« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

vendredi 14 novembre 2025

M comme ménagère majeure

Sur les pas de Cécile

 

    La plupart du temps, Cécile est dite sans profession. C’est le cas à 17 ans, lors de son mariage. D’une grande partie de la période où elle met au monde ses enfants. Et lorsqu’elle décède en 1937. Mais ça ne veut pas dire qu’elle a passé sa vie à se rouler les pouces, loin de là ! Bon, d’abord, elle a élevé 11 enfants ce qui, en soit, est un métier. C’est d’ailleurs ce que disent une demi-douzaine d’actes de cette période où elle est qualifiée de ménagère. La ménagère doit ici être vue comme la femme qui tient son ménage, un métier qui consiste à transformer des sous en miracles et des miettes en festins. Comprenez : esclave des corvées, fée du logis sans la baguette magique, à nettoyer, astiquer, raccommoder, et faire bouillir la marmite avec trois fois rien. Une vie réglée sur le soleil, les saisons et les besoins des bouches à nourrir.

 

    Laissons la grande historienne Michelle Perrot nous en causer, parce qu'elle, elle sait de quoi elle parle : dans les classes populaires urbaines du XIXème siècle, la vraie star du quotidien, c’est pas le mec à la casquette qui rentre du boulot en tirant la gueule, non : c’est la ménagère. Majoritaire et majeure, qu’elle dit Michelle. Majoritaire, parce que c'est la condition du plus grand nombre des femmes vivant en couple, mariées ou non, notamment quand elles ont des enfants. Une vraie armée de l'ombre, quoi. Majeure, parce que la ménagère a, en fait, beaucoup de pouvoirs, d'une nature différente de ceux des hommes : elle tient la baraque, la rue, le quartier, tout un monde avec deux bras et pas un rond. Une vraie cheffe d’état domestique, sans le bureau ni le salaire. Son réseau, y se développe à l'extérieur. Son royaume, c’est la ville (marché, fontaine, lavoir...), pas la cuisine. La femme « au foyer » ne veut donc pas du tout dire « à l'intérieur ».

    La ménagère est investie de toutes sortes de fonctions, un vrai couteau suisse de la survie familiale. D'abord la mise au monde et l'entretien des jeunes enfants qu'elle transporte avec elle et qui l'escortent partout dès qu'ils savent marcher. Seconde fonction : l'entretien de la famille, les « travaux de ménage », expression qui a un sens très large, impliquant nourriture, chauffage, entretien du logement et du linge, quête de l'eau, etc... Tout cela représente des allées et venues, un temps, une besogne considérable. Un travail non comptabilisé et non rémunéré pour la ménagère. Une esclave domestique, mais à son compte, si vous voyez ce que je veux dire. Et comme si ça suffisait pas, la voilà qui s'efforce aussi de ramener des sous. ; ressources marginales en période normale, vitales en cas de crise puisqu'il faut compenser le salaire défaillant du père de famille quand il se retrouve à sec ou malade. Ce « salaire d'appoint », qui entraîne toujours un surcroît d'activité féminine, provient essentiellement d'activités de services : elle fait des ménages, du blanchissage, des courses pour les autres (la porteuse de pain est un exemple de ces coursières), parfois elle revend trois oignons ou un bout de tissu au marché  (femmes étalagistes ou revendeuses au panier). La plupart de ces tâches impliquent un déplacement. Une vraie femme orchestre qui parcourait la ville en long, en large et en travers ! Levées tôt, couchées tard, les bras dans la bassine et la tête pleine de comptes à faire.

 

Porteuse de lait © Bing

 

    L’emploi du temps de Cécile est donc blindé un max. On parlait pas de « charge mentale » en ce temps-là, mais elle l’avait toute sur les épaules, la Cécile. Et sans profession ne veut pas dire sans occupation, de toute évidence. « Sans profession », le genre de mention qui doit vachement énerver les féministes, et il y a de quoi. Parce que le travail de la ménagère, même s'il n'était pas payé, c'était du boulot, et du costaud !

    Faut pas oublier qu'à l'époque que, chez la ménagère, il y a que le mari qui touche un salaire pour faire vivre la famille. Et que l’assurance chômage n’existait pas : si tu perds ton taf, tu perds ton moyen de subsistance. Plus de quoi payer la nourriture, le chauffage, le loyer. Joindre les deux bouts devient un défi quotidien.

    Du coup, quand Cécile se retrouve veuve, il faut bien qu’elle trouve un boulot rémunéré. À cette époque il lui reste un fils à la maison (Alexandre, 19 ans), un autre à l’armée (Benoît, 21 ans). Les aînés ont quitté le foyer. Enfin, avec elle vit probablement Louise Rosala (en tout cas à la même adresse), la future concubine de son fils Benoît. Cécile, devenue cheffe de famille, loin des clichés de la ménagère soumise, était une guerrière du quotidien, et une sacrée !

    Le mari de Cécile, Augustin, lâche la rampe en mai 1914 et, en plus du deuil, un gros cataclysme mondial va pas tarder à lui tomber dessus à notre héroïne. Pas la meilleure période pour trouver du boulot. Ou peut-être que si, car les hommes une fois barrés au front, ça a laissé des opportunités inédites pour les femmes. Cécile devient journalière. Probablement dans une usine, mais je n’ai malheureusement pas d’information précise sur la sorte de taf qu’elle a exercé. Si on remue un tantinet son jus de crâne, on peut penser à une usine d’armement. Naturellement, vu le contexte, les femmes remplaçaient les hommes dans la fabrication des obus et autres joyeusetés. Mais il existait de nombreuses autres usines à Paris à cette époque, et Cécile a pu bosser ailleurs. Bon, l’honnêteté me pousse à avouer que Cécile était déjà journalière en mai 1913 : elle n’a pas attendu de se retrouver seule pour enfiler le bleu de travail. Est-ce que Cécile et Augustin journaliers dans la même usine ? J’aimerai bien le savoir. Mais mes recherches à ce sujet pour le moment c’est la bouteille à l’encre, et même à l’encre de chine. Noir c’est noir.

    Plus rare dans ma généalogie, Cécile a aussi été porteuse de lait (en août 1913). Ça me fait rêver ça, comme métier, porteuse de lait. Pas vous ?

    Pourtant, à y regarder de plus près, le quotidien des porteuses de lait était marqué par des journées de travail longues et crevantes. Elles devaient se lever très tôt le matin pour collecter le lait frais auprès des fermes locales ou des centres de ramassage. Elles utilisaient souvent des charrettes à bras, pour les plus modestes, ou tirées par des chevaux pour les plus chanceuses, pour transporter les bidons de lait. Le dos courbé sous le poids des bidons, les épaules meurtries, les pieds qui crient grâce. Sous le soleil de plomb ou la bise glaciale, elles arpentaient les kilomètres, de la ferme aux maisons des nantis, aux portes des écoles, des hôpitaux et des commerces, distribuant la précieuse boisson aux uns et aux autres.

    À cette époque, y’avait pas de frigo qui ronronne dans la cuisine et la conservation du lait était un défi majeur, une vraie prise de tête. Les porteurs devaient donc livrer le lait à toute berzingue pour éviter qu'il ne se gâte et tourne au vinaigre. La qualité du lait était un souci majeur et des efforts étaient faits pour garantir un produit sain et propre. Les porteurs de lait jouaient un rôle crucial dans l'approvisionnement en produits laitiers frais, surtout dans les zones urbaines où la demande était élevée. Ils devaient également gérer les relations avec les clients : la bourgeoise qui voulait son lait bien frais pour le petit-déj, la mère de famille qui comptait ses sous, le gosse qui regardait la tournée passer avec des yeux grands comme des soucoupes. Ils devaient parfois faire face à des conditions de travail difficiles : en hiver, aller vite tout en évitant de se casser la margoulette sur les pavés gelés; en été se dépêcher avant que ça sente fort et que ça tourne. Vite, toujours plus vite, et les bras en compote à force de trimballer les bidons. Et puis un jour, patatras, voilà qu'on invente de nouvelles méthodes de conservation du lait, comme le lait en poudre et le lait concentré. Le précieux liquide se conserve alors mieux et on peut le transporter sur de plus longues distances, facilitant ainsi le travail des porteurs de lait. Mais du coup, le métier tend à disparaître, surtout après que le frigo ait débarqué dans les foyers, ce qui permet aux ménages de conserver leur lait à domicile. Adieu l'approvisionnement journalier de lait frais non pasteurisé à domicile. Les porteurs peuvent remballer leurs bidons. Fini les livraisons, fini les tournées au pas de course, fini le métier. Bon, porteuse de lait, un boulot ingrat finalement. Pas trop de quoi rêver, c’était quand même vachement tocasson comme turbin.

    Si les indemnités de chômages n’existaient pas, la retraite non plus. Le mot « retraite » était un concept aussi abstrait qu'une équation quantique pour nos ancêtres. Augustin a été journalier jusqu’à sa mort (62 ans). Il a turbiné jusqu'au dernier souffle, le pauvre. Lorsqu’elle cane à son tour, Cécile était dite sans profession. Bon, il faut dire qu’elle, elle avait 79 ans. C’est pas tout jeune, tout jeune. Et, vu la vie qu’elle a vécue, elle devait être bien usée à mon avis. Elle demeurait alors chez sa fille. C’est de la balle, les enfants, pour ses vieux jours (rancard à la lettre R de ce ChallengeAZ pour en savoir plus). Un dernier refuge, avant le grand voyage.

 

jeudi 13 novembre 2025

L comme litanie à blanc

Sur les pas de Cécile

 

    Je trouve Augustin, le mari de Cécile, sur les listes électorales d’Angers, de 1876 à 1905 (moins quelques éclipses lorsqu’il quitte la ville – voir la lettre C de ce ChallengeAZ). Des lacunes dans le fichier des électeurs de Paris nous empêche de le suivre après son déménagement en région parisienne.

    Pendant une seconde je m’étonnais de ne pas y trouver Cécile elle-même. Pendant une seconde seulement. Car à l’instant je me rappelais que, du temps de Cécile, les femmes n’avaient pas le droit de vote. Non mais, et puis quoi encore ? Le suffrage universel, ça sonne bien, mais dans la pratique c’est souvent universel pour les mêmes : les hommes ! 

 

Suffragettes © Création personnelle d'après Bing 

 

    Faut dire que le droit de vote des hommes c'est une vieille histoire, une tradition bien ancrée, celle qui a longtemps fait croire aux mâles qu'ils étaient les seuls à avoir un cerveau capable de choisir leur destin. Le cervelet des femmes, lui, a longtemps été vu comme une un truc pas fiable, émotif, bref une bizarrerie dangereuse par les pères-la-morale. Jusqu’à ce qu’enfin on se dise que les bonnes femmes pouvaient peut-être cocher une case sans faire sauter la patrie. Pour qu’elles puissent exercer ce droit pour la première fois, il faut attendre les élections municipales du 29 avril 1945. Alléluia !

    Ça a été long comme un jour sans pain. Pour la première fois les Françaises peuvent exercer un droit dont leur pères, maris et fils usent et abusent depuis plus de 150 piges : le droit de vote. Une sacrée avancée, même si le contexte était merdique. Parce qu'à l’époque, la situation du pays ne se prête pas fêter ça dans la joie. Les Français (et les Françaises) ont bien d’autres préoccupations : le rationnement, la guerre qui n’est pas encore finie et les 2 millions de prisonniers, déportés et travailleurs qui sont encore en Allemagne et qu'on attendait avec impatience et inquiétude. Pas vraiment le moment de faire péter le champagne. 

    Ce droit, on leur avait chipé depuis le début, lorsque la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen avait oublié que les Françaises aussi étaient des citoyennes. Pas de trace de femmes dans le précieux texte, déjà ça, c’est réglé. Personne à l’époque ne s’en était formalisé, à part quelques originaux comme Condorcet ou Olympe de Gouge (qui a quand même eu le culot d’écrire en 1791 Déclaration de la femme et de la citoyenne avec cet article X qui claque : « la femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune ») ; quelques originaux, donc, s’étonnant que l’on puisse priver de droits civiques la moitié de l’humanité. Bon, ils parlaient dans le vide, les pauvres : au mieux on les prenait pour des illuminés, au pire on les ignoraient complètement.

    En 1848 est institué le suffrage universel (universel pour les hommes, évidemment). Les femmes, elles, on les entend à peine. Même les Communardes ne font pas grand cas pas du sujet.

    La démocratie, c'était d'abord une affaire d'hommes, une histoire de barbes et de testostérone. Les femmes ? Elles étaient faites pour la cuisine, les enfants, et l'admiration silencieuse. Elles n’existaient alors que comme épouses, filles ou mères de famille. Elles étaient sous la coupe du mari. On le devait en grande partie à l’Église catholique. Ce bon Saint Paul avait d’ailleurs de précieux conseils en la matière : « Que les femmes gardent le silence dans les assemblées, car elles n’ont pas la permission de parler ; mais qu’elles restent dans la soumission, comme le dit la Loi. » (première épitre aux Corinthiens). Ça donne envie. Avec un discours pareil, pas étonnant que des générations de femmes aient grandi en croyant qu’elles devaient fermer leur clapet. Soumises, elle n’avaient même pas l’idée de réclamer les droits qu’elles n’avaient pas. De toute façon, à quoi ça sert : on prédisait qu’elles voteraient comme le curé. Ou comme leur mari. On n’imaginait même pas qu’elles puissent voter pour elles-mêmes !

    Et là, attention, la honte nationale : la France sera un des derniers pays occidentaux à autoriser le droit de vote des femmes. Dans les années 20 et 30 les femmes auraient pourtant bien des raisons de réclamer l’égalité civique, après une guerre à laquelle elles avaient largement contribué. 14/18 : la guerre qui ravage l'Europe, les hommes qui se battent, les femmes qui font tourner le pays à bout de bras, remplaçant les gars dans les bureaux, les usines et les champs… Un boulot de titan ! Cet effort de guerre a permis aux Anglaises, aux Américaines et aux Allemandes d’obtenir le droit de vote. Des pays tout neufs, apparus après la fragmentation des empires à cause du conflit mondial, pondent leur constitution toute neuve et y incluent le droit de vote des femmes (Finlande en 1906, Allemagne pareil en 1918). Angleterre et États-Unis allongent la liste en 1918 et 1920. Et nous, rien. Parce que chez nous, les institutions tenaient bon, : la stabilité nous a porté tort, un comble ! Les vieux barbons de la République avaient peur de perdre la main : n’élargissons pas le corps électoral, surtout pour un vote dont on n’est pas sûr du résultat (pour qui voteront-elles ces satanées bonnes femmes ?). Résultat : rien ne change pour les meufs. Nada. Les femmes ont été assez solides pour enterrer leurs fils tombés à Verdun, mais elles étaient jugées trop émotives pour choisir un président. On leur a tellement répété qu'elles ne comprenaient rien à la politique que certaines femmes ont fini par le croire. Même le féminisme français ne s’intéresse pas spécialement au droit de vote des femmes. Rien à voir avec les suffragettes anglaises qui, elles, ont remué ciel et terre. Et pas en vain, j'aime autant vous le dire.

    En 1919 pourtant, y’avait un p’tit vent d’espoir dans l’air. La chambre des députés, à la demande d’Aristide Briand, décide enfin d’ouvrir un bout de la porte : elle accorde le droit de vote aux Françaises (pour des élections locales uniquement, hein, faut pas pousser mémé dans le bureau de vote), et à une écrasante majorité tout de même. Mais le Sénat repousse le projet. Et trois fois, s’il vous plaît : en 1925, 1932 et 1935. Il donnait comme excuse que l’influence de l’Église serait trop grande. La vieille rengaine, quoi. Il y régnait aussi une misogynie flagrante. Le sénateur Duplantier a balancé tranquille en plein hémicycle : « Ces dames voudraient être députées ? Et bien non. Qu’elles restent ce qu’elles sont : des putains ! » (là, je suis carrément en PLS). Accorder le droit de vote aux femmes c’est faire flipper les hommes : finie la politique de bistrot entre moustachus.

    Pourtant, en 1936, le Front populaire élu, Léon Blum désigna trois femmes au gouvernement. Elles n’avaient pas le droit de voter ou d’être élues, mais pouvaient être ministre (enfin sous-secrétaire d’État, seulement, n’exagérons rien) ! N’empêche, c’était déjà un p’tit pavé dans la mare.

    En 1939, les femmes remettent activement les mains dans le cambouis. Avec les hommes elles partagent les épreuves de l’Occupation. Il devient impossible qu’elles ne partagent pas aussi la responsabilité du pouvoir et une large part de l’opinion d'accord là-dessus. Avant même la fin du conflit, tout le monde en est bien conscient, même les plus bouchés du cigare. En 1943 le Conseil National de la Résistance inclut le droit de vote des femmes dans son programme. C’est le Général De Gaulle, par l’ordonnance du 21 avril 1944, qui met un terme à plus de 150 ans d’inégalité politique (peut-être qu’Yvonne lui a soufflé à l’oreille, qui sait…). Article 17 : « les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ».

    Et voilà qu'un an plus tard, en avril 1945, elles exercent pour la première fois ce droit aux élections municipales. En octobre c’est l’assemblée constituante qui est élue. À l'issue de ce vote, on compte 33 femmes élues députées, soit 5,6 % du total. Pas encore la parité, mais pour une première, c’est déjà un joli pied dans la porte ! Les meufs ont attendu 1945 pour voter, mais elles voyaient clair depuis toujours. Fallait juste qu’on leur laisse un crayon.

    On notera au passage que ce droit de vote n’a pas bouleversé de façon majeure la condition des femmes dans la société. Pour ça, il faudra remettre le couvert et se battre pour les droits civils, la maîtrise du corps, le consentement, etc… Et m’est avis que c’est pas encore tout à fait fini.

    Quoi qu’il en soit, ce droit de vote en 45, c’est trop tard pour Cécile, qui meurt en 1937. Elle n’aura jamais eu le privilège de l’exercer. J’ai trop le seum pour elle.

 

 

mercredi 12 novembre 2025

K comme Kœnigsberg, fichu cagna

Sur les pas de Cécile

 

    Augustin, le mari de Cécile, a passé son enfance en Corse où son paternel tenait le képi de gendarme. Un gamin élevé au soleil, mais aussi à la rigueur militaire.

    En 1867, le jeunot décide de devancer l’appel et de s’engager dans l’armée. Qu’est-ce qui a provoqué cette décision ? Voulait-il juste « voir du pays » ? Y a-t-il eu un conflit qui a provoqué ce départ précipité du domicile familial ? Je ne le pense pas, à cause de deux éléments qui me chatouillent l'intellect. D’abord, s’il y a eu des désaccords avec ses parents, ils ont dû s’apaiser car ils ont eu de nombreuses relations par la suite. Pas le genre à couper les ponts, Augustin. Ensuite lorsqu’il se porte volontaire il n’a que 16 ans. Or normalement on ne s’engage pas avant 18 ans. Bon, entre 16 et 18 c’est toléré quand même, à condition d’avoir un développement physique suffisant et l’accord de son paternel ; et c’est mon deuxième élément qui me fait dire qu’ils ne devaient pas être super fâchés. Un père fâché, il ne signe pas les papiers pour que son gamin aille se faire trouer la peau ou envoyer dans un camp de prisonniers au bout du monde !

 

Camp de prisonniers © Bing

 

    Selon sa fiche militaire il est mentionné « classe de mobilisation 1867, dispensé » mais il est aussi dit « engagé volontaire le 3 octobre 1868, arrivé au corps ledit jour ». Ça fait un grand écart entre 1867 et le 3 octobre 1868. Et je ne comprends pas bien la mention « dispensé ». Là, mon cervelet fait des vaches zigzags comme un sismographes pendant l’éruption de Pompéi… à condition que les Ritals aient eu ce genre d’appareil à ce moment-là. Mais j’en perds mes escrimes. Peut-être ne s’est-il engagé qu’à 17 ans en 1868 finalement. Bon, ça n’a pas vraiment beaucoup d’importance, mais j’aimerai éclaircir ce point un jour. C'est le genre de détail qui vous turlupine les nuits blanches, ça !

 

    Bref, il s’engage. Il est incorporé au 32ème régiment d’infanterie de ligne où il arrive le 3 octobre 1868 comme soldat de 2ème classe. Il y apprend à marcher au pas, à astiquer des pompes qui brillent comme un sou neuf, à ramper dans la gadoue et à démonter un fusil les yeux bandés. Le service militaire, on n’en ressortait pas forcément plus intelligent, mais certainement plus débrouillard. Une école de la vie, quoi, version treillis et baïonnette. Le 7 juin 1870 Augustin est nommé caporal, de 2ème classe d’abord puis de 1ère classe en août. Le caporal c’est le plus haut grade que tu peux choper quand t’es encore dans la piétaille, les hommes du rang, la base quoi. Tu commandes alors une escouade : en gros, t’as dix, vingt lascars sous ton béret, et faut que ça file droit, sinon gare aux rouspétances ! Mais attention, « la classe », c’est pas un grade c'est une distinction. Bref, c’est juste une façon de te dire où t’en es dans la bande, pas de quoi pavoiser. En octobre 1872 Augustin est nommé sergent. Là, on rigole plus : c’est un vrai sous-off (le premier grade), un chef d’escouade, un type qui mène la barque, avec un caporal pour lui filer un coup de pouce. Une belle ascension, pour un jeune volontaire ! Sauf que la vie militaire, c'est pas toujours le tapis rouge. En 1873 Augustin est remis soldat 2ème classe. Pourquoi ? Mystère et boules de gomme ! D’autant plus qu’il a reçu un certificat de bonne conduite. Une rétrogradation, une punition, une entourloupe ? Va savoir. Les papiers ne sont pas toujours bavards et les morts gardent le silence.

 

    Il a fait campagne contre l'Allemagne, du 19 juillet 1870 au 19 juin 1871. La guerre de 1870, la vraie, celle qui a vu nos soldats se faire dérouiller par les Prussiens. Pas de blessure ni de décoration signalée. Il a dû passer entre les balles comme un chat entre les gouttières. Il a survécu à la boucherie. Un miracle, ou une sacrée chance.

 

    Bon, avant de s’embrouiller, on arrête tout pour se remettre en mémoire la guerre de 1870, ce conflit qui a marqué les esprits et foutu un sacré bazar en Europe.

    Faut comprendre : on nage en plein dans la montée des nationalismes du XIXème siècle, en particulier du côté de l'Allemagne. Le gars Bismarck y veut se débarrasser de ses ennemis, l’Autriche et la France. Pour provoquer les Français, le fourbe, il pousse le cousin du roi de Prusse à se porter candidat au trône d'Espagne. S'il était élu, la France serait cernée par les Teutons, ce qu'elle veut absolument éviter. Niet ! Alors forcément, elle a dit : « Ah ben non, ça va pas le faire ! ». Mais Bismarck transforme cette question diplomatique mineure en camouflet pour la France, le petit malin. Se sentant insultés, les Français déclarent la guerre à la Prusse 19 juillet 1870 aussi sec. Le souci, c’est que nos troufions, eux, étaient pas super prêts, alors que les Prussiens, eux, ils marchaient au pas cadencé, le pouce sur la couture du pantalon ! L’armée allemande était mieux organisée, mieux entraînée, mieux tout, quoi. Résultat ? On se fait balayer malgré un armement plus faible que les gars d'en face. La preuve que, quand t’as de l’ordre, tu peux battre plus costaud que toi.

    La guerre de 1870 s'est déroulée autour d'étapes clés, comme la bataille de Sedan en septembre) ou le long siège de Paris. La première conduit à la chute de Napoléon III, qui s'est fait coincer comme un bleu, et à la proclamation de la République le 4 septembre. Un changement de régime en pleine débâcle, c'est ce qu'on appelle un accouchement dans la douleur. Le siège de Paris, quant à lui, dure du 20 septembre 1870 jusqu'à la fin de la guerre. Près de deux millions de Parisiens se sont pris au piège dans la capitale, cernés, gelés, affamés, pauvrement défendus par quelques dizaines de milliers de soldats. Les Parigots sont réduits à grignoter du rat et du cuir de botte. Une vraie boucherie sans armes, juste par l'usure. Il s'achève le 28 janvier 1871 avec la signature de l'Armistice.

    Et là, le bilan, mon vieux… dur à avaler : on perd l’Alsace-Lorraine, on se coltine une dette de guerre monstrueuse, l’Empire s’effondre, et la Troisième République débarque. Et, cerise sur le gâteau de la discorde, une grave animosité entre Français et Allemands déboule. Une rancune tenace, la graine des guerres à venir.

 

    Notre Augustin, lui, a eu droit à son lot de misères. Il a été fait prisonnier le 29 octobre 1870. J’ignore dans quelles circonstances exactement, mais peut-être que c'était pendant la bataille de Saint-Quentin. Cette bataille a fait partie des derniers efforts des troupes françaises pour rompre l'encerclement des forces prussiennes, victorieux après Sedan. On s’est bien mailloché la gueule ce jour-là, mais les forces françaises ont été largement dominées par les armées prussiennes. La bataille a abouti à une défaite sévère pour la France, avec de lourdes pertes, contribuant à l'effondrement du front français et précipitant la capitulation de la France quelques mois plus tard. Les régiments d'infanterie de ligne et de la garde nationale mobilisés dans cette bataille étaient mal équipés et mal commandés par rapport à leurs adversaires prussiens. Le souk, quoi ! Saint-Quentin a marqué un tournant décisif dans la guerre, avec une écrasante victoire pour les Prussiens, mieux organisés et préparés. Le 32e de ligne a participé à cette funeste bataille. Malheureusement, malgré la bravoure de ses biffins, le régiment a subi de lourdes pertes. Nombreux, parmi ceux qui n’ont pas succombé aux combats, ont été fait prisonniers. C’est le cas d’Augustin. Il a dû voir des vertes et des pas mûres ce jour-là, le pauvre.

 

    Une fois chignolé, il a été expédié direct dans un camp de prisonniers, à Kœnigsberg en Prusse (Königsberg en allemand. Aujourd’hui, on dit Kaliningrad, une enclave Russe isolée entre la Pologne et la Lituanie). Le camp, c’est quelque part entre nulle part et pas mieux. Une sorte de cul-de-sac de la misère, où même les corbeaux hésitent à poser leurs plumes. Pendant la guerre de 1870, un sacré paquet de soldats français ont été capturés (plus de 400 000) et internés dans différents camps à travers l'Allemagne (environ 200). Les Allemands, ces petits malins, n’avaient pas envisagé l’ampleur de cet arrivage massif de détenus. Aucune infrastructure n’avait été prévue, pas de baraques, pas de bouffe, ce qui a entraîné des conditions de transport et de détention souvent très difficiles.

    Avant d’arriver là-bas, les captifs rejoignaient une gare à pied, parfois pendant des jours. Ils embarquaient alors dans un train pour leur destination en Allemagne, et sans doute pas dans des wagons de luxe en ligne directe, si vous voyez ce que je veux dire. Des trains à bestiaux, sûrement, avec l'odeur de la sueur et la peur au ventre. Le train vers nulle part, sans retour garanti.

     Ces camps sont l’antichambre du néant, un endroit où les jours se comptent en privations et l’homme se déshabille de sa dignité. Les conditions de vie dans ces camps variaient, mais souvent, les prisonniers faisaient face à des conditions difficiles : le froid te bouffait les doigts, la faim te rongeait le ventre, et le typhus te faisait la bise. Les installations étaient souvent rudimentaires, parfois même inexistantes : ce sont les prisonniers eux-mêmes qui devaient construire leurs baraquements. Des planches mal clouées, des tentes déchirées, et un vent d’hiver qui se faufilait partout. Des baraques souvent surpeuplées, où les prisonniers se caillaient les miches, notamment lors des hivers rigoureux de la Prusse-Orientale. La nourriture fournie était souvent insuffisante en quantité et en qualité : de la flotte tiède et deux patates à se partager, quand c’était jour de fête. Résultat : les gars maigrissaient à vue d’œil, la peau sur les os, les yeux dans le vague.
    Les maladies faisaient le reste : typhus, dysenterie… ça tombait comme des mouches, contaminant même parfois les populations locales. Les soins médicaux étaient limités ou carrément inefficaces. La faim, le froid, la maladie sont les compagnons de route du prisonnier. Ces camps, c’étaient pas des hôtels trois étoiles. C’étaient des gîtes où tu payais ton séjour en humiliations et en diarrhées collectives. Les gars y tenaient debout avec trois clopes, deux souvenirs et un peu de fierté dans les bottes. La vie n’y tient qu’à un fil de fer barbelé. Et pour combler le tout, certains captifs étaient envoyés au turbin, souvent dans des conditions difficiles, pour soutenir l'effort de guerre prussien.

    Dans les camps, t’es plus un soldat, t’es un numéro, une silhouette crasseuse avec des rêves qui tiennent dans une boîte d’allumettes. Chaque jour c’est une année. Le temps n’a plus de goût. C’est le bouillon tiède de souffrance, d’attente et de clopes roulées dans des feuilles de journaux périmés.
 

    Au fur et à mesure que le conflit avançait, des échanges de captifs ont eu lieu. Pas par bonté d’âme, non, juste parce qu’y en avait trop à nourrir. Ce qui arrange les Français bien sûr, mais aussi les Prussiens qui se débarrassent ainsi d’une partie du problème. À la fin de la guerre, un grand nombre de soldats français ont été libérés, mais le processus a été long et complexe. Certains détenus ont dû attendre plusieurs mois avant de pouvoir rentrer chez eux. Augustin lui, rentre enfin le 19 juin 1871. Il a tenu huit longs mois dans cet enfer de planches et de vent glacé. De retour amaigri, vidé, sûrement brisé un peu, mais vivant.

 

    Quelle a été la vie d’Augustin durant sa captivité ? Je l’ignore précisément. Mais comme les autres, il a dû se cailler dans sa baraque, avoir la dalle, peut-être trimer comme un forçat pour même pas un bout de bidoche. Et après ? J’espère que les camps n’ont pas laissé des cicatrices indélébiles à Augustin, des souvenirs qui hantent jusqu’au milieu de la nuit peuplée de fantômes. Parce que la guerre, ça te fout en l'air une vie, même quand tu en réchappes.

 

 

 

mardi 11 novembre 2025

J comme journal intime

Sur les pas de Cécile

 

    Cécile, elle se pointe qu’une seule fois en direct dans la presse

 

Presse © Bing

 

    C'est juste une liquette dans la rubrique état civil du Courrier d’Angers, qui annonce son mariage en 1875 avec Augustin. Après, pour la recroiser, faut la choper en douce, au détour de la même rubrique, dans le même canard ou dans le Petit Courrier, édition d’Angers, ou bien encore dans l’Anjou, journal de l’Ouest : là, on voit défiler sa marmaille avec les annonces de naissances (Augustin en 1888, Ernest en 1889, Thérèse en 1891, Benoît en 1892, Alexandre en 1895), les publications de mariage (François en 1904, Marie en 1905, Augustin en 1912) ou de décès (Alexandre en 1881, Thérèse en 1892).

    À chaque coup ils inscrivent l’adresse. Fichtrement pratique quand on a paumé son ancêtre !

    Deux des fistons de Cécile y pointent leur nez lors de l’appel militaire, parce que oui, en ce temps-là la presse balançaient ce genre d’info : en 1898, dans la liste des jeunots de la classe 1897 inscrits sur les tableaux de recensement de la Ville d'Angers, canton Nord-Est est cité « Astié Louis, rue de la Madeleine, 9 ». Et pan ! François, à son tour en 1905.

 

    Et la presse, c’est pas seulement des noms jetés en vrac : des fois, elle t’ouvre des petites fenêtres sur des tranches de vie que personne ne soupçonnait. Je vais vous cloquer un conseil gratis ici : ne zappez pas les gazettes quand vous fouillez votre arbre familial.

    Dans le Petit Courrier « quotidien républicain régional à grand tirage » du 24 juillet 1902 est balancé un avis de recherche : « Disparu. M. Auguste Astié, ouvrier de fabrique, rue Marceau, 12, est venu déclarer hier soir à M. le commissaire de police de permanence, que ses deux enfants, âgés l'un de 9 ans 1/2, l'autre de 7 ans 1/2, sont partis de chez lui vers 6 heures environ et depuis ne sont pas rentrés. Voici leur signalement : tête nue, vêtus tous les deux d'un sarreau à carreaux noirs et blancs, chaussés de sabots. »
    Les âges collent pile poil aux deux derniers gamins du couple, Benoît et Alexandre. On sait qu’on les a repêchés quelque part (la suite le prouve), mais va savoir où et comment… mystère et boule de gomme.

    Plus chouette sont les récompenses accordées : Augustin fils, créchant au 82 faubourg St Michel, décroche un bon d'achat de 10 balles pour son petit lopin lors du classement du concours des jardins ouvriers, en 1938. Son rejeton Daniel se fait remarquer parmi les lauréats du certif' en 1926 puis cartonne à l’École des Beaux-Arts (de 1929 à 1931), où il décroche le 2e prix du cours d’architecture en 1931 par exemple. Dans son taf à l’UDAF (Union Départementale des Associations Familiales) il est aussi épinglé régulièrement dans les colonnes locales : cérémonies, discours, etc...

    Les entrefilets parus dans les canards du XIXème sont parfois fendards : « Objets trouvés : trouvé samedi une paire de lunette boulevard du Palais, les réclamer chez M. Astié, 82 rue St Michel, Angers » (1938).

 

    Comme j’ai déjà eu l’occasion de le lâcher sur ce blog, au XIXème la presse, ça commençait à flamber : les machines tournaient à plein régime, les rotatives crachaient du papier comme un chat crache ses poils. Et tout ça, grâce à la modernisation des techniques et à l'alphabétisation qui progressait comme une tache d'huile. Et puis la réclame, hein ! La pub, la bonne vieille pub, c’est elle qui a fait dégringoler les prix de production. Du coup, les journaux se vendaient trois fois rien. Résultat ? Même le petit ouvrier pouvait se payer sa lecture du matin entre deux gorgées de café noir.

    Bien sûr, le journalisme c'était pas ce que vous lisez aujourd'hui dans vos journaux bien léchés. On était encore loin d’un jargon journalistique typique, avec ses codes (hiérarchie codifiée de l’information, rôle et place de l’anecdote, titre, chapeau). Nan, là on parlait d’une presse foutraque, vivante, un joyeux bazar ! Ni règles, ni Dieu ni maître. Les rédactions étaient moins grosses, avec moins de journaleux embauchés. D'ailleurs la profession de journaliste n’existait pas encore vraiment. Les types, c’étaient des plumitifs, des écrivains de hasard qu’on appelait « écrivains de journal ». Des gars qui savaient baratiner comme pas deux avec un brin de fantaisie, juste pour faire jaser. C’était la foire aux nouvelles où le vrai et le faux se frottaient sans vergogne, comme deux clochards sous un pont. Chacun y allait de sa petite ritournelle, sortant autant de scoops bétons que de vérités arrangées à la sauce du chef. Ils vendaient du sensationnel, du scandale, du croustillant, tout ce qui faisait vibrer la ménagère et l’ouvrier. Et ça marchait à fond. Les ventes grimpaient comme la mousse d’un demi bien tiré et, pendant ce temps, le populo oubliait que le monde continue de tourner à l'envers.

    Faut dire qu’à cette époque, la frontière entre journalisme (information, chronique) et littérature (conte, fiction) n'était pas plus épaisse qu’un papier à cigarette. Un article, un roman, un conte ? Tout se mélangeait gaiement, comme un dimanche aux guinguettes. Les journaux influençaient la littérature (les écrits, jusqu’alors argumentatifs, deviennent narratifs) et inversement. Bref, les journaux piquaient des idées aux romanciers, les romanciers racontaient des faits divers comme s’ils y étaient, et tout ce beau monde se donnait la réplique dans les colonnes à la une. D'ailleurs, des écrivains travaillaient au sein des feuilles de chou. Certains d’entre eux se sont fait connaître grâce aux « feuilletons », ces histoires publiées par épisodes dans les quotidiens, comme Les Mystère de Paris, d’Eugène Sue, véritable carton plein en 1841/42. Si la partie feuilleton était clairement identifiée comme une partie imaginaire, des éléments fictionnels dégoulinaient aussi dans les articles sérieux. C’était un joyeux mix entre le roman-feuilleton et le procès public. En plus, ces écrivains signaient aussi des coups de gueule politiques ou artistiques, en direct avec la clientèle. Un vrai melting-pot où tout se mélangeait, pour le plus grand plaisir des lecteurs avides de sensations fortes et de débats de bistrot. Et le public en redemandait !

    Les publications faisaient souvent 4 pages, pas plus à cette époque. Les pages 2 et 3 étaient appelées le « ventre mou du journal ». C’était là que traînaient des articles pas signés et qui étaient souvent republiés dans plusieurs canards (ce que les lecteurs savaient pertinemment, mais ça ne les empêchait pas de les dévorer comme des croissant au petit déjeuner !). Ces articles cartonnaient parce qu’ils étaient poignants, tordaient les tripes ou qu’ils grattaient l’envie de frissonner. Et pis surtout parce que ça collait pile-poil aux angoisses du moment et ça faisait vendre. Du drame humain, du fait divers, du glauque, tout ce qui fait saliver le lecteur. Le journalisme d'hier, c'était ça : du sensationnel, de l'émotion. C’était pas de la grande rigueur, mais qu’est-ce que c’était vivant ! Ça sentait l’encre, la sueur et le canular. Les mots s’entrechoquaient, les idées fusaient, et les lecteurs en redemandaient.

     C’est là que l’on retrouve l’histoire de Benoîtl’un des petits derniers de Cécile, « la caverne des 8 voleurs » comme l'a baptisée la pressepubliée dans plusieurs titres comme c’est l’usage :

« La caverne des huit voleurs - Des plaintes affluaient depuis quelque temps dans les bureaux de M. Carré, commissaire de police d'Ivry. Ce n'étaient que déprédations et larcins. En vain depuis des mois cherchait-on les voleurs. Le hasard donna le mot de l'énigme et dès la première heure la police faisait hier irruption dans une cabane s'élevant non loin du fort d'Ivry, dans un terrain vague, et mettait en état d’arrestation tous les locataires. Ils étaient huit. On apprit alors que ces garnements, venus d’un peu partout, s’étaient réunis un beau jour, avaient décidé de se construire un repaire. Ils avaient, à cet effet, dévalisé les entrepôts de bois — emportant madriers et planches. En quelques jours, la cabane avait surgi de terre. Tous durent prendre le chemin du dépôt. Ce sont : René Fabreguettes, dessinateur, sans domicile ; Charles Liseau, domicilié place Bernard-Palissy, à Ivry ; Jacques Favier ; Alexandre Ungeman, maçon, et Georges Royer, couvreur, tous deux habitant avenue des Écoles à Vitry ; Benoît Astier, maçon, rue Raspail, à Ivry ; enfin, Gustave Aveline, 25, rue Parmentier, également à Ivry. Le plus âgé de ces malfaiteurs a vingt ans et le plus jeune dix-sept. » (Le Petit Parisien, 17/11/1910) – Article republié tel quel le 24 dans le Parisien.

« Bonne capture - Depuis quelques temps, des déprédations étaient faites dans les chantiers de glaise et dans les petits jardins garnissant de fleurs et de légumes potagères, les jolis pavillons de Vitry et des environs de la gare et de l'hospice. M. Carrié, notre sympathique commissaire de police, en fut prévenu et désigna pour surveiller sur ces modestes propriétés une partie de sa brigade mobile. La semaine dernière, les inspecteurs Barbut et Gascard eurent enfin la main heureuse car ils réussissaient à capturer les auteurs de ces méfaits. Ceux-ci, les nommé Fabregettes (Marcel), 20 ans; Nugemach (Léon), 17 ans; Lisseau (Charles), 19 ans; Favier (René), 17 ans, tous quatre sans domicile, ainsi que leurs compagnons Edeline (Gustave), 25 rue Parmentier, 19 ans; Astié (Benoît), 17 ans, 45 rue Raspail et Roger (Georges), 16 ans, 35 avenue des Écoles à Vitry étaient entre les mains de M. Carrié, commissaire, qui a fait diriger les aînés au Dépôt où il ont maintenant un domicile et les jeunes chez leurs parents où ils attendront leur convocation pour la Correctionnelle. Nos félicitations aux auteurs de cette importante capture. Paulin Broquet. » (La Petite Banlieue, Organe de la Seine (hors Paris) du 26/11/1910). Les noms ont un peu changé : je vous l'ai dit, la rigueur, c'était pas la préoccupation principale.

« Ivry : Le jeune Benoît Astié, compromis dernièrement dans l'affaire que nous avons racontée sous le titre "la Caverne des huit voleurs" n'a pas été envoyé au dépôt. Sa culpabilité en la circonstance n'ayant pas été démontée, il a été remis en liberté par M. Carrié, ainsi que trois autres des individus arrêtés. » (Le Petit Parisien du 23/11/1910)

    S’il s’est pas retrouvé à l’ombre pour cette embrouille-là, t’inquiète, ça viendra fissa : moins d’un an plus tard, il se fera embarquer pour une autre magouille. J'en reparle plus tard, promis.

 

     Et pour finir tout ça en beauté, je vous sors un dernier p’tit bonbon trouvé dans les canards, pour la route : la cavale du petit-fils de Cécile : « La fugue du pupille - Informée par un employé de chemin de fer qu'un jeune homme venait de descendre du train de Paris, à 5 heures, sans billet, sans argent et sans pièce d'identité, la gendarmerie se rendit à la gare et interrogea ce jeune homme qui déclara se nommer Astié Alexandre, 15 ans, né le 17 juin 1916 à Paris (13e arrondissement) et avoir quitté l'Office des Pupilles du centre de Courtalain (Eure et Loire). Il était descendu à Châteaubriant sans savoir où il se trouvait. Conduit devant le Procureur de la République, le jeune homme fut confié à l'hôpital de Châteaubriant, en attendant que le centre des pupilles auquel il appartient vienne le prendre. Des renseignements recueillis, il résulte que le jeune Astié a déjà fait plusieurs fugues. » (l'Ouest Éclair du 19/11/1931).

    Cet article m’a permis de découvrir comment Alexandre avait été fourré en foyer… et que cela ne le branchait pas des masses, visiblement.

 

 

 

lundi 10 novembre 2025

I comme irrégulières éclosions

Sur les pas de Cécile

 

    Aujourd’hui les branches de l’arbre généalogique font des détours par les buissons non identifiés : autour de Cécile, on compte un certain nombre d’enfants illégitimes, des enfants de la lune, comme on disait à Paname. Un vrai méli-mélo, un sac de nœuds sentimental et légal qui ferait dresser les cheveux sur la tête, même d’un chauve comme un genou.

 

Maternité © Création personnelle d'après Bing 

 

    Sa fille Marie a donné naissance à un fils, Robert, né en 1903 « de père non dénommé ». Un môme tombé du lit sans passer par la mairie. Elle était alors lingère à Paris, la Marie. Elle a accouché à la maternité de Port Royal (Paris 14ème), temple des femmes pauvres, démunies et filles-mères. Un an et demi plus tard elle se marie avec Charles Raveneau : lors de la célébration, ni une ni deux, ils reconnaissent à l’instant que le jeune Robert est né d’eux et qu'il le tiennent désormais pour légitime. Avec ça, le Robert, c’était plus un enfant du péché, mais juste un môme avec un calendrier alternatif. La différence entre l’enfant illégitime et l’enfant reconnu c’est que le premier a un surnom l’autre a un héritage. Ça change tout, hein ?
    Cependant, malgré cette reconnaissance officielle, les relations familiales semblent, disons… particulières. Robert traîne derrière lui un nuage d'interrogations, un petit bagage de secrets. Lorsqu’il a 8 ans il vit chez le grand-oncle boucher Daniel Frète à Angers tandis que ses parents vivent à Ivry (à 300 bornes). C’est une histoire qui se répète : sa mère avait été elle-même placée à la boucherie lorsqu’elle était jeune. Mais là où ça devient vraiment louche, c'est quand l'agent recenseur qui le visite en 1911 le qualifie curieusement d'enfant adoptif. Je dis curieusement parce qu’il y n’a aucune trace d’adoption nulle part. En même temps, on sait ce que valent les informations données par les recensements, qui vont de « probables » à « n’importe quoi ». 10 ans plus tard, le bougre vit toujours là, alors que les parents, eux, sont encore à Ivry. Lorsque Robert se marie en 1922, il est légalement domicilié chez ses parents à Paris mais demeure de fait à Ivry (probablement chez son oncle Louis ou son cousin Louis qui s’appellent tous les deux Louis et vivent tous les deux à la même adresse mais pas dans le même foyer ; du coup, là, on ne peut pas être sûr de chez qui il vivait vraiment – en tout cas pas chez ses parents). Bon, tout ça fait un tas de trucs bizarres dans les relations parents-enfant. On dirait que le père l’avait reconnu, mais à contrecœur, comme un crime sans préméditation. Est-ce que c’était vraiment son géniteur d’ailleurs ? Je peux pas dire si c’est parce qu’il était illégitime ou juste si c’était normal dans la famille cette situation. Mais une chose est sûre, les autres enfants Raveneau (et il y en a eu 10 après le petit Robert, mais des légaux ceux-là) n’ont pas été traités à la même enseigne. Robert avalera sa chique à Paris en 1971.

 

    Louise Rosala et Benoît, l’avant dernier fils de Cécile, ont pris un chemin de traverse en faisant un mariage de la main gauche (ils vivaient à la colle, sans être passés devant Monsieur le Maire quoi). Louise est elle-même une fille illégitime, née sans livret de famille et faire-part doré ; du moins d’après mes recherches d’un mariage parental restées vaines. S’ils avaient été mariés je suppose que ça aurait été mentionné quelque part… Elle a aussi une sœur et un frère non déclarés au casting officiel. C'est de famille, quoi, la discrétion sur l'état-civil !

    Côté boulot, Louise est journalière (parfois précisé épileuse ou trieuse de papier). Des métiers qui ne vous rendaient pas riche, mais qui permettaient de faire bouillir la marmite, au prix de la sueur et des mains abîmées.

    Elle apparaît comme mère de plusieurs marmots hors contrat, sans père dénommés : Marcelle en 1910, Raymond en 1912, Raymonde en 1914, un garçon non prénommé et mort-né en 1915 (tous mortibus avant leurs trois mois). Enfin, en juin 1916, elle donne naissance à Alexandre Benoît. C’est son seul enfant qui sera reconnu par un père : Benoît Astié fait cette démarche auprès de la mairie du 13e lorsqu’il reçoit une permission en décembre 1916. Comment Louise et Benoît se sont-ils connus ? Benoît est à l’armée depuis octobre 1913. Mais il a sans doute bénéficié de permissions qui lui ont permis de rejoindre sa mère à Paris. Or Louise demeure à la même adresse que Cécile en janvier 1913 semble-t-il, puis à nouveau en 1914 et en 1916 (mais en l’absence de recensements parisiens pour cette période c’est coton de dire si elles habitent ensemble ou juste dans le même immeuble). Quoi qu’il en soit, elles se connaissaient puisque Cécile a, par exemple, assisté à la naissance de l'éphémère petite Raymonde en 1914 et à celle d’Alexandre son petit-fils officiel. Elles partagent la même adresse jusqu’en 1926 au moins. Peut-être plus. Elles se quittent ensuite puisqu'en 1936 Louise habite dans le 14e avec un « ami » livreur. Elle clamse en 1946, sans s’être jamais mariée. Benoît, lui, est Mort pour la France en 1918, sans avoir connu son gosse clandestin. Alexandre, le petit, a été reconnu pupille de la Nation. Lorsqu’il a une quinzaine d’année on le sait placé en foyer pour pupilles dans l’Eure et Loire. C’était un taiseux, qui ne racontait rien sur sa vie, gardant ses secrets bien enfouis. Tout juste sait-on qu’il s’est marié en 1946 et qu’il a eu plusieurs enfants. Il est décédé en 1977 dans le Vaucluse.


    Ouvrons ici une page culture, parce que c’est intéressant et ça va vous éclairer sur les mœurs de nos ancêtres, qui n'étaient pas toujours aussi sages qu'on le croit. Jusqu’au milieu du XVIIIème siècle, des gosses qui arrivaient sans que le curé ait dit oui, c'était pas fréquent. Un truc de marginaux, quoi. Faut dire que faire des marmots sans passer par la mairie ou l’église, c’était vu comme une drôle de manière. Pas très catholique, si tu vois ce que je veux dire. Ces naissances, appelées « illégitimes » ou « naturelles », augmentent ensuite comme la misère sur le pauvre monde alors que l’Europe s’industrialise et s’urbanise. Le concubinage n’est pas rare dans les milieux urbains et ouvriers. Faut pas oublier aussi que le mariage, c’était pas donné. Pour se passer la bague au doigt, fallait aligner facile un mois de salaire ! Alors les pauv’gars et les pauv’filles, ben, ils se mariaient pas… mais ils s’aimaient quand même, hein ! Et des fois, pouf, un mioche pointait le bout de son nez sans que personne ait crié « Vive les mariés ! ». La naissance illégitime n’est donc pas forcément synonyme de célibat. 


    Dans l'ombre des industries qui crachent leur fumée et les villes qui grossissent, une population indigente et sans instruction a commencé à fleurir comme les pissenlits au printemps. Elle est vulnérable et souvent isolée (en particulier les femmes). Les « filles-mères » comme on disait, elles en voyaient des vertes et des pas mûres. C'étaient souvent des bonnes chez les bourgeois ou des servantes à tout faire, qu'étaient isolées justement, déracinées. Elles se retrouvaient souvent foutues à la porte illico, la honte sur les épaules, à devoir nourrir un marmot sans papa déclaré. 

    On sait aussi que les chiffres de l’illégitimité les plus élevés se retrouvent dans les arrondissements et banlieues de Paris où la pratique religieuse est la plus faible. Moins de curés, plus de liberté, vous pigez le truc ? Et y’en avait des occasions ! Des amours d’ouvriers avant mariage, des femmes mariées qui se laissaient aller, des filles qui faisaient commerce de leur charme… ou pire, des histoires pas drôles du tout, avec la force et les pleurs. Bref, la vie, la vraie, pas celle qu’on raconte aux petits enfants dans les chaumières à la veillée. 

    Les p’tits bouts hors mariage, c’était surtout le symptôme d’un monde qui changeait. Le contrôle des curés, des familles, tout ce beau monde qui voulait fliquer les amours, ben ça s’effritait grave, surtout dans les grandes villes où ça bougeait dans tous les sens. Faut dire, à Paname, c’était pas comme dans les bleds paumés où tout le monde te regarde de travers dès que tu souris à quelqu’un. Dans la capitale, y’avait du bruit, du boulot, des usines, des bals, des chambres de bonnes, et… ben voilà, la vie, quoi. Les cœurs s’emballaient plus vite que les curés pouvaient les bénir ! Alors forcément, les chiffres y causent : dans les campagnes, à peine quatre mômes sur cent pointaient leur nez sans alliance au bout du doigt des parents. En ville, par contre, on grimpait facile à onze pour cent, et à Paname, accroche-toi, ça montait jusqu’à un tiers ! Des chiffres qui claquent, hein ? Faut dire que dans la capitale, les sermons se faisaient moins entendre que les sifflets des locomotives.

   Bon, les chiffres, ça varie selon le contexte. Par exemple, le nombre de naissances illégitimes chute de 10 points à Paris entre 1817 et 1901, en particulier durant la Restauration (1815/1830) et la Monarchie de Juillet (1830/1848). Mais faut dire que ça, c'est des périodes où l’Église et l’État serrent la vis un max à la populace, du coup, y'a plus moyen de fauter, ou presque. Au début du XXème siècle le taux d’illégitimité dans la capitale est d'environ 25 ou 28 % (pour une moyenne nationale de 11,5 % en 1901 seulement). Cette différence s’explique en partie par le fait que les pauvresses de banlieue venaient accoucher à Paris intra-muros, histoire de pas se faire remarquer chez elles. Ça gonflait les stats, forcément !

    À partir de la fin du XIXème siècle, ça se calme un peu, les pratiques se modifient. Les gens apprennent à se protéger, si tu vois ce que je veux dire, pis d'autres, ben, font appel à des faiseuses d'anges. C'est pas de gaité de cœur et ça te tue l'âme à petits feux, mais au moins ça règle le problème de façon définitive. Bref, on essaye de limiter la casse. 

    Et petit à petit, ça passe mieux dans les mœurs. Un seul de ces gosses sur quatre est reconnu à la naissance par son père au début du siècle et un sur sept à la fin. Eh ouais, on commence à se dire qu’un môme, c’est pas la honte du siècle, et que vaut mieux un père un peu tardif que pas de père du tout. Alors de plus en plus on se marie après coup, histoire de régulariser l’affaire. Un peu de régularisation, ça ne fait jamais de mal. Les papas se mettent à reconnaître leurs gosses, même si c’est un an ou deux après leur naissance, notamment à l’occasion de l’union postérieure de la mère. La mentalité évolue : la honte se fait la malle. Moins de doigts pointés, plus de cœurs serrés. Du coup, en 1901 le nombre d’enfants légitimés par l’union des parents a été multiplié par 16 par rapport à 1817. Ces les mariages « de rattrapage » se font plusieurs années après la naissance, ce ne sont donc pas des unions rapides pour « effacer le péché ». Juste un signe des temps. Des temps nouveaux.

 

    La société bouge, à sa façon. Doucement, comme une charrette dans la boue, mais elle avance. Et les mômes, eux, finissent par avoir droit à un nom, à une place, et p'tet même à un petit sourire. Eh ouais, les mœurs, ça se fait pas en un jour, mais à force de vivre, on se détend la morale.

 

 

 

samedi 8 novembre 2025

H comme hélas vient la mort

Sur les pas de Cécile 


    Cécile a été entourée par la mort, cette vieille roublarde qui l’a suivie à distance, les mains dans les poches, l’air de rien. Elle s’est incrustée sans toquer dans la vie de Cécile, comme une cousine indésirable. Elle est venue quand elle a voulu, et elle est repartie sans se retourner. C’est une histoire bien triste, une litanie de départs qui vous donnerait le cafard même sous les tropiques.  


Enterrement © Création personnelle d'après Bing 

 

    Si elle n’a probablement pas connu ses grands-parents paternels, restés en Aveyron, elle a sans doute connu ceux de la branche maternelle. Elle était adolescente lorsqu'ils ont claqué leur bilan. Peut-être a-t-elle assisté à leurs obsèques, qui ont eu lieu à Candé (à une quarantaine de kilomètres d’Angers). Un petit voyage pour un dernier adieu, dans une charrette qui sentait la sciure et la tristesse.

    Elle a 21 ans quand son père prend un billet aller simple, direct, sans escale, vers l'inconnu. Un voyage pour lequel il n’a pas eu le temps de faire ses valises. Ça dû être plutôt brutal, vu qu’il n’avait de 47 ans. Cécile était déjà mariée et vivait alors à la gendarmerie de la Possonière avec son mari, à une vingtaine de kilomètres d’Angers. A-t-elle pu assister à son enterrement (elle était enceinte de 6 mois de son 3ème enfant) ? Mystère et boule de gomme. Les routes étaient longues, les ventres ronds, les charrettes cahoteuses.

    Sa mère plie son parapluie en 1909 à Angers. Mais Cécile habite alors en région parisienne : elle ne fait probablement pas le déplacement pour les funérailles vu qu’elle donne procuration pour l’inventaire après décès.

 

    Mais si la mort des générations précédentes reste normale (bien que douloureuse), c’est celle des descendants qui est plus tragique. Or Cécile a perdu de nombreux gosses.

    4 sont décédés en bas âge : Ernest n’a vécu que 9 semaines, Thérèse et Marie 17 mois, Alexandre 5 ans. Deux de ces enfants sont décédés à 12 jours d’intervalle, autant dire que l’année 1881 a dû être vachement difficile pour Cécile. Un coup de poignard en plein cœur, deux fois de suite. Ça, c'est le genre de truc qui te marque une femme à vie.

    Faisons ici un rapide point scientifique : faut savoir que pendant des plombes, les maladies et les fièvres, ça faisaient un carnage chez les marmots. À peine sortis du berceau qu’ils passaient l’arme à gauche, les pauvres chéris. Évidemment les prières ou les recettes à base de jaune d’œuf prescrites par les guérisseurs c'était pas la panacée. Appeler un toubib, c’était rarissime — et souvent trop tard : quand il débarquait, le mioche avait déjà tiré sa révérence. Dans les années 1860, le taux de mortalité infantile en France est de 22 % (avec diverses disparités régionales). Un gosse sur cinq qui calanchait avant de souffler sa première bougie, ça calme, non ? À partir de 1870, on commence à piger deux-trois trucs : les accouchements se font à l’hosto, on se nettoie les mains, on stérilise l’bazar, on vaccine les loupiots et on surveille les nourrices d’un peu plus près. Bref, c'est le progrès ! Et ça améliore vachement les conditions de (sur)vie des nouveau-nés. A la veille de la Première Guerre mondiale la mortalité infantile est tombée à 11 % à peu près. Pas parfait, mais c’est toujours ça de pris. Hélas la Faucheuse restait une invitée régulière dans les foyers.

    Ces morts répétées de nourrissons, les gens ne les voyaient pas comme nous. Un môme qui partait trop tôt, c’était triste, ouais, mais c’était dans l’ordre des choses. Faut dire qu'à l'époque, l’individu était moins valorisé que de nos jours : sa survie personnelle comptait moins que celle de la famille, la lignée. On se doutait qu’il y en aurait toujours un pour reprendre la relève. Dans la tête des anciens, la vie, c’était comme une chaîne qui doit perpétuer l’espèce : chacun son tour, un maillon après l’autre. Tu nais, tu bosses, tu donnes la vie, pis un jour, tu tires ta révérence pour que les suivants prennent ta place. On n’existe que si on a vécu assez longtemps pour donner la vie à son tour. Chaque morpion qui naît est destiné à remplacer un de ses grands-parents déjà âgé, ou sur le point de caner. C’est pour ça que le fatalisme accompagne les familles et la société, qui voient chaque année calancher des dizaines de milliers de nourrissons. C’était pas la fin du monde — juste la vie qui continuait, comme d’hab. Voilà, le point scientifique c’est fini.

 

    Mais les épreuves ne sont pas terminées pour Cécile : son mari clamse en mai 1914. Elle 56 berges et se retrouve probablement à la rue, vu qu’en août elle s’est déjà fait la malle.

    Et en août, c’est aussi le début la Première Guerre Mondiale. Vous me voyez venir, avec mes gros sabots ? Le grand bordel, la boucherie, le carnage. Ses fils qui avaient fait leurs temps militaires sont rappelés à l’activité. Ceux qui avaient été ajournés sont finalement acceptés. Et ceux qui n’avaient pas encore été appelés l’ont été plus vite que prévu. Bref, les 6 fils encore vivants de Cécile ont tous été sur les champs de bataille de 14/18. Et devinez quoi ? C’était chaud pour leurs fesses. Spoiler : trois n’en sont pas revenus. Pour savoir comment ça s’est (mal) passé pour eux, rendez-vous aux lettres W et X de ce ChallengeAZ. Préparez vos mouchoirs, ça va chialer dans les chaumières.

    Petit tour de piste de qui est là et qui est pas là après la Première Guerre Mondiale (je donne que les premiers prénoms, sinon on va pas s’en sortir) :

    Cécile est veuve de son mari Augustin ; Alexandre, Marie, Élie, Ernest, Thérèse, Benoît et Alexandre sont claqués. Restent Louis, Marie, François et Augustin (le fils, qui s’appelle comme son père tant qu’à faire, histoire de semer la confusion).

    Bref, c’est pas super rigolo pour Cécile de perdre tant d’enfants. Et c’est pas parce que c’était courant à l’époque que ça rend la chose plus fastoche. La douleur, elle, ne se mesure pas à l'aune des statistiques.

    Et la mort n’en n’a pas fini avec Cécile : à la génération suivante, elle perd de 11 de ses petits-enfants. Elle a elle-même déclaré le décès de deux d’entre eux. J’espère que dans la balance, la douleur a pesé moins que les souvenirs heureux gravés dans le cœur des vivants.

    Trop triste, j’vous disais. Une vie entière à enterrer les siens, c'est pas une vie, c'est un chemin de croix.

 

 

 

vendredi 7 novembre 2025

G comme grive voyageuse

Sur les pas de Cécile

 

    Donc après l’armée Augustin, le mari de Cécile, est employé de commerce chez son (très vite) futur beau-père (voir la lettre B de ce ChallengeAZ pour ceux qui ne suivent pas). Rien ne nous dit qu’il n’aimait pas son beau-père (chez qui il vivait) ni son travail. Et rien ne nous dit le contraire. Toujours est-il que deux ans après son mariage, Augustin se fait grive (gendarme en d’autres termes). Mon hypothèse à moi c’est que c’était quand même un gars qui avait la bougeotte et voir du pays ça ne le rebutait manifestement pas. J’en veux pour preuve son engagement volontaire à l’armée (voir la lettre K : attendez un peu ça va venir) et ses multiples déménagements (lettre D : ça vous pouvez y revenir de suite, c’est déjà publié). OK nécessité fait loi (il faut nourrir sa famille), mais quand même.  


Compagnie de gendarmes © Création personnelle d'après Bing 

 

    Donc Augustin s’engage dans la gendarmerie. Comme papa. Et oui son père, Pierre Jean, était lui aussi gendarme. Originaire de Conques (Aveyron), il a été nommé direct en Corse, qui n’est pas précisément la porte à côté.

    Augustin, lui est nommé « gendarme à pied à la compagnie de Maine et Loire » (c’est moins loin vu qu’il habite à Angers) en février 1877. Je l’imagine le képi vissé sur la tête, l’uniforme impeccable, la moustache frétillante. Les critères d’admission pour un gendarme, à l'époque, c'était pas la rigolade : 1. d’être âgé de 25 ans à 45 ans ; 2. de savoir lire et écrire correctement ; 3. d’être ou d’avoir été militaire 4. d’être porteur d’un certificat de bonnes mœurs, de bravoure, de soumission exacte à la discipline militaire et d’attachement à la République ; 5. d’être au moins de la taille de 1 mètre 69 centimètres.

    Je jubile au passage de savoir que mes ancêtres avaient de bonnes mœurs.

     C'était pas écrit noir sur blanc qu’il fallait du pèze pour être admis, mais sans un rond, t’avais beau te pointer, t’avais qu’à te rhabiller : le nouveau condé ne pouvait pas être totalement à la ramasse, puisqu’il était tenu de s’équiper à ses frais. Il y avait bien des aides et des avances, mais fallait quand même pouvoir aligner entre 150 et 1 000 francs, selon l’époque et selon l’arme où tu entrais. Pas donné, hein ! Au milieu du XIXème siècle, l’hirondelle touchait environ 1 000 francs par an tout net (pendant qu'un ouvrier agricole se faisait rarement 400 francs). OK, ça vaut le coup, à condition d’avoir pu raquer pour t’offrir le harnais de grive.

    Augustin prête serment devant le tribunal de première instance d’Angers le 12 mars 1877. Ça serait cool de retrouver ça un jour. Note pour plus tard.

    Sa première affectation est à Beaufort en Vallée, à un peu plus de 30 km à l’Ouest d’Angers. Pendant son service à Beaufort, il reçoit une citation à l’ordre du jour : « Verdie, maréchal des logis, Page, Chiappini, Astié et Godu, gendarmes, à Beaufort (Maine-et-Loire). Le 2 juin, mis à l'ordre de la légion pour avoir fait preuve de beaucoup de courage et d'un grand sang-froid en sachant s'emparer sans accident d'un fou furieux qui, armé d'un couteau et après avoir tué ou blessé grièvement six personnes, causait une panique générale dans l'hôpital où il était en traitement et menaçait quiconque l'approcherait. » C’était un petit peu chaud quand même. Quand t’étais cité à l’ordre du jour, t’avais droit à un papier officiel, lu devant la troupe, mais rien de clinquant sur l’uniforme, hein, juste de la paperasse pour ton dossier, histoire de gonfler l’ego. Adieu les rêves de breloque au revers !

    Deux ans plus tard on le retrouve à la Possonière, à une cinquantaine de kilomètres à l’Est.

    Bon, la loi et l’ordre il en a sans doute vite ras la casquette (le képi pour être précis), ou bien ça ne nourrit pas assez son homme, puisqu’il démissionne dès 1880 (« congédié par acceptation de démission » au mois d'octobre). Il se retire à Angers où il devient employé de fabrique (ça c’est d’après l’acte de décès d’une de ses filles, merci la paperasse qui te balance les vérités en douce). Un autre genre de bataille, mais une bataille quand même, sans doute pour un salaire de misère. Ça me turlupine mais manque de bol je ne sais pas de quelle fabrique il s’agit. En tout cas, ça dure pas longtemps.

    L’année suivante (1882) changement de cap : il revient dans le giron de la sécurité, mais cette fois en tant que garde particulier d’une compagnie minière, à 500 km d’Angers, à Aubin (dans le bassin minier de Decazeville). C’est sans doute papa qui lui a trouvé ce job, car il y était lui-même garde mine. Le boulot ? Surveiller les puits, empêcher les chapardages de charbon — parce qu’il faut dire qu’à l’époque, les familles crevaient la dalle, alors piquer un peu de charbon pour se chauffer, c’était tentant. Les mineurs, eux, avaient leur part, mais les paysans d’à côté, ben, y grattaient ce qu’ils pouvaient dans les tas de rebuts.

    Bon, parlons un peu du bassin minier  : Go ! La ville et le nom de Decazeville sont récents : avant, c’était qu’un ramassis de hameaux, dont le plus gros s’appelait La Salle. C’est que ça sentait encore la cambrousse à plein nez. Déjà au XVème siècle, les proprios du coin grattaient les « charbonnières », des petites mines creusées dans la colline. Leurs domestiques s’y mettaient l’hiver, histoire de ne pas se geler les miches. Au XVIIème siècle, ça commence à s’organiser la mine en France. On étaye les galeries, on descend plus profond, on devient sérieux : le charbon, c’est le nouveau trésor du pays. Et v’là qu’arrive le duc Decazes (1780-1860). Un malin celui-là, ministre sous la Restauration, qui avait mis les pognes sur des mines et découvert la sidérurgie en Angleterre. Il rachète des concessions, fonde en 1826 les « Houillères et Fonderies de l’Aveyron », et bing ! en 1834, tout le bazar (les mines et les baraques autour) devient une commune, baptisée Decazeville, du nom du bonhomme, évidemment. ça devient rapidement la plus grosse usine sidérurgique de France : en 1850, 18 hauts fourneaux crachent leurs fumées dans tout le bassin. Mais ce coin de l’Aveyron reste assez paumé. Les gars du cru, la plupart, c’était des manœuvres agricoles. Le métal, la mine, tout ça, ça les bottait pas des masses. C'était au mieux une activité secondaires, mais y passer sa vie la-dedans, ça non merci. Résultat, fallait faire venir des ouvriers d’ailleurs, payés plus cher, sinon ça tournait pas. Augustin a dû profiter de cette aubaine. Un bon plan pour un gars qui cherchait du boulot et de quoi faire vivre sa tribu.

    En 1888 Augustin (et sa famille forcément, tout le monde suit) revient à Angers. Il devient journalier au gaz (autrement dit allumeur de réverbères). Je l’imagine assez facilement, chaque soir, au crépuscule, parcourir un itinéraire spécifique pour allumer les réverbères à gaz, avec sa longue perche munie d'une mèche enflammée pour atteindre les lanternes. Puis, au lever du jour, refaire l’itinéraire en sens inverse pour les éteindre. Un de ces gagne-pain qui, avec l'avènement de l'électricité à la fin du XIXème siècle, a progressivement disparu. Un boulot un peu poétique, une sorte de ballet nocturne dans les rues sombres.

    Après ça, ça semble être la dégringolade : Augustin enchaîne les boulots, jamais plus d’un ou deux ans à la même place. Pas de sécurité, juste la promesse d'une journée de taf, d'un peu de fric pour bouffer le soir et remettre ça le lendemain. Il prend ce qui vient, sans rechigner, parce que le ventre ne ment pas et que les gamins attendent au foyer. La vie, c'était ça : une lutte constante, une course à l'emploi, une succession de petits boulots pour survivre.

    Hélas les métiers qu’exerce Augustin pendant cette période, c'est un peu comme un brouillard épais : ils sont plus flous qu'une photo prise avec des moufles. Employé (où, bon sang de bois ?), journalier (dans quoi, nom d'une pipe ?). La seule indication que j’ai c’est en 1901 : il est journalier dans la manufacture de Max Richard, une filature mécanique de chanvre d’Angers. Pas besoin de gamberger longtemps pour deviner que ça me contrarie fort de ne pas en savoir plus sur les boulots de ce brave Augustin. C'est comme avoir la recette du ragoût sans savoir quels légumes y mettre !

    Derrière cette errance, je sens pointer la pauvreté, comme une maladie insidieuse qui te tombe dessus sans prévenir et qui te cloue au sol. C'est le ventre serré par la faim, le loyer qui pèse comme une enclume, la dignité qui fout le camp à chaque fin de mois. C'est une vie d'adaptation, de débrouille. Il galère, mais Augustin se bat tous les jours, pour un repas, un toit, un peu de chaleur humaine. Une vraie vie de chien, quoi, mais avec la rage de vaincre.

    J’en veux pour preuve sa décision de partir pour la région parisienne, à pinces selon la légende familiale, afin de trouver du travail, puisque l’horizon semble bouché à Angers. Et ça, c'est pas une mince affaire ! Pourquoi à pied ? Il n’avait sans doute pas les moyens de se payer un billet de train, le pauvre. Il faut alors une dizaine de jours pour rejoindre Paname. Plutôt courageux comme démarche, je trouve. Ça, c'est un homme qui ne recule devant rien pour faire bouillir la marmite ! Il se fixe d’abord à Ivry, ce coin de banlieue où de grandes usines drainent une main d’œuvre nombreuse : les automobiles Panhard et Levassor, les forges Lemoine, l'usine SKF de roulements à billes, les tuileries Muller, la Compagnie générale des lampes à incandescences, et j'en passe. Un nid à boulots, mais des boulots de force.  Il y sera journalier. Il travaille sans doute dans l’une d’elles, là où y a besoin d’un mec qui ferme sa gueule et qui soulève plus que ce qu’il peut. Et ça, y en a toujours. Il termine sa vie à Paris, dans le 13ème (arrondissement qui jouxte Ivry), toujours journalier, juste avant la Grande  Guerre, en juin 1914. Il avait 62 ans.