est tenu à carreau ou a fait preuve d'héroïsme sous les drapeaux — un acte de bravoure, une médaille, ou juste un comportement exemplaire. C’est ce qu’on appelait la « rédemption par le service », particulièrement valorisée pendant les guerres du XXème (notamment 14/18).

    Si Louis avait d’abord été dispensé en tant qu’aîné de 7 enfants, il est finalement incorporé au 85ème RI en 1898. Il donc fait son temps. Mais pendant son service il reçoit un certificat de bonne conduite. C’est peut-être pour ça que ses condamnations ont été effacées. Une sorte de blanchiment par l'armée, histoire de faire de lui un citoyen modèle, du moins sur le papier.

 

    Le vaurien suivant est François, 2ème fils de Cécile. Ce gaillard-là a été condamné par jugement contradictoire de la 11ème chambre du tribunal correctionnel de la Seine à une amande de 23 francs pour port d’arme prohibé en mai 1923 (voir ici pour les détails de l'affaire).

    Vu ses brillants état de service (ce que vous découvrirez demain à la lettre W de ce ChallengeAZ), son casier a lui aussi été effacé. Ou peut-être est-ce grâce à l’article 2 de la loi du 3 janvier 1925 qui prévoit que toute peine pécuniaire légère infligée avant la promulgation de la loi est annulée rétroactivement (un compère de peine, jugé en même temps que lui, a bénéficié de cette loi). Concrètement, la personne condamnée pour port d’arme prohibé à une amende pas trop lourde voit sa peine effacée par l’amnistie. L’amende est annulée, mais bon, fallait pas espérer récupérer la thune si tu l’avais déjà payée — l’État ne rend pas le pognon, faut pas rêver. L’ardoise disparaît du casier judiciaire, c'est déjà pas mal. Un coup de balai législatif, pour faire table rase des petites bêtises.

 

    Le 3ème vaurien est Benoît, l’avant-dernier marmouset de Cécile. Lui, c’est le gredin de la famille. Un gentil gredin : il n’a pas tué, mais a été envoyé à l’ombre plusieurs fois. Il a commencé petit. À l’âge de 10 ans, il a fait une fugue avec son petit frère de 3 ans son cadet. Ils sont partis de chez leurs parents un soir de juillet vers 6 heures environ et le lendemain ils n’étaient toujours pas rentrés. Inquiet, le père a déclaré leur disparition au commissaire de police de permanence et un entrefilet est paru dans la presse. On ne sait pas quand ils sont rentrés à la maison. Premier signe de rébellion.

    À 18 ans, il a de mauvaises fréquentations : une bande s’est constituée à Ivry, commettant déprédations et larcins dans les chantiers de glaise, les petits jardins potagers garnis de fleurs et de légumes, les jolis pavillons de Vitry et des environs de la gare et de l'hospice. Avec ses potes les apaches, 8 garnements âgés de 17 à 20 ans, venus d’un peu partout, ils s’étaient réunis un beau jour et avaient décidé de se construire un repaire, non loin du fort d'Ivry, dans le terrain vague où ils zonaient. Pour ça, ils avaient dévalisé les entrepôts de bois — emportant madriers et planches. En quelques jours, la cabane avait surgi de terre. Les crapules semaient le boxon sur les fortifs. Devant l’afflux de plainte, une brigade mobile de condés avait été désignée par le commissaire pour surveiller les modestes propriétés de la banlieue parisienne. Les canailles se sont fait pécho en novembre 1910. Leur affaire est connue sous le nom de « la caverne des 8 voleurs » et a fait les beaux jours de la presse (voir la lettre J de ce ChallengeAZ). 5 de ces brigands, les aînés, ont été envoyés au dépôt directement après leur arrestation, tandis que les plus jeunes ont été renvoyés chez maman-papa pour y attendre leur convocation de la Correctionnelle. Selon l’un des canards, Benoît a échappé au dépôt, sa culpabilité en la circonstance n'ayant pas été démontrée, et a été remis en liberté par M. Carrié, roussin en chef d'Ivry, ainsi que trois autres des individus arrêtés. Plusieurs de ces voyous ont été condamnés pour vol et vagabondage à une peine de 3 mois.

 

    Vaurien c’est pas un métier, c’est une vocation. Une vocation du côté obscur de la force, celle qui te pousse à flirter avec la ligne jaune, à titiller les limites du permis et du défendu. Le Benoît, il l’a la vocation. L’affaire des 8 voleurs n’a pas servi de leçon à cette tête de pioche : 6 mois plus tard, il est à nouveau en délicatesse avec la justice. Les cognes le reprennent la main dans le sac. La chance, c’est comme les clopes : ça s’use vite. Cette fois, il est condamné par le tribunal de la Seine à 2 mois de cabane pour vol. Direction l'hôtel sans étoiles, le club de vacances forcé.

 

    Vu le profil et son passif bien chargé, lors de l’appel sous les drapeaux l’année suivante, Benoît est envoyé direct dans un Bat’ d’Af’. La spécificité de ces bataillons d’Afrique c'est que ses recrues étaient des gars avec un casier judiciaire aussi épais qu’un dictionnaire. Les Bat' d’Af', c’était pas la colonie de vacances, hein, c’était l’armée des fortes têtes. D’ailleurs, au moins deux de ses acolytes de la caverne des 8 voleurs y seront aussi versés ! Mais les ennuis ne sont pas finis pour Benoît. Il arrive encore à se faire remarquer… mais pas dans le bon sens. Il empile les sanctions comme d’autres les médailles — cette fois, c’est le conseil de guerre de Tunis qui s’en charge. :  

  • en août 1914, pour abandon de poste alors qu’il était de garde : 1 mois de prison.  
  • en février 1916, pour coups et blessures : retour au gnouf pour 1 mois.

 

    Benoît est le seul des trois frères qui ne verra pas son casier effacé, un casier judiciaire qui tenait plus debout que lui. Il laisse l’image d’un vaurien à la gueule de travers mais au cœur pas toujours pourri, séjournant en taule comme dans une maison d’hôtes pour habitués. Un môme qu’a grandi trop vite. Un frère sans boussole. C’était pas un méchant, juste un type qui s’était trompé de trottoir toute sa vie. Et comme y’avait pas de panneau, il avait continué à marcher. Du moins, c’est comme ça que je l’imagine.

 

lundi 24 novembre 2025

U comme union à retardement

Sur les pas de Cécile

 

    Louis Prosper est le fils aîné de Cécile (enfin, le deuxième, mais le premier n’a vécu que 5 ans, donc le deuxième est devenu le premier, vous suivez ?). Il est né en 1877 à Beaufort en Vallée (Maine et Loire) où son paternel était en garnison (voir la lettre G de ce ChallengeAZ si vous vous rappelez pas). Il fait partie des rares enfants qui a été élevé par ses parents et non par un autre membre de la famille (voir la lettre P. Faut suivre, hein, sinon on s'en sort pas.). Il avait les cheveux et sourcils bruns, les yeux gris (perso je trouve ça un peu bizarre cette couleur, mais bon), le visage ovale, le front découvert, le nez et la bouche moyens et mesurait 1,68 m sous la toise. Niveau cervelle, il savait lire et compter, c’était déjà pas si mal pour l’époque. Pas un lettré, mais pas un perdreau non plus. Et il a attendu ses 37 ans pour se marier, dans des conditions un peu particulières. Je vous raconte ça tout de suite !

 

Mariage particulier ©  Création personnelle d'après Bing

 

    À 20 ans, il est scieur de long à Angers. Il demeure toujours chez ses vieux. Comme tous les jeunes gars de son âge, c’est l’heure de la griffe : lors de l’appel militaire, il est désigné « bon dispensé, selon l'article 21 car aîné de 7 enfants ». Ouais, ça c’était un motif valable pour échapper à ses classes à l’époque. Il est encore mineur, travaille et est considéré comme soutien de famille.

    L’année suivante, la situation de Louis est révisée, comme tous les ans dans ces cas-là : devenu majeur, la dispense est annulée. Il est appelé et incorpore aussi sec le 85ème RI à compter du 14 novembre 1898. Il doit user son matricule, pas l’choix. Mais en tant qu’ancien dispensé, il fait un service actif en caserne réduit (une pige seulement). Il sort de là rapidos et il est versé dans la disponibilité. Il peut donc rentrer chez lui, mais reste à la « disponibilité » de l'armée, au cas où... Après ça, il passe dans dans la réserve, en 1901, où normalement il devrait être peinard et ne plus revoir les bidasses.

 

    Un fois son devoir accompli, il se trouve une petite chérie à cajoler. Elle se nomme Augustine Anastasie Garivet. Ancienne couturière elle est, en 1901, devenue ouvrière. Trois ans de plus que lui, elle a déjà un peu roulé sa bosse. Elle a surtout été mariée en 1892 avec un certain Pierre Fauveau, un propriétaire angevin de 5 ans son aîné. Les deux années qui ont suivi ce mariage, elle lui a pondu deux loupiots au gars, Pierre et Augustine (vous remarquerez au passage la super originalité des prénoms, les parents ne se sont pas foulés le ciboulot !) nés à Angers et Paris. Mais y a de l’eau dans le gaz : le type s’est tiré (déjà, lors de la naissance de sa fille il est dit absent). Il s’est fait représentant de commerce et il a carrément abandonné la pauvre Augustine et ses deux minots rentrés à Angers. 

    Pourtant quand le divorce est prononcé en 1897, c’est à ses torts à elle. C'est le pompon ! Pourquoi ? Parce que la « défenderesse est défaillante faute d’avoir constitué avoué » et est, je cite, « demeurant à Angers, faubourg St Michel 96, ci-devant et actuellement sans domicile ni résidence connus ». Alors là, j’ai beau me faire une revue de détail, je n’y entrave que pouic ! Demeure au faubourg ou demeure pas ? Bon, OK dans le recensement de 1896 on ne la trouve pas à cette adresse (ce sont ses parents qui y habitent). Mais cette phrase est chelou quand même. Bon, en tout cas, ils divorcent. Lorsque leur fille se marie en 1915 le père est dit « disparu de son domicile depuis 20 ans ainsi qu'il résulte d'un acte de notoriété dressé par M. le juge de paix du canton Nord Est d’Angers » (donc, depuis que sa fille est née, en gros). En fait, il n’est pas disparu pour tout le monde : il est en banlieue parisienne, où il se remarie en 1916, re-divorce en 1920 et se re-remarie en 1921. Mais avec sa première famille il a tiré le rideau, fermez le ban y’a plus rien à voir.

 

    En 1901 notre Augustine s'est installée avec Louis à Angers. Le recensement la note comme épouse, mais là, y’a baleine sous le caillou : ils sont pas mariés. Soit l’agent recenseur avait trop levé le coude, soit le couple a un peu enjolivé la réalité. Ils vivent seuls : les gosses d'Augustine ne sont pas là. J’ai fini par débusquer la gamine chez ses grands-parents maternels mais pas de trace du gamin (ils ont alors 8 et 7 ans). Finalement, je le retrouve plus tard, mais c'est dans de tristes circonstances : en 1910 il casse sa pipe alors qu'il était domestique à Saint Sylvain d’Anjou (49). Un destin tragique pour le petit.

    En 1911 rebelote : le couple demeure désormais à Ivry mais sont encore dits mariés – alors que non, toujours pas. Quel micmac familial.

 

    Alors que Louis pensait avoir rangé définitivement son fafiot (livret militaire), voilà qu’un péquin de base a décidé d’assassiner un archiduc à l’autre bout de l’Europe !

    Le premier août 1914, c'est le grand branle-bas de combat : la mobilisation générale. Louis, qui est passé dans la réserve en 1901, puis dans la territoriale en 1911, est rappelé à l’activité. Il a 37 ans, une paille pour un jeunot, mais un âge respectable pour un vieux de la vieille. Considéré comme trop âgé pour intégrer l’armée active, il est versé au 11e Régiment Territorial d'Infanterie, où il arrive dès le 6 août, puis ça sera le 296e Régiment d’Infanterie en 1916, et le 109e Régiment d’Artillerie Lourde en 1918. Les territoriaux, c'était pas les têtes brûlées de la première ligne pendant la Première Guerre Mondiale : leur mission principale était la garde des voies de communication (gares, routes, ponts), la surveillance, et les travaux de défense (tranchées, fortifications). Moins glamour que de charger la baïonnette au canon, mais tout aussi essentiel pour que la machine de guerre tourne bien. Et sans doute un peu moins risqué. 

    Sa fiche indique qu’il a fait campagne contre l’Allemagne (aux armées dès le 7 août jusqu’en septembre 1915, à l’intérieur jusqu’en novembre 1916 puis de nouveau aux armées jusqu’en janvier 1919). Un parcours de combattant de l'arrière, parfois envoyé dans des zones proches du front, sans le panache des héros de Verdun, mais avec la sueur et la poussière des travaux forcés. Il a dû en voir des vertes et des pas mûres, même s'il était pas dans l'active.

 

    Et là, 25 jours après le début de la guerre, alors qu’il vient d'être mobilisé, il décide soudain de passer la bague au doigt de la femme avec laquelle il vit depuis une quinzaine d’années. Il bénéficie d’une permission expresse pour revenir à Ivry se maquer avec sa meuf. Simple, efficace, à la bonne franquette. Pas de contrat de mariage, juste deux cœurs et une signature.

    Pourquoi ce mariage soudain ? Je suis dans ce qu’on appelle l’expectative. C’est un patelin où il ne fait pas bon s’éterniser, vu le prix de la taxe de séjour. Un mariage juste après la mobilisation ? Ah ben voilà une question qui trotte dans la caboche des petits malins et des âmes sensibles ! Y en a toujours pour se dire : « Tiens, il a dû se marier pour pas partir au casse-pipe, le bougre ! » Une combine, une entourloupe, un plan foireux pour échapper à la grande boucherie… Alors oui, avant, dans certains cas, les types pouvaient être dispensés s’ils étaient seuls soutiens d’une famille nombreuse, de vieux parents ou d’une veuve. Mais en 1914, avec la mobilisation générale, c’est clair comme de l’eau de roche : tout le monde au front ! Marié, célibataire, veuf, père de dix marmots ou même futur papa — pas de jaloux, tous logés à la même enseigne. Et de toute façon, ce n’est pas de cas de Louis : il n'en n'a pas des minots à lui. 

    Faut dire que certains ont quand même essayé de gruger le système : certificats médicaux bidons, faux dossiers, mariages arrangés… des petits malins, y en a toujours eu. Mais c’était marginal et illégal, et souvent, ça finissait mal. On rigole pas avec la patrie en danger, même si l'envie est grande de se tirer de ce merdier ! Dans la mémoire collective, des récits de mariage au moment de la mobilisation ont parfois été enjolivés ou transformés en stratégies d’évitement du front. Des légendes familiales qui sentent bon le mensonge pieux. Mais contrairement à certaines idées reçues ou à des légendes familiales, se marier n'était pas une solution pour éviter le service militaire. C'était même parfois le contraire : un dernier baiser avant d'aller au casse-pipe, histoire de laisser un souvenir à la future veuve.

    Ce n’est donc pas pour se défiler que Louis officialise sa situation. P’têt ben que c’était tout l'inverse : pour la mettre à l’abri, au cas où il reviendrait pas du champ d’horreur, vous voyez ? Un geste du cœur. Officialiser la situation, lui donner un statut légal, pour la protéger. Un dernier acte d’amour avant de monter dans le train pour l’inconnu. Vaux mieux être veuve de guerre que fille perdue. Je jette ma langue aux chiens, mais j’en sais pas plus.

    Vu les âges respectables des « jeunes mariés » (lui 37, elle 40), ils n’ont pas eu de descendance. Mais Louis est resté proche de sa belle-fille, qui est demeuré dans le même immeuble même après son mariage et dont il a déclaré la naissance du premier-né.

 

 

 

 

samedi 22 novembre 2025

T comme transmission de rien

Sur les pas de Cécile

 

    C’est con, j’aurais bien aimé trouver le testament de Cécile (voir la lettre D de ce ChallengeAZ) pour voir comment elle a distribué ses dernières (maigres) possessions. Mais elle a cassé sa pipe sans même me dire où elle l’avait rangé. Résultat : ni tabac, ni testament. Juste l’odeur du silence. En même temps, question patrimoine on repassera : elle avait si peu de choses, que le bureau de l’enregistrement lui a collé la mention « Pas de fiche » ! Elle devait être si fauchée que si elle avait eu des puces elles l’auraient probablement quittée pour aller s’installer sur un type solvable.

    Dire qu’elle était née dans un château (un peu par hasard, il est vrai, mais quand même). À la fin de sa vie elle avait tellement rien que le vent, chez elle, entrait sans frapper.

    Du coup, j’ai rien à dire aujourd’hui. Nan, j’déconne. Je vais vous causer de l’enregistrement.


Bureau de l'enregistrement © Création personnelle d'après Bing

 

    L’enregistrement ? Votre cervelet émet du point d’interrogation à la cadence où les usines Ford débitent des bagnoles ? Calmez-vous, je vais vous éclairer. L’enregistrement, c’est pas un vieux vinyle, hein, c’est le petit nom de l’administration qui palpe un peu de flouze à chaque fois que les actes juridiques sont transcrits sur un registre public (ce qui est obligatoire). Mariage, héritage, procès, tout y passe. Au départ, c’était surtout pour donner une valeur légale aux papiers, mais très vite, le côté « ça rapporte du blé » a pris le dessus.

    Les tables de successions et absences sont des papelards qu’on trouve à partir de 1825. En général ils sont classés aux archives dans une série qui porte le nom choupinou de 3 Q. Derrière ce nom de code un peu coquin se cachent de vrais trésors pour les fouineurs de familles.

    Pour faire plus simple, et pour ce qui nous intéresse aujourd’hui, ces archives permettent de fliquer les successions. Y est noté chaque décès survenu dans le territoire couvert par un « bureau d’enregistrement » (zone proche de nos cantons actuels). Que t’aies laissé un magot, trois casseroles ou juste des dettes, tu y passes. Pas d’exception, tu y es répertorié !

    Bon, les tables de successions, comme leur nom l'indique, c'est juste des tables, pas les dossiers complets. Donc si votre ancêtre possédait quelque chose, faudra aller voir plus loin dans les registres de succession, dans un deuxième temps, pour en avoir le détail. Les tables sont classées par lettres alphabétiques puis par date d’enregistrement du décès. Le défunt est recensé dans le bureau dont dépend la commune où il créchait et/ou il a cané. Sur la page de gauche des tables, on trouve les infos de base : le nom, le prénom, la date et le lieu du décès (super pratique quand on ne sait pas exactement où sont décédés ses ascendants), l’âge, le conjoint éventuel, la résidence. Puis sur la page de droite, c’est le menu du jour : date et numéro de succession (s’il y a des biens à transmettre), parfois une petite description des biens transmis, les héritiers et d’autres mentions éventuelles comme un testament ou s’il y a des biens dans un autre bureau. Un vrai CV post-mortem.

    Avant 1825, c’était un peu le bazar. Il y avait plusieurs sortes de tables indiquant les dates de déclaration de succession : tables des successions acquittées, tables des mutations arrivées par succession collatérale, et tout le tremblement. Quand t’as pas ça (elles n’ont pas toujours été conservées) on peut fouiller dans les tables des testaments ou des donations à cause de mort. En clair, les ancêtres laissaient des miettes partout, faut juste savoir où chercher.

    À partir de 1866, l’administration se dit qu’il serait temps d’arrêter le foutoir. Du coup, elle met un peu d’ordre : on garde toujours le nom du défunt et le lieu de décès, mais on ajoute plein de colonnes pour noter tout ce qui s’est passé après sa mort : scellés, inventaire, tutelle, vente de meubles, etc. Au bout de la ligne, t’as la partie succession avec date, héritiers, observations… Bref, le résumé de la vie d’un mort bien administré.

    Mais des fois, votre ancêtre nageait dans la misère. Les héritiers pouvaient se brosser et en étaient pour leurs frais (sans mauvais jeu de mot). Dans ce cas, l’administration notait un « pas de bien » ou « pas de fiche ». Comme ça arrivait souvent, et que l’administration n’est jamais à court d’idée, elle a fait éditer un tampon spécial avec les mentions « pas d’actif » ou « S.B.M. » (nom de code qui signifie « Sans Bien Meuble »), pour éviter d’avoir à l’écrire sans cesse. La preuve que même la bureaucratie avait le sens de l'économie, surtout quand il s'agissait de constater la pauvreté !

    Donc, pour Cécile la table indique « pas de fiche ». C’était une pauvre fleur de misère. La pauvresse ne possédait rien : elle n’était pas propriétaire (elle vivait chez sa fille au moment de son décès, vous vous souvenez ?), n'avait pas de meubles. Bon, elle devait avoir quelques fringues quand même (elle n’allait pas cul nu, on est d’accord ?), un ou deux bijoux peut-être (une alliance au moins ?) mais cela ne devait rien valoir. En tout cas, pas suffisamment pour donner lieu à un inventaire ou à des frais de succession. En même temps heureusement, parce que chez les héritiers c’était pas le Pérou non plus, donc si on peut éviter de payer pour recevoir presque rien, c’est tant mieux.

    Et devinez quoi, son époux décédé en 1914 n’avait rien non plus. Que dalle. Il a fini dans un cercueil plus neuf que ses chaussures. Comme quoi la mort, des fois, c’est l’unique occasion d’avoir du bois de qualité. Sur sa fiche y’a pas plus d’info que d’intelligence dans les yeux d’une poule. Tellement rien que le fonctionnaire enregistrant son décès n’a même pas pris la peine d’écrire la mention « pas de fiche » ! C’est pas très sympa quand même, même pour un mort sans le sou.

    Il faut bien me rendre à l’évidence ce couple c’était un peu Jo le clodo. Ça devait pas être la teuf tous les jours, ça c’est sûr. Quand je pense à leur situation, je me sens aussi déprimée qu’un cachet d’aspirine dans un verre d’eau chaude. Mais je les aime quand même.

 

 

 

 

vendredi 21 novembre 2025

S comme stèle fugace

Sur les pas de Cécile

 

    Cécile a avalé son bulletin de naissance, rayée de l’état civil, doucement, sans râler, à 13h50 le lundi 8 février 1937, en son domicile du 5 de la rue Sthrau, Paris 13ème. Elle était âgée de 79 ans. Son acte de décès a été dressé le lendemain à la mairie dudit arrondissement, sur la déclaration de Gaston Raveneau, son petit-fils âgé de 21 ans, maçon, qui demeure à la même adresse (avec sa mère Marie, alors veuve, et 3 de ses frères et sœurs). J’ai pas de détail sur les causes du décès, mais quand elle a claqué, j’espère que ça a été rapide. Le genre de truc qui surprend même le cœur. Pas une longue agonie à base de yaourts tièdes et d’infirmières qui sourient par contrat. Elle est morte comme elle a vécu : en silence et sans faire chier personne.

    La veuve Astié née Rols a été inhumée le mercredi 10 février, comme l’indique le répertoire annuel d'inhumation du cimetière de Thiais (Val de Marne). 

 

Enterrement © Création personnelle d'après Bing 

 

    Le cimetière de Thiais fait partie des six piaules à macchabées parisiennes appartenant et gérées par la Ville de Paris situés en dehors de la capitale, sur le territoire d'autres communes (avec St Ouen, Ivry, Pantin, Bagneux et La Chapelle). Avec ses 103 hectares, répartis sur 130 divisions, le cimetière parisien de Thiais, c’est pas de la petite pelouse de quartier, hein. C’est carrément le deuxième plus grand cimetière des 20 nécropoles gérées par la Ville, juste derrière Pantin. On parle de 150 000 sépultures, plantées au milieu de 6 000 arbres — érables, tilleuls, cerisiers et compagnie. Un vrai poumon vert, planqué loin du vacarme des voitures et du tintamarre de la ville. Et en plus, c’est un coin sacrément cosmopolite : t’as de tout là-dedans — cathos, protestants, orthodoxes, juifs, musulmans, bouddhistes… Un vrai conseil des religions sous la pelouse. Ouvert en octobre 1929, à l’emplacement d’une ancienne garenne, c'est aussi le plus récent des cimetières de la capitale.

    Creusons un peu le sujet, sans mauvais jeu de mot. Au début, les Parisiens, ils crevaient et hop, direction le petit cimetière, juste derrière l’église de la paroisse. Et des églises paroissiales, il y en avait plein dans la capitale. Donc plein de cimetières aussi, vous pigez ? À la fin du XVIIIème siècle, les hygiénistes ont commencé à dire : « Bon, là, faut arrêter de vivre et mourir au même endroit. ». Résultat : on ferme les vieux cimetières dégueus, surchargés et insalubres, de même que le grand cimetière des Innocents, situé en plein cœur de la capitale. On transfère les ossements dans les catacombes et on crée trois grandes nécropoles, bien à l’extérieur : le Père-Lachaise (1804), Montparnasse (1824) et Montmartre (1825).

    En 1860, Paris s'agrandit, annexe les communes périphériques et, paf, récupère tous ces cimetières, ainsi que ceux des douze villages de Belleville, Charonne, Bercy, Auteuil et compagnie. D'autres cimetières proches des portes de Paris sont également ouverts entre 1860 et 1929.

    Mais comme la population explose et que tout le monde veut sa petite concession perso, ben, la Ville se retrouve à court de place. Du coup, elle ouvre des cimetières extra-muros. C’est comme ça qu’est né celui de Thiais.

    Au cas où vous vous poseriez la question pour vous-mêmes, je vous explique comment que ça marche le truc des concessions, parce que c’est tout un bazar ! Les personnes ou leurs ayants droit qui veulent s’offrir un bout de terrain pour l’éternité (ou presque), ont la possibilité d’acheter une concession funéraire. Elles sont attribuées en fonction des disponibilités de chaque cimetière. Il y en a plusieurs sortes : 10 ans, 30 ans, 50 ans, ou perpétuelle. Et si t'as pris 10 ans et que t’as envie de rempiler, tu peux. Tu peux aussi les rétrocéder, mais pas question de refourguer le terrain à quelqu’un avec une construction dessus en encore moins tant qu’il reste un macchabée dessous ! Faut rendre le carré vide de tout locataire, si tu vois ce que je veux dire.

    Et puis, c’est pas open bar non plus. T’as pas le droit d’y enterrer n’importe qui. Seuls le concessionnaire, son conjoint, ses parents, ou ses gosses peuvent y finir leur sieste éternelle. Bon, à la rigueur, un ami très cher, avec lequel t'avais un lien particulier d’affection ou de reconnaissance, mais pas la belle-sœur du cousin de la concierge, faut pas pousser mémé dans la tombe.

    En raison de sa destination particulière, la concession funéraire c'est hors commerce. Tu peux pas la vendre comme un appart. Mais elle peut se transmettre, par voie de succession, au sein de la famille. Tu peux même la donner, à condition qu’elle n’ait pas encore servi. Mais faut passer par un notaire, c’est pas le genre de paperasse qu’on règle au comptoir.

    De son vivant, le concessionnaire est le seul autorisé à rempiler et renouveler son contrat de concession funéraire. Si le concessionnaire est décédé, leur ayants droits doivent justifier de leurs liens familiaux pour pouvoir le faire. Une vraie affaire de famille, même après la mort !

    La sépulture de Cécile était située 65e division, 10e ligne, au n°29. Je parle au passé, car elle a été « reprise » comme l’indique le registre journalier dudit cimetière. 

    Les sépultures, ces petits bouts de terrain où l'on dépose nos macchabées, sont la propriété privée des familles. Mais elles retombent dans le domaine public municipal à leur échéance, si elles sont de durée limitée et si elles ne sont pas renouvelées. Et c'est le cas d'office si on voit que la tombe a carrément été abandonnée (monument délabré, envahis de ronces et de lézards, qui présente un risque pour les tombes avoisinantes, etc…), même si sa concession était perpétuelle ou centenaire. La « reprise » signifie que la mairie reprend possession de la parcelle de terrain communal. C’était le cas de Cécile : une concession trentenaire, qui n’a pas été renouvelée. Du coup, je peux toujours me radiner au cimetière avec mon bouquet, sûre qu’elle n’y sera plus. Son petit coin de terre a été réattribué. Elle qu'a passé sa vie à déménager, ben dans la mort aussi elle a dû changer de thurne ! Heureusement son souvenir, lui, est dans nos cœurs, pas sous un bout de marbre.

    Quand la mairie reprend, tout doit être enlevé  : monuments, ouvrages, pardessus en planches avec ou sans poignées en métal argenté, signes funéraires et objets divers. Le caveau, s’il en existe un, peut être démoli. Fini le palace souterrain ! Les restes mortels, provenant des concessions perpétuelles et centenaires abandonnées et reprises, sont placés dans des reliquaires et sont soit conservés dans un ossuaire spécial, soit incinérés et déposés dans l’ossuaire du Père Lachaise. Leurs noms sont notés dans un registre, consultable par tout le monde.

 

    Bon, OK, c’était pas jouasse cet article et on n'a pas eu la rate qui se dilate aujourd'hui. Mais la mort ça fait aussi partie de la vie. J’espère que les détails vous aurons pas fait avaler votre chique. Merci au passage de m’avoir lue jusqu’au bout. Pour ça, vous irez sans doute au paradis, ou au moins dans un cimetière bien entretenu.

 

 

jeudi 20 novembre 2025

R comme rente inacessible

Sur les pas de Cécile

 

    Cécile remise son fiacre en 1937, à l'âge respectable de 79 ans. Depuis une demi-douzaine d’années elle demeurait rue Sthrau (Paris 13ème), chez sa fille Marie. C’est bien pratique les filles quand on est âgée. Elles permettent d’entretenir nos vieux jours, une sorte de plan B quand le corps lâche et que les économies font la grève. N’oublions pas que dans la deuxième moitié du XIXème, on commençait à trimer à 8 ans parfois (puis un peu plus tard quand l’école devient obligatoire jusqu’à 13 ans en 1882), pendant 12 à 15 heures par jours (limité à 8 heures en 1919), sans repos (le repos dominical supprimé en 1880 n’est rétabli qu’en 1906) ni vacances. Jusqu’à la mort. 

 

Les vieux au coin de la rue © Création personnelle d'après Bing

 

    Contrairement à son mari Augustin (mort en 1914) qui était encore journalier à 62 ans, Cécile était sans profession au moment de son décès. Comment fait-on quand on est âgée et sans revenu ?

    C’est bien joli la vieillesse, ce grand port où on amarre son rafiot après une vie de tempête (et quelques accalmies, faut espérer), mais on ne peut pas vivre que d’amour et d’eau fraîche. Les pensions de retraite ça n’a pas toujours existé ! Même si c’est sans doute plus ancien qu’on ne le pense, du moins pour certaines professions. Allez, je vous convoque pour un petit topo sur les retraites, histoire de vous cultiver un peu : Colbert a créé une pension de retraite pour les marins dès 1673 en instituant la Caisse des Invalides de la Marine Royale, ancêtre de tous les régimes de retraite français. Un bon début, pour les loups de mer. Ensuite, d’autres régimes de retraite ont été mis en place, pour des métiers particuliers : la première caisse de retraite des fonctionnaires de l’État a été mise en place en 1790 avec un départ en retraite à l’âge de 60 ans, après 30 ans de service.

    Avec la révolution industrielle et le développement du salariat ouvrier se mettent en place des caisses de prévoyance privées, à gestion ouvrière, patronale ou mutualiste. Un peu de solidarité, histoire de ne pas crever la dalle une fois usé par le travail. C’est ensuite la création des pensions militaires (1831), des mineurs (1894), des cheminots (1909), etc… D’ailleurs, ces catégories forment encore les régimes dits « spéciaux ».

    En 1910 une première loi sur les retraites des ouvriers et paysans est votée,  prévoyant le versement d’une pension à partir de 65 piges… Pour des travailleurs qui claquaient souvent avant 60. Oups. Autant dire que c’était la retraite... posthume. En plus c’est un système de retraite par capitalisation (par prélèvement sur le salaire) mais le niveau de vie misérable des ouvriers ne les incite pas à cotiser pour leurs éventuels vieux jours. Difficile de penser à demain quand on crève la dalle aujourd'hui. La retraite c’est cette période bénie où t’as enfin le temps de vivre, mais plus les genoux pour courir après.

    Faut attendre 1928 pour qu’on se décide à faire un vrai système complet d’assurances sociales — maladie, maternité, invalidité, vieillesse, décès — mais seulement pour les salariés de l’industrie et du commerce. Et encore, on avait qu’un demi-siècle de retard sur les Allemands, qui avaient déjà tout ça depuis 1881. Pas pressés, les Français, hein.

    En 1941, on crée une allocation aux vieux travailleurs salariés, l'ancêtre du fameux minimum vieillesse (institué en 1956), qui existe encore de nos jours. Un truc qui aurait sans doute bien arrangé Cécile, mais créé une dizaine d’années trop tard pour elle. Le destin est farceur, parfois.

    Et puis là, arrive le grand chambardement : répondant aux objectifs sociaux du programme du Conseil national de la Résistance, les ordonnances d'octobre 1945 créent la Sécurité sociale. C’est la naissance du régime général, unifié et universel. Le truc qui change tout. Cette fois, ça fonctionne par répartition : les cotisations des actifs servent à financer les pensions des retraités de la même année, tout en créant des droits pour leur future retraite. L’âge légal de départ à la retraite est fixé à 65 ans. Une vraie révolution, pour des millions de travailleurs qui, pour la première fois, pouvaient rêver de vieillir sans crever de faim !

    Par la suite, confronté au vieillissement de la population, le système de retraite fait l'objet de nombreuses réformes : durée de cotisation, âge de départ, catégories de métiers... (et quelques chose me dit que c'est pas fini...). Il y en a beaucoup, vraiment beaucoup, mais j’ai la flemme de vous les lister toutes alors si le sujet vous passionne absolument, rendez-vous sur Google.

    Quoi qu'il en soit, ce droit à la retraite, ce système de protection, est arrivé trop tard pour Cécile. Elle n'aura jamais pu en profiter. Une vie de labeur, sans la douceur des vieux jours assurés.

 

 

mercredi 19 novembre 2025

Q comme queue de vache

Sur les pas de Cécile

 

    Le beau-frère de Cécile, Daniel Frète, était boucher au faubourg Saint Michel à Angers. 

 

Boucherie © Création personnelle d'après Bing

 

   C'était même un boucher détaillant, le gars ! Pas n’importe quel découpeur de barbaque. À cette époque, le métier de boucher connaît un vrai tournant façon révolution des entrecôtes : la séparation entre deux branches du métiers. L’abattage des gros bestiaux revient aux bouchers de gros (les costauds du couperet, qu’on appelle les chevillards ou bouchers abattants) tandis que la vente au détail de la viande revient aux bouchers de boutique (les détaillants, les rois de la vitrine). Avant, les types tuaient leurs bestiaux dans l’arrière-boutique, peinards, entre deux clients (dans des espaces appelés « tueries ») — un vrai carnage version trottoir. Mais bon, parce que la population trouvait ça carrément dégueu (faut dire, le sang qui coule dans le caniveau, c’est pas hyper glamour), on a dit stop : place aux abattoirs publics ! Fini les tueries privées, bonjour l’hygiène et les tabliers plus ou moins propres. Mais attention, pas question de mélanger torchons et andouillettes : à cette époque, le boucher se distingue encore des charcutiers, tripiers ou rôtisseurs. Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées.

    Ce sont les bouchers abatteurs qui gardent les revenus liés au cinquième quartier (cuir, suif, abats, sang, boyaux, os, crins; bref, tout ce qui n'est pas la viande…). Du coup les bouchers détaillants perdent un maximum de blé à cause de ça. Terminoche le Pérou ! À partir des années 1870, et le tournant libéral du Second Empire, ils cherchent donc à diversifier leur activité, ces gaillards. Les frontières entre boucher, charcutier, tripier, volailler et traiteur commencent à se faire plus floues. À partir du moment où le boucher détaillant se définit plus comme un artisan-commerçant, il doit améliorer ses techniques de vente. Il se fait conseiller et fidélise sa clientèle. Il bichonne ses étals et fait briller la viande. Pour un peu, il te vendrait un gigot comme on vend un bijou de chez Cartier (un bijou de chez Quartier de viande, quoi !). Les premières vitrines apparaissent dans les boucheries vers 1904. Comme les autres commerçants, les bouchers utilisent différentes techniques pour augmenter la clientèle (publicité, coupons de fidélité, etc…). Un vrai marketing avant l'heure, pour vendre du gras !

    Au XIXème la formation professionnelle s’organise, sur un modèle maître/apprenti, avec un paternalisme qui ferait loucher aujourd'hui. Les garçonnets de 13 ou 14 ans sont placés chez leurs patron au pair (nourris/logés ou avec un salaire minime). Ces enfants « font les courses », tenant le rôle du commis-livreur. C’est le rôle que remplissait Augustin, le fils de Cécile. L’adolescent qui aborde le métier boucher ensuite est guidé par son patron qui installe à l’atelier une ambiance morale (évidemment) et un climat proche de celui qu’il trouverait au sein de sa propre famille. D’ailleurs en général le contrat d’apprentissage notait bien que le patron devait se comporter, vis-à-vis de ses apprentis, « en bon père de famille ». C’est sans doute ce qui explique les liens étroits tissés entre Augustin et les Frète. Une vraie famille de substitution, avec l'odeur du sang en prime !

    Dans les boucheries d'antan, en général, les rôles étaient bien partagés : les femmes vendaient la viande, aidées de leurs filles, tandis que les hommes partaient chercher le bétail avec les fils. Des domestiques ou employés complétaient le personnel. Une vraie entreprise familiale, avec son lot de petites et de grandes mains.

    Les boucheries traditionnelles s’organisaient souvent de la même façon, leur conception répondant à l’usage spécifique du métier : le magasin au rez-de-chaussée, le logement du boucher et de sa famille dans les étages, des pièces sombres pour éloigner les parasites et faciliter la conservation de la viande, souvent bien aérées. La bidoche était présentée sur un étalage à l’extérieur, et/ou pendue à des crochets en façade, rouge et luisante, le saucisson accroché comme un pendu bien nourri. Voilà un tableau bien appétissant pour le chaland ! De grandes tentes protégeaient la viande de l’ardeur du soleil. C’était au poil (et les mouches devaient bien faire bombance à mon avis).

    Pour s’assurer de leur bonne conservation, les bouchers bichonnaient la viande et entretenaient une atmosphère sèche autour des carcasses. Une fois la bête tuée et dépouillée, sa viande n’était pas lavée. Elle était juste ressuée (assèchement partiel des carcasses par une phase lente de descente en température), simplement à la fraîcheur de la nuit jusqu’au morninge (à l'heure des croissants), puis était bien égouttée. La viande, cette diva du bifteck, était de préférence « rassie » : fallait la laisser maturer pour l’attendrir et la bonifier. Tournez pas de l’œil, faut ce qu’il faut. Pour la conserver, on misait sur le courant d'air, froid et sec. En été, c'était plutôt l'armoire-glacière (meuble composé de deux compartiments : dans l’un on mettait de la glace, dans l’autre la viande à conserver). Et puis la couche de graisse qui entourait la barbaque la protégeait naturellement. C'était cool : la nature a bien fait les choses. Une science de la conservation qui n'avait rien à envier à nos frigos modernes !

     Mais voilà, le froid artificiel débarque. Il retarde l’apparition des phénomènes d’altération, mais il a surtout bousculé les pratiques de boucherie. Grâce à la congélation, les denrées alimentaires voient leur durée de vie allongée. Les premières expérimentations de transport de viande conservée par le froid se font dans les années 1870. Zones de production et zones de consommation peuvent désormais être éloignées sans que cela ne pose problème et empoisonne les ménagères. Mais contrairement aux Angliches, en France bouchers, abatteurs et même médecins rechignent à utiliser le froid à la fin du XIXème siècle. En fait ils aimaient pas du tout ça à l’époque. Le goût des Français pour la viande « fraîche » et « naturelle » expliquerait la très lente introduction du froid dans le secteur de la boucherie. Ça heurtait les habitudes des bouchers qui considéraient qu’elle fragilisait le produit plus qu’autre chose. Le froid, ça les refroidissait ! Bon les professionnels de la profession ont fini par céder, et j’me dis qu’heureusement pour nous aujourd'hui, on a des steaks qui ne sentent pas le renard mort !

    J’ai plusieurs photos de Daniel Frète car il était notamment témoin au mariage de mon arrière-grand-père Augustin (fils de Cécile) et Louise Lejard en 1912 (voir la lettre E de ce ChallengeAZ). Les deux couples étaient très proches : ils ont longtemps vécu ensemble au faubourg Saint Michel (comme on l’a vu à la lettre P pour ceux qui ont la mémoire qui flanche). Et tiens donc ! leur fils unique se prénommait Daniel. Coïncidence ? Je ne crois pas !

 

Boucherie Frète © Collection personnelle
A gauche Élie, l'un des fils de Cécile. Sur la table Robert Raveneau, le fils de Marie. A sa droite Élisabeth Rols, puis Marie Anne Puissant sa mère et Daniel Frète. 

  

    Selon la mémoire familiale, le bâtiment qui abritait la boucherie était en partie creusé dans l'ardoise. Le premier étage était réservé aux Frète. L'étage au sommet du rocher était une petite cour avec le logement d’Augustin Astié (mon AGP), son épouse Louise Lejard et leur fils unique Daniel. Il y avait aussi un cabinet d'aisance. Dans ces vieux bâtiments les logements étaient imbriqués les uns dans les autres. L'escalier était taillé dans le rocher d'ardoise. L'appartement était petit et sombre, pas le grand luxe, mais c'était la vie ! La cuisine donnait sur la cour et la chambre donnait sur la rue. Dans cette chambre une cloison séparait le lit de Daniel du lit des parents. Chacun son petit coin, même dans la promiscuité.

 

 

 

mardi 18 novembre 2025

P comme proximité lignagère

Sur les pas de Cécile

 

    Cécile a eu beau déménager 31 fois dans sa vie (voir la lettre C de ce ChallengeAZ), elle est restée très proche des siens, n'a jamais coupé les ponts, et a entretenu des liens étroits avec les membres de sa famille, solides comme des cordes de marins. Son arbre généalogique est un club dont elle n’a jamais résilié l’abonnement.

 

    La famille, c’est sacré. Lorsqu’il faut assurer ses devoirs légaux, et mettre le nez dans les affaires de pèze, on est là. Quand le brave Alexandre Rols claque en 1879, il laisse derrière lui la petite Élisabeth, onze ans au compteur, donc légalement mineure. Selon la loi, le daron est, du vivant des époux, administrateur légal des biens des enfants mineurs du couple. À la mort du père, la mère reprend le flambeau, avec les mêmes pouvoirs que lui. Mais avec un petit détail : elle devient tutrice légale, et faut lui coller un subrogé tuteur dans les pattes, sous trois mois. Et le plus drôle, c'est qu'il doit obligatoirement être choisi dans la lignée à laquelle la tutrice n'appartient pas. Une sorte de contrôleur des comptes, mais de l'autre côté de la famille ! Et devinez qui s'y colle ? Le mari de Cécile, Augustin, a été nommé subrogé tuteur d’Élisabeth, suivant la délibération du conseil de famille tenu sous la présidence du juge de paix d'Angers.  

 

Le subrogé tuteur © Bing

 

    C’est l’heure où je me radine avec mon flaminaire pour éclairer votre lanterne ! Le subrogé tuteur ne peut pas assister ou représenter le mineur, comme le fait le tuteur légal. Il gère pas le pognon lui-même non plus. Non, son rôle est plus subtil. Il surveille les actions du tuteur, et plus particulièrement le pèze de la personne mise sous tutelle, en matant les comptes. S’il constate que le tuteur a fait une faute de gestion ou s’il sent une entourloupe, il ne peut pas régler lui-même le problème. Il peut seulement filer direct voir le juge pour lui dire : « Hé, y’a peut-être magouille dans le cambouis ! ».
    Chaque année, il check les comptes, histoire de s’assurer que personne ne planque de biftons sous le tapis, surtout le tuteur. Un comptable à temps partiel, qui scrute les chiffres. Dans des cas exceptionnels, où le tuteur se retrouvait en position foireuse — genre conflit d’intérêt sur une succession (lorsque le mineur et le tuteur font tous deux partie des héritiers par exemple), c’est le subrogé tuteur qui prend le relais pour représenter le gamin. Les fonctions du subrogé tuteur cessent à la même époque que la tutelle (ici la majorité d’Élisabeth). Une mission temporaire, mais cruciale pour les finances de la petite.

 

    La famille c’est sacré. Alors dans les coups durs, on s’épaule. L’entraide familiale c’est la mutuelle sans cotisation, la sécurité sociale version maison, le coup de pouce qui te sauve la mise quand t’es dans la mouise.

    La légende familiale raconte que si une parente avait besoin d'une aide, Augustin (père) lui laissait un enfant. C'est ainsi qu'Augustin (fils) s'est retrouvé commis boucher boulevard St Michel chez son oncle Frète. Est-ce que c’était vraiment les Frète qui avaient besoin d’aide ou Augustin qui, ne pouvant pas subvenir aux besoins de sa famille, l’avait sollicité ? L’histoire ne le dit pas.

    Élisabeth, la sœur de Cécile, a en partie élevé plusieurs de ses nièce, neveux et petit-neveu, domiciliés chez elle : 

  • Augustin (8 ans) en 1896 
  • Robert Raveneau, le fils illégitime de Marie (alors âgé de 8 ans) et Élie (25 ans) en 1911 
  • Robert encore (18 ans) en 1921 

 

    La mère de Cécile, Anne Marie Puissant, fait de même : 

  • Alexandre (1 an) en 1872  
  • Marie et Élie (13 et 9 ans) en 1896

 

    En 1901 tout le monde vit à la même adresse (mais pas dans le même foyer) : 

  • Marie Anne Puissant et Élie (14 ans) d’une part 
  • Les Frète accueillant Augustin (13 ans) et Marie (19 ans) en 1901 – les deux travaillent pour Daniel, le mari d’Élisabeth (le premier comme commis à la boucherie, la seconde comme lingère) d’autre part

 

     Les Frète et Augustin (fils) et sa famille vivront à la même adresse jusqu’au décès d’Élisabeth en 1949 (Daniel étant décédé en 1913). Les Astié vivaient au-dessus de la boucherie, au 2ème. Le premier étage était réservé à Élisabeth. Ça les a rendus proches, comme collés par une glu invisible qu’on appelle les liens du cœur.

 

    Bon, pour ceux qui pataugent un peu dans la parentèle de notre Cécile, j'ai ajouté un arbre généalogique dans l'article de présentation (ici quoi).

 

    La famille c’est sacré. Et c’est sans aucun doute le père d’Augustin qui le fait venir en Aveyron en 1882 et lui trouve un travail comme garde mine. Plus tard, en 1905, lorsque le couple Astié met les bouts à Ivry, c’est probablement l’un des frères d’Augustin, Adrien ou Louis, qui l’a incité à venir en région parisienne. Le premier l’a en effet précédé dans cette ville dès 1889, le second en 1901. Pour moi, c’est plié : le réseau familial a joué à plein, et à plusieurs reprises, pour aider Cécile et Augustin alors qu’ils devaient être dans une impasse niveau boulot.

 

    La famille c’est sacré. On est là pour les événements heureux ou malheureux de la vie. Lors de sa période parisienne, on voit encore Cécile très proche des membres de sa famille : elle est témoin à la mairie de la naissance de trois de ses petits-enfants entre 1909 et 1916 et du décès de deux d’entre eux (en 1913 et 1914). En 1914 elle est encore présente pour le décès de l’un des enfants illégitimes de Louise Rosala, la future compagne de son fils Benoît (je vous ai déjà affranchi sur son compte à la lettre I de ce ChallengeAZ, vous la remettez ?). Et c’est elle et sa bru, Françoise Bodin, qui déclarent la naissance du fils illégitime de Louise et de Benoît en 1916.

 

    La famille c’est sacré. On s’entraide, on vit sous le même toit. Louise habite chez Cécile route de Choisy à Ivry dès 1913, puis à Paris 13e rue Damesme (1914) et encore rue de Clisson (1916/1926).

    Et Louise n’est pas la seule à partager son adresse avec Cécile : route de Choisy en 1913 on trouve son fils François et sa famille. On les retrouve tous rue Clisson en 1918/1927. En 1914/15 Cécile a demeuré cité Jeanne d’Arc… où était aussi sa fille Marie et sa famille. Plus tard on les retrouve rue de Tolbiac à Paris 13e (en 1931) et enfin rue Sthrau Paris (1937) où Cécile finit ses jours.

 

    Dans les campagnes, tu vois, c’était pas rare de voir trois générations sous le même toit : les grands-parents, les parents, les marmots, tout ce petit monde à se marcher sur les sabots. Mais en ville, avec l’industrialisation qui déboule et les usines qui crachent noir, c’est une autre paire de manches. Là, les familles, elles se rétrécissent comme des chaussettes lavées trop chaud. On appelle ça la « famille nucléaire » : le couple et ses gosses, serrés comme des sardines dans un appartement qui sent la misère et le charbon. On a dit que ce modèle cassait les liens d’avant, les solidarités qui faisaient la force des anciens, les coups de main du voisin, le soutien des générations. Que la ville, ça débranchait les cœurs. On voit ici que Cécile a fait mentir cette vision des choses. Elle a pas jeté ses vieux à la benne, elle a pas oublié ses frères et sœurs sous prétexte qu'elle vivait en ville et qu'elle voyait des cheminées fumer. Elle a gardé les liens étroits avec sa mère, les beaux-parents, les beaux-frères, et bien sûr, ses propres enfants et petits-enfants. Elle a prouvé que la solidarité, ça n'a pas de géographie, pas de code postal. Que même au milieu du bruit des machines et de la poussière des usines, le cœur de la famille, ça continue de battre. Et ça me rassure de savoir que, malgré la vie difficile qu’elle a eue, Cécile n’était pas seule, qu’elle avait ses ancrages, ses piliers, ses gens à elle. Parce que seul, on est rien.

 

 

 

lundi 17 novembre 2025

O comme ouvertures sur le rêve

Sur les pas de Cécile

 

    Cécile et Augustin tiraient le diable par la queue. Du coup, même en louchant très fort, je ne les trouve pas dans les matrices cadastrales. Ils n’ont jamais été propriétaires, même du plus pauvre taudis des taudis. Pas de rêve en parpaings entouré de grillage et de certitudes fiscales. C’est ballot.

    Mais en 1867, les parents de Cécile, qui n'étaient pas manchots côté affaires et avaient plutôt bien réussi, avaient acheté à Angers deux maisons contiguës à l’angle de la rue de Bouillou (n°12) et de la cour (ou impasse) Saint Christophe, entre la prison et le faubourg Saint Michel pour les locaux. C'est un quartier qui a bien été modifié depuis. Celle donnant sur la rue avait deux pièces au rez-de-chaussée et deux autres à l’étage. L’autre maison, plus petite, donnant sur l’impasse et séparée de la première par un escalier commun, avait une seule pièce à chaque niveau.

 

L'impasse disparue © Création personnelle d'après Bing

 

    Acheter ces maisons, c’est pas juste signer un papier chez le notaire, non. Acheter ces maisons, c’est acheter un rêve. Le rêve d’un toit à soi. C’est pas des briques et du plâtre, c’est du cœur et des espoirs empilés étage par étage. C’est le genre d’achat qui te fait espérer en l'avenir, même si ton portefeuille, lui, fait la gueule. Parce que là, t’achètes pas juste quatre murs : t’achètes un placement, une fierté, une promesse de jours meilleurs. Et rien que pour ça, c’est pas une maison, c’est un petit morceau de bonheur en dur.


    Dans l’acte d’achat notarié figure également la cour commune entre les deux maisons et le droit de puiser de l’eau au puits situé dans une cour voisine, alors en indivision. Des lieux d’aisance sont signalés (bonne nouvelle). Le tout meublé, s’il vous plaît. La première bâtisse avait 7 ouvertures imposables (1 porte cochère, charretière ou de magasin et 6 portes et fenêtres ordinaires), la seconde 4 (ordinaires). Les maisons devaient être de bonne qualité car elles sont classées dans la classe 1 (la plus haute valeur). C’est pas du taudis, c’est du costaud.

    Ça, c’est les services du cadastre qui me le disent ! Alors, merci Napoléon. C’est le créateur du cadastre en 1807, pour ceux qui l’ignorent. Bon, OK, l’empereur n’a pas créé exprès le cadastre pour que je puisse faire de la généalogie immobilière 200 ans après lui. Il l’a juste fait pour palper plus de blé (et là je parle bien de cash) en fonction de la nature des sols : maisons, vignes, blé (et là je parle bien d’avoine). 

    Le cadastre c'est le grand livre des secrets, la bible du foncier, le grimoire où sont consignés tous les parcelles, les lopins de terre, les bâtisses et leurs propriétaires. C’est ce grand roman administratif où chaque ligne cache un bout de récit familial. Et le cadastre d’Angers est très bavard : 

  • Un premier plan dès 1810 et toute la documentation écrite qui l’accompagne, indispensable pour faire ce travail historique. 
  • Puis un second plan en 1840 et leurs matrices. 
  • Enfin la mise à jour de la documentation en 1882 (hors plan). 


Plans cadastraux de 1810 et 1840 © AM Angers

 

   Ces documents permettent de retracer l'histoire de ces parcelles. Alexandre a acheté les parcelles n°1993 et 1994, section B du cadastre d'Angers. Sur le premier plan de 1810, on voit que le coin est encore en mode cambrousse : à peine bâti. D’ailleurs l’une des maisons n’existe pas encore : c’est un jardin.

    Alors, je vous la fais courte : la baraque qui donnait sur la rue de Bouillou, ben elle a toujours servi de piaule. Pas de chichis, pas de changement de vocation, ça a toujours été du logement pur jus, avec les rideaux qui pendouillent aux fenêtres et le linge qui sèche à la balustrade. L’autre bicoque tout en longueur, dans la cour St Christophe, créée dans les années 1840, a d’abord abrité sous le même toit une petite maison (2 ouvertures) et une grange. Petit à petit elle se transforme en maison entière, avec pas moins de quinze ouvertures — de quoi aérer les idées, même les plus tordues. Puis, au fil du temps, le bâtiment s’est fait charcuter en petits bouts, morcelé entre plusieurs proprios, jusqu’à ce petit bout de maison qu’achète le couple Rols en 1867.

    Les Rols ont aligné 4 000 francs ce petit bout de paradis — une belle somme à l’époque, pas des clopinettes. Lors de cette acquisition, les maisons elles étaient déjà pleines à craquer : des locataires à tous les étages. Les Rols les ont repris avec les murs. Au moment du décès d’Alexandre, en 1879, ces baraques étaient louées verbalement à 5 personnes et deux autres avaient un bail écrit. Chacun payait un loyer dont le montant s’élevait entre 95 et 120 francs par an (en tout, ça faisait dans les 710 balles qui rentraient chaque année).

     Entre 1881 et 1896 sa veuve Marie Anne Puissant habite trois adresses différentes : place des Prisons, cour Ayrault et rue de Bouillou. Vu que les recensements ne sont pas toujours précis, je me dis qu’en fait c’est probable que ce soit une seule et même adresse : le 12 rue de Bouillou est en face de la place des Prisons et au cours de son histoire la cour St Christophe a été appelée cour Herault (ce qui ressemble furieusement à Ayrault), probablement du nom d’un ancien propriétaire. Donc Marie Anne n'a peut-être pas changé de trottoir et a peut-être habité l’un des logements qu’elle a acheté avec son mari en 1867.

    Elle finira ses jours chez sa fille Élisabeth, qui elle demeure au faubourg St Michel, en 1912. Les logements de la rue de Bouillou ont alors 6 locataires (un appartement étant inoccupé) et valent 7 000 francs. C’est Daniel Frète, l’époux d’Élisabeth Rols, qui héritera ensuite de ces biens immobiliers.

    Aujourd’hui tout ça, c’est de l’histoire ancienne : le quartier été refait, retourné, raboté, bref, complètement relooké depuis le temps. Ces maisons n’existent plus, remplacées par une barre d’immeuble des années 1960, longue comme un jour sans pain et moche à pleurer. Difficile de voir à quoi ressemblaient les maisons du couple Rols. J’ai bien retrouvé une photo, mais je vous préviens elle est de mauvaise qualité et plus floue qu'un lendemain de cuite. Je vous la mets quand même, histoire de voir (enfin, façon de parler : on voit pas grand-chose). Le bâtiment tout en bas du cliché, à moitié coupé, c’est la prison (Attention, la photo a la tête à l'envers par rapport au cadastre au-dessus !).

 

12 rue de Bouillou © AM Angers

 

 

 

 

samedi 15 novembre 2025

N comme noix et coulant

Sur les pas de Cécile

 

    Le cousin de Cécile, Jean Guibert, avait des liens étroits avec la famille Rols.

    Alexandre Rols l’a embauché pour travailler avec lui à l’épicerie de la rue de la Roë (voir la lettre A de ce ChallengeAZ). Est-ce que c'est le gamin qu'a déboulé sans crier gare ou est-ce que c'est le tonton qui l'a fait venir, ça on sait pas. Mais ce qu'est sûr c'est qu'il débarque en 1872. 


Guibert débarque © Création personnelle d'après Bing 

 

    Un p’tit récap’ généalogique, ça ne peut pas faire de mal : Jean Guibert était le fils de Marijeanne Caroline Rols, la sœur d’Alexandre, et François Guibert. Il est né en 1851 à Conques sous le prénom de Jean. On le verra aussi prénommé Jean Pierre et, c’est plus surprenant, Germain. Ça, c’est un peu spécial parce que ce prénom y sort de nulle part. En même temps, sa mère est régulièrement appelée Adélaïde alors que c’était pas son prénom non plus : c’est de famille quoi ! Mais c’est pourtant sous ce drolichon prénom d’usage qu’il sera connu à Angers, comme on le verra plus bas. Il était le 5ème d’une première fratrie de 6. Sa mère étant morte de suites de couches, son père s’était remarié et avait eu 4 gamins supplémentaires.

    De 1872 à 1879, il est employé épicier chez Alexandre Rols. Mais ce dernier claque brutalement en 1879, à seulement 47 ans. L’épicerie est d’abord revendue aux frères Prost, des marchands d’Angers, mais rapidement c’est l’ancien employé de commerce qui reprend l’affaire, sans doute en 1881, sous le nom de Germain Guibert. Il a alors une trentaine d’années.

    À cette époque, l’épicier c’était pas juste un vendeur, c’était un peu le chef d’orchestre du quartier. Il vendait tout un tas de produits en vrac, qu’il emballe sur place. C’est la vie dans un sachet kraft. L’épicerie c’est le temple du quotidien, la valse des étals, le chant des caisses enregistreuses. Ça causait, ça rigolait, ça reniflait les fromages et ça pesait les lentilles.C'est pas juste un magasin, c'est un lieu de vie, un repère, un peu comme une deuxième maison, mais avec plus de choix de yaourts. Ce petit royaume en libre-service où l’on vend du rêve en conserve, des bonbons à l’unité, et où l’épicier connaît le deuxième prénom de ta grand-mère. Une institution, quoi !

     Et puis, petit à petit, v’là que l’industrie agroalimentaire s’en mêle. Les produits préemballés font leur apparition : des firmes comme Félix Potin développent des paquets d’un poids fixe (le client n’a plus le choix : c’est ça ou rien, pas moyen de chipoter) et siglé de sa marque (tant qu’à faire, faisons de la pub, hein !). La boîte de conserve devient la star du rayon, trônant fièrement sur les étagères comme une ballerine en fer-blanc. Les échoppes se parent de boîtes de petits pois perchées en équilibre comme des acrobates. Si à l’origine on ne vendait que des épices dans les épiceries (d’où leur nom, étonnant non ?), à l’époque qui nous occupe on s’est diversifié et on peut aussi y trouver des produits de droguerie (liés aux soins corporels et à l'entretien domestique) et de bazar. Savon, clous et cirage côtoient les sacs de pommes de terre, les bouteilles de pif et les meules de fromage entières. Une vraie caverne d’Ali Baba avant l’heure ! Un supermarché sans les néon criards ni la caissière qui tire la tronche.

    En 1880 Jean/Germain (on sait plus comment l’appeler du coup) a épousé Eva Marie Camille Puissant. Ça vous dit quelque chose ce patronyme ? C’est normal : c’est la cousinemuche de Cécile, du côté maternel. Née à Saumur de père inconnu, c’est une modiste de 19 ans. Elle vit alors, de fait et de droit, au domicile de sa mère à Paris. Du coup, comme ils habitent à 300 bornes de distance, on peut se demander comment se sont-ils connus ? Via les Rols ? Une visite à l’épicerie ? Bon, soyons honnête, on n’en a strictement aucune idée. Mais en tout cas c’est une affaire de famille vu que le cousin paternel de Cécile épouse la cousine maternelle de Cécile. Vous me suivez ou ça vous donne des vapeurs ? D’ailleurs Charles Puissant, l’oncle armurier (voir la lettre B de ce ChallengeAZ) est encore présent au mariage. Une affaire de famille, je vous dis. Germain (appelons-le officiellement comme ça, OK, sinon on va pas s’en sortir) et Eva auront trois moutards.

    Germain développe le magasin de la rue de la Roë : il la nomme « épicerie populaire ». Sur la devanture s’étale son nom : G. Guibert. Une série de cartes postales de l’épicerie ont été prises au début du XXème siècle. Et je me dis que l’affaire était suffisamment importante et renommée pour mériter le déplacement d’un photographe. Connu comme le loup blanc, le Germain ! Sûr que le père Alexandre y serait fier de voir ce que son magasin était devenu, s'il avait pu voir ça.

 

Épicerie populaire G. Guibert, v.1905 © AM Angers

 

    Il tient l’épicerie jusqu’à sa mort en 1932. Depuis 1927 il était secondé par son gendre Henri Quelin, qui gardera l’épicerie jusque dans les années 1950. Est-ce le développement des grandes surfaces, le changement de mode de consommation qui a mené à la fermeture de l’épicerie ? Quoi qu’il en soit c’est la fin d’une entreprise née 80 ans plus tôt et qui a nourri 3 générations d’épiciers de notre famille.

 

    Lorsqu’il passe l’arme à gauche, Germain est qualifié de rentier. Le jeune employé de commerce a fait du chemin, et du bon ! Une belle réussite, pour un gars parti de pas grand-chose.